Comment les images et les rites expriment-ils la souveraineté de l’empereur-dieu à Rome ?

Emmanuelle Rosso est professeure en histoire de l’art et archéologie du monde romain à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université et directrice adjointe de l’équipe « Rome et ses renaissances ». 

Vincent Azoulay est membre du conseil scientifique des Rendez-vous d’Histoire de Blois. Il est un spécialiste reconnu d’Athènes, auteur d’une biographie de Périclès en 2010 (Prix du Sénat du livre d’histoire en 2011). 

Introduction :

Le cadre des rapports entre la souveraineté impériale et la divinité impériale à Rome est très vaste. La conférence se concentrera donc sur les expressions figurées de la vocation jupitérienne de l’empereur.

L’anecdote de départ se place en 2017, dans le contexte de l’élection présidentielle. Le candidat Emmanuel Macron évoque la figure d’un président “jupitérien”, formule abondamment commentée par les médias.

Selon John Scheid, grand spécialiste de la religion romaine, l’expression ferait référence à « un Jupiter polythéiste qui agit par sa volonté mais avec la collaboration nécessaire des autres ». Il s’agit d’une conception distributive des responsabilités et des domaines de compétences, sur le modèle de la triade capitoline (Jupiter, Minerve et Junon).

Un réflexion sur les racines romaines de cette vision du pouvoir s’insère donc dans le thème « gouverner » des Rendez-vous de Blois.

À Rome, on gouverne avec tous les dieux pour assurer le bien-être du peuple romain. Mais Jupiter bénéficie d’un statut particulier car il a conclu un pacte avec l’État romain. Le Jupiter du Capitole de Rome, Optimus Maximus (très bon, très grand), père des dieux et des hommes, est le dieu du gouvernement.

Les empereurs ont donc Jupiter comme partenaire privilégié. Si Jupiter n’est pas favorable, l’empire n’est pas sauf. De plus, le principat entraîne un lien encore plus étroit entre les dieux et l’empereur. Dès Auguste, d’ascendance divinisée, l’empereur reçoit, vivant, des honneurs de type divin : le culte impérial. Il partage alors la nature divine.

Cette proximité est le centre de l’exposé.

Si le prince gouverne avec Jupiter, gouverne-t-il en tant que délégué de Jupiter ou en tant que Jupiter terrestre ?

C’est l’étude des réseaux d’images et de rites entre l’empereur et Jupiter qui permettent de comprendre comment l’idéologie et l’État romain ont mis en scène l’art de gouverner. Pour saisir la figure politique, artistique et littéraire de l’empereur jovien, il faut étudier des images sélectionnées auprès des auteurs de l’Antiquité en Occident dans le Haut-Empire. Ces images permettent de penser le pouvoir et montrent une proximité de plus en plus forte avec Jupiter.

I. Une assimilation ?

1) Sous la république

Un pacte, renouvelé chaque année par des vœux, lie Jupiter à l’État romain. Il se manifeste lors du rite fondateur des auspices (observation du vol puis de l’appétit des oiseaux), qui permet de saisir les signes favorables ou non envoyés par le dieu. Les gouvernants, dès l’époque républicaine, sont en relation privilégiée avec Jupiter.

Aucune affaire publique n’est entreprise sans l’aval des auspices : Jupiter est donc présent à tous les actes de gouvernement. Un général victorieux, peut réaliser son triomphe avec son armée et son butin, le temps d’une procession dans Rome, du champ de Mars au temple de Jupiter capitolin. Les textes rapportent la coutume de peindre le visage du triomphateur avec un pigment rouge très coûteux. Il s’agit sans doute de lui donner le même aspect que l’image cultuelle de Jupiter, peint en rouge les jours de fête. Ce choix transcrit la couleur vive de la foudre et assimile le triomphateur au dieu. George Dumézil le considère comme un Jupiter incarné.

Jupiter, une image

Mais il faut préciser que cela assimile le triomphateur simplement à l’image de Jupiter. Il s’agit là d’un jeu d’images. Personne n’identifie le général à Jupiter. Le risque est que le général lui, y croit. L’esclave public qui tient la couronne d’or au dessus de sa tête lui murmure donc : « Souviens-toi que tu es mortel ». De plus, le général devait sacrifier, au terme de son trajet, à Jupiter. Les sources ne proposent pas d’images républicaines de cette situation mais seulement de l’époque impériale.

