La formation de Léonard de Vinci

Rencontres de l'histoire, Blois 2019

La formation de Léonard de Vinci

Cette conférence à deux voix est animée par Pascal Brioist, professeur à l’université de Tours et chercheur au centre d’études supérieures de la Renaissance (Il publie chez Gallimard, les carnets de Léonard de Vinci) et Laure Fagnard, historienne de l’art, maître de conférence de l’université de Liège, qui a consacré sa thèse sur la réception de la peinture du maître, dans les milieux artistiques français.

Né le 15 avril 1452 à Vinci près de Florence, de l’union de ser Piero, un jeune notaire et de Caterina (nom de famille incertain) sans doute de famille paysanne, Léonard est un fils naturel, un bâtard, bien accueilli par son père car il est le seul héritier mâle (pour l’instant) de la famille. Séparé de sa mère que l’on marie rapidement, il est élevé dans le giron familial par son grand-père, Antonio Da Vinci, dans le quartier de l’église Santa Croce où il a été baptisé. Avec son statut illégitime, l’activité de notaire lui est interdite et l’enfant ne peut prétendre aller à l’université et étudier les Anciens, il est donc « sans lettres », c’est à dire qu’il n’a pas appris le latin, la poésie, l’histoire, la philosophie, la rhétorique. Léonard maîtrise la lecture et l’écriture que les marchands utilisaient. Ceci explique que son écriture spéculaire (étymologiquement « en miroir », donc renversée) n’est jamais été corrigée, écriture de la main gauche à partir de la droite, que l’on peut lire avec un miroir. Vers 1462-1463, à 10 ans, Léonard part à Florence chez son père dans le quartier des libraires et de marchands de papier. Il doit fréquenter une école d’abaco, une école privée d’arithmétique (une école primaire appliquée aux besoins des marchands), celle tenue par maître Benedetto da Firenze, mentionnée plus tard par l’artiste. Vers 1463-1465, Léonard entre dans l’atelier du sculpteur et peintre Andrea del Verrocchio. Vasari explique que le père aurait présenté les dessins de l’enfant et que le maître aurait reconnu des débuts prometteurs. De toute façon, il fallait trouver un avenir à cet enfant illégitime. Ce sera vers 1480 que Léonard complète sa formation en fréquentant des érudits.

 

L’atelier de Verrocchio est l’un des plus prestigieux de la ville de Florence. Les commandes affluent venant de clients très prestigieux comme la famille régnante des Médicis. Cet atelier pluridisciplinaire s’avère exceptionnel pour un jeune apprenti puisque tous les arts y sont pratiqués : le travail du marbre, du bois, de la terre cuite, du bronze, des métaux précieux et des activités d’ingénierie. Certaines commandes sont des machines éphémères pour des fêtes ou des tombes sculptées, avec une variété polytechnique exceptionnelle. Les tâches confiées aux plus jeunes sont basiques (préparation des pigments, assemblage des panneaux de bois…)  mais Léonard s’initie progressivement à de multiples arts, le dessin, le travail du bronze, la dorure… Son apprentissage éclectique et varié est décrit par Vasari : dessins d’architecture, sculpture et modelage. Ainsi, Léonard dessine déjà des projets de moulins, de canaux pour border l’Arno