Publié le 6 janvier dernier, le sondage de l’observatoire de l’éducation de la fondation Jean-Jaurès confirme malheureusement ce que nous ressentions, pour les plus anciens d’entre nous, depuis longtemps. Après l’électrochoc du 16 octobre, constitué par l’assassinat barbare de notre collègue Samuel Paty, et après le bilan effectué dans un rapport de l’inspection générale de l’éducation, de la science et de la recherche, force est de constater que les difficultés sont encore devant nous.

Sans concessions ni faiblesses

Sollicités par différents supports, comme le Figaro, Marianne, ou encore RMC – Appoline Matin, entre le 12 et le 13 janvier dernier, les Clionautes ont été amenés à réaffirmer leurs positions, sans langue de bois ni complaisance.

Le constat est clair: Laicité - Soutien de l'institution

  • 49 % des professeurs ont été amenés, à une ou plusieurs occasions, à s’auto censurer.
  • 54 % des professeurs considèrent qu’ils ont reçu un soutien total de leur hiérarchie. 
  • À noter toutefois que si le soutien des enseignants un collègue en difficulté sur cette question est largement majoritaire, 73 %, il reste tout de même 27 % des professeurs pour apporter un soutien partiel ou pas de soutien du tout.

LES ENSEIGNANTS DE FRANCE FACE AUX CONTESTATIONS DE LA LAÏCITÉ ET AU SÉPARATISME

Par-delà les chiffres d’une étude, il y a la réalité du terrain.

Celle de cette professeure d’histoire et de géographie dénoncée par deux organisations à caractère syndical par une lettre ouverte pour s’être exprimée clairement sur les réseaux sociaux à propos du refus de certains élèves de rendre hommage à Samuel Paty le 2 novembre dernier.

Celle de ce professeur de Lyon, verbalement agressé par un parent d’élève, et qui a dû quitter l’établissement à la rentrée de janvier pour entamer une reconversion.

Laïcité : Un prof change d’établissement après avoir été agressé verbalement

Et nous passons sur les multiples incidents, minorés dans les statistiques officielles, mais en réalité beaucoup plus importants.

Depuis des années, ce phénomène d’autocensure concerne l’ensemble des disciplines, mais l’histoire et la géographie, matière sensible, et particulièrement exposée. Car ce sont, et c’est souhaitable, les professeurs d’histoire et de géographie, qui doivent assurer, en enseignement moral et civique, l’éducation à la laïcité.

L’autocensure : cela existe

Quand les profs s’autocensurent sur la laïcité : “Être enseignant, c’est être seul”

Sur toutes ces questions, les Clionautes ont toujours été clairs, sans concession ni faiblesse. Sur toutes ces questions, force est de constater, que certaines instances dirigeantes de l’éducation nationale, de la DGESCO, aux directions académiques, en passant par les rectorats, n’ont peut-être pas été suffisamment réactives même si des changements récents sont à noter.

Car dans un climat de tension, comme celui que nous connaissons, à l’école, mais aussi en dehors de l’école, il existe un sentiment de peur diffus. Certains collègues parlent maintenant sans fard « de boule au ventre » lorsqu’ils doivent aborder des sujets sensibles.

Toute la logique de l’institution, de la hiérarchie locale dans les établissements, au service rectoraux, vise dans la plupart des cas à considérer que s’il y a un problème, c’est souvent le messager, celui qui le signale, qui en est à l’origine. Le #Pasdevagues continue toujours de sévir, tout comme une certaine forme de culture de l’excuse qui vise à « comprendre des situations particulières », « avoir une attitude ouverte face à une culture différente », et considérer au final qu’il faut tout de même être présent pour les élèves, quel qu’en soit le prix à payer.

Mais ceux qui donnent des conseils en la matière ne sont pas forcément ceux qui assument la réalité du quotidien. Combien de chefs d’établissement demandent à leurs professeurs, « pour ne pas faire d’histoires » de recevoir des parents d’élèves particulièrement remontés, en espérant jeter un voile pudique sur un véritable problème de fond.

La culture de l’excuse est un fléau

Car il faut être clair, et parler sans ambages. L’école est devenue la plaque sensible sur laquelle se diffuse une idéologie politique, celle de l’islamisme radical. Il ne s’agit pas forcément, sauf cas particulier, et parfois dramatiques comme ce 16 novembre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine, d’une contestation violente.

Il s’agit en réalité de toute une série de comportements, d’attitudes, que l’on a malheureusement trop souvent tendance « à excuser ».

On le retrouve dans différentes revendications à propos de la consommation de viande, dans la restauration scolaire. On le retrouve aussi dans des tenues vestimentaires, qui malgré l’interdiction du voile, ne peuvent être considérées comme de simples effets de mode. Surtout lorsque le voile islamique, car c’est ainsi qu’il faut le nommer, est arboré dès la sortie des établissements scolaires comme un symbole d’affirmation identitaire.