Le pouvoir de l’imperator est subordonné à celui de Jupiter donc l’infériorité de sa condition est nette. Pourtant, plusieurs imperatores de l’époque républicaine ont essayé de renforcer cette proximité avec le dieu. Ainsi, César fait inscrire son nom sous celui des dieux de la triade capitoline et se fait représenter et honorer au capitole. Dion Cassius indique qu’il recevait les honneurs tel un demi-dieu. Mais face aux réactions désapprobatrices, César efface cette inscription.

Le capitole est un « centre de gravité théologique ». Les statues indiquent les interactions entre les humains et Jupiter mais sont hiérarchisées.

2) Sous l’empire 

Sous le principat, un changement apparaît. Le titre d’Augustus (qui vient du mot « augmenter ») indique le surcroît de puissance accordé par la puissance divine. En outre, dans l’empire, les sacrifices, les honneurs, les prières, les temples et les autels se multiplient. Ce sont des honneurs égaux à ceux des dieux. Cela montre l’augmentation du caractère divin. Cependant, à Rome, la divinisation n’intervient jamais du vivant de l’empereur. Les cultes restent indirects. Il faut attendre la consecratio, à la mort de l’empereur: l’empereur passe chez les divins en tant que « divus », sans être transformé. L’empereur n’est pas un « deus ». les dieux souverains sont toujours supérieurs. Les « divi » passent après les « dei ». Ils sont inférieurs au plus petit des dieux.

Cependant dans l’image publique des princes, le lien empereur-dieu s’accentue d’où la multiplication des honneurs.

Une assimilation plus fréquente

D’Auguste à Néron, la représentation impériale s’applique de plus en plus à l’image du dieu.

Flavius Josèphe raconte qu’aux environs de 10-20 av J.C,.la plus ancienne représentation de type jupitérien pour Auguste se situe dans le temple, à Césarée de Palestine, avec « une statue colossale de César ». L’empereur, assis sur un trône imposant, possède  tous les signes divins, à la manière de Zeus et de Jupiter : taille exceptionnelle, sceptre, couronne, aigle et peut-être un globe symbole de l’universalité antique. Il s’inspire du Zeus de Phidias au temple d’Olympie.

À partir de ce moment-là les statues d’empereurs divinisés reprennent ce schéma surnommé « Costume de Jupiter » et les empereurs romains s’approprient l’image cultuelle grecque. Grâce à deux gemmes, considérés comme des chefs d’œuvre, nous retrouvons ce modèle.

  • la Gemma augustea (Camée du 1er siècle, onyx, musée d’histoire de l’art, Vienne, Autriche) sans doute réalisée du vivant d’Auguste.

La partie inférieure présente le décor triomphal : des barbares vaincus, des soldats victorieux sur un champ de bataille. La partie supérieure évoque les vainqueurs : les généraux, dont Tibère qui descend du char triomphal conduit par la victoire ainsi que des divinités. Roma est casquée, armée, et à côté d’elle, on voit une figure héroïsée qui pose le pied sur le même bouclier que Roma. Cela indique qu’il règne sur le même territoire. Il a la pose et les attributs (sceptre, semi-nudité, aigle) de Jupiter. Mais il a le visage d’Auguste. L’empereur est couronné d’une allégorie qui renvoie à l’universalité de son pouvoir.

Est-ce Auguste ou bien Jupiter ? La confusion est-elle réelle ?

Il ne semble pas car ces images ne sont pas des transcriptions de la réalité mais seulement des métaphores. En effet, la gemma Augustea souligne les fonctions jupitériennes d’Auguste. Un détail l’atteste : Auguste tient dans sa main le « lituus », la crosse augurale qui n’est pas du tout un attribut divin mais celui des prêtres qui interrogent les auspices. Ce personnage est par conséquent mortel.

Il s’agit donc encore une fois non pas d’une divinisation anticipée de l’empereur mais seulement d’un costume de Jupiter porté par l’empereur qui incarne la souveraineté terrestre dans le respect des lois de Jupiter.

  • La Gemma tiberiana (dit Grand Camée de France, 1er siècle, sardonyx, Rome, Latium, Italie) s’inspire de la gemma Ausgutea.

On remarque un registre supplémentaire : les nouveaux dieux, les divi, sont à côté d’Auguste. Tibère y reprend la pose jupitérienne et en a les attributs (le lituus des augures). Grâce à ces « rébus » on voit que les campagnes menées sous les auspices de l’empereur avec le soutien de Jupiter apportent prospérité à Rome. Mais le prince vivant n’a d’empire que terrestre. Les auteurs multiplient les récits de ce type. Plus on avance dans les dynasties plus la proximité entre Jupiter et l’empereur est variablement représentée.

L’optimus princeps, Trajan, a également mis en scène cette proximité sur l’arc de Bénévent, qui est un monument d’État construit pour la via trajana en Campanie. L’un des reliefs de l’attique propose la triade capitoline et d’autres dieux qui attendent le retour de l’empereur. Jupiter lui tend le foudre.

Deux interprétations :

– le retour victorieux de l’empereur à Rome ?

– une représentation de l’apothéose ?

Il s’agit bien du retour de l’empereur car on comprend que l’accueil à Rome de son vivant est bien la représentation voulue. Elle exprime le dieu citoyen, qui favorise les humains s’il est traité de manière attendue. Cette interaction aussi directe est assez rare. Trajan, nommé Optimus Princeps (prince excellent), est le meilleur et le très grand, donc doit régner sur les hommes. Le terme « très grand » est aussi utilisé pour le dieu Jupiter (optimus maximus). L’arc énumère les vertus de l’empereur qui lui permettraient d’accéder au monde des dieux. Mais la différenciation stricte entre l’homme et le dieu est bien là.

Sur les frappes monétaires, le dieu tend le bras et le foudre au dessus de l’empereur qui est plus petit. La puissance divine y est clairement exprimée. Par exemple, l’empereur est face à Jupiter mais le globe remplace le foudre. Un denier de 191 ap J.C présente Commode tenant le globe et Jupiter, qui tient le foudre, et pose la main sur son épaule.

II. Une assimilation après la mort

Pour Florence Dupont, « À Rome, il n’y a d’empereur dieu que d’empereur mort ». Sur un relief de Ravenne, Auguste divus augustus pose le pied sur un globe et tient le foudre jupitérien : l’assimilation semble de plus en plus complète.

Après la mort de Claude, on voit se développer des formes plus originales : une série statuaire montre Claude en format colossal debout, appuyé sur un sceptre, un aigle posé à ses pieds. Dans les détails, l’assimilation n’est pas parfaite. L’empereur porte une couronne de chêne qui est un attribut humain.

À Rome, l’ascension céleste, absente jusqu’ici des représentations, apparaît : l’empereur s’envole sur les aigles d’un aigle.

De même, l’arc de Titus représente son triomphe en 71 ap J.C. et la clé de voute montre l’apothéose impériale sur les ailes de Jupiter symbolisé par l’aigle. Cela indique que le triomphe est la condition de l’apothéose.

III. Une assimilation scandaleuse

Seuls les empereurs impies ont dépassé ces codes. Caligula a tenté d’abolir la séparation entre l’empereur et les dieux. Les sources sont toutes des sources hostiles et postérieures à la mort de l’empereur. La folie de Caligula se décline ici : il choisit Jupiter comme interlocuteur direct, il le menace, s’habille comme le dieu au quotidien. Il dort dans la scella !

Selon Paul Veyne, les autres empereurs se laissaient adorer alors que Caligula se fait adorer. Caligula prétend alors dépasser Jupiter.

Trois sources, dont Don Cassius, relatent le projet de Caligula de s’approprier le Zeus de Phidias pour le ramener à Rome et substituer la tête de Zeus par son portrait.

Son entreprise n’aboutit pas. Le bateau notamment qui devait ramener la statue reçoit la foudre… Il s’agit pour Caligula de s’emparer de l’original. Le sacrilège est donc double : s’attaquer au lieu de culte et se prendre pour Jupiter.

Jupiter refuse par ses signes d’accepter Caligula comme son égal. Il protège la statue originale.

Suétone rapporte que Caligula rêve, la veille de sa mort, que Jupiter le repousse de son pied. C’est ainsi une apothéose inversée.

La démesure du tyran est punie dans l’ironie et la parodie.

Conclusion 

Emmanuelle Rosso conclut par une pointe d’humour : « Preuve qu’à Rome l’habit ne fait pas le dieu ! »

IV. Questions et remarques 

  1. Vincent Azoulay : les motifs du mauvais roi entre l’époque hellénistique et l’époque romaine circulent. On voit que l’histoire de Caligula fait écho à l’histoire de Demetrios (roi hellénistique), censé avoir habité à Athènes dans la Maison des Vierges, au Parthénon, et être le frère d’Athéna.

  2. Après l’empire, quelle image de l’empereur jupitérien ? Les représentations continuent au début du christianisme notamment sous Constantin.

  3. Quelles autres divinités, en plus de Jupiter, sont présentes ? Dionysos est absent et Apollon est peu représenté. Chez les déesses, Junon est bien présente à l’inverse de Venus.

Vous pouvez consulter les autres comptes-rendus de conférences à Blois pour cette édition 2020.