Ce sont tous ces comportements de repli sur « la communauté », que l’on peut retrouver, encore une fois dans les cantines au moment du repas. Ce sont ces refus des contacts sociaux, entre personnes de sexe opposés, y compris les plus anodins.

C’est aussi souvent ce discours que l’on entend au moment du ramadan : « Madame, vous n’avez pas le droit de boire de l’eau en classe, parce que cela me choque. Je fais ramadan ». Ce sont aussi ces attitudes, souvent relevées pendant cette période, où des élèves justifient leur absence de travail, parfois leurs absences tout court, ou leur retard, par leur difficulté à supporter physiquement cette injonction religieuse, pourtant très souple dans la réalité, si l’on se réfère au texte coranique lui-même.

Islamisation par le bas

C’est tout un ensemble d’attitudes et de comportements, qui touchent parfois des points considérés comme mineurs, mais qui s’inscrivent en réalité dans ce que nous avons pu appeler, à l’exemple d’autres chercheurs comme Gilles Kepel, « l’islamisation par le bas ». Et cela commence par des échanges à propos de la composition des bonbons à l’école primaire, par une omniprésence de ce que l’on peut qualifier de culture du « halal », souvent très mal comprise par les élèves qui ne font que répéter un discours entendu à l’extérieur, y compris dans les familles.

À cela peuvent se rajouter, surtout dans le contexte actuel, des différences en fonction des origines nationales. Des tensions existent, elles sont soulignées par ailleurs, à propos de l’histoire de la Turquie, et d’affirmations négationnistes à propos du génocide arménien, souvent encouragées par les familles et certaines instances consulaires.

Lorsque la question de la Shoah est abordée, il est fréquent d’entendre, souvent de façon insidieuse ce discours : « on parle toujours des juifs, mais est-ce que l’on pense aux enfants palestiniens ? ». Et nous entrons la dans la concurrence victimaire. Et trop souvent hélas, certains professeurs, préfèrent escamoter la question. Faut-il ne pas le dire ?

Les instances de remédiation

On nous répondra que les instances ont été mises en place, au niveau de chaque rectorat, avec des « référents laïcité », et des « référents valeurs de la république ». Il existe sans doute des expériences positives dans ce domaine, et un effort de formation sur ces questions n’est jamais inutile, quelle que soit d’ailleurs l’ancienneté dans le métier des professeurs de terrain.

Mais encore faut-il que l’on sache de quoi l’on parle. Que ces « nouvelles fonctions de circonstances » créées pour l’occasion, et surtout très largement annoncées dans les médias, reposent véritablement sur un engagement de terrain.  Seulement 54 % des enseignants, selon l’étude de l’observatoire de la fondation Jean-Jaurès sont convaincus d’un véritable soutien de la part de leurs référents du rectorat. Triste constat.

Les valeurs républicaines enseignées dans l’éducation nationale: une crise de conscience

Notre projet, celui de l’exigence

Ces remarques sur la laïcité, comme combat de tous les instants, s’inscrivent pour ce qui concerne les Clionautes dans une démarche globale. Ce ne sont pas quelques journées de formation qui permettront de développer véritablement une culture commune autour des valeurs de la république et de la laïcité. Ce n’est pas simplement une question de déficit dans la formation des professeurs.

la défense de la laïcité est une nécessité pour le respect à la fois des valeurs de la République défendues par l’école, du primaire au lycée, et des diversités culturelles dans le respect des faits historiques, ce qui exclut toute essentialisation et toute forme de victimisation. Ces positions idéologiques contreproductives ont eu pour effet d’affaiblir le corps enseignant dans sa globalité comme l’ont démontré les événements depuis 10 ans. 

Cela exclut donc tout « accommodement » raisonnable sur ces principes.

Notre démarche globale s’inscrit d’abord dans l’exigence de notre formation initiale et continue. Et cela, au niveau d’une petite structure comme la nôtre, nous ne cessons de la mettre en œuvre. Car il s’agit bien d’un enseignement qui s’intègre, au sens d’un véritable alliage, dans l’histoire et la géographie, disciplines scientifiques et de formation. Et c’est parce que le professeur dispose des outils scientifiques et conceptuels en la matière, qu’il pourra transmettre ces valeurs qui ne doivent pas seulement servir de drapeaux que l’on agite au détour d’une déclaration sur une chaîne d’information en continu.

Notre démarche globale nous conduit à émettre les plus grandes réserves, si ce n’est pas l’opposition la plus formelle, à propos des projets de recrutement et de formation des professeurs à mettre en œuvre en 2022. C’est bien d’un renforcement disciplinaire que nous avons besoin, et certainement pas d’une évaluation basée sur des savoirs être et des savoir-faire, permettant de valider des compétences par des gommettes en couleur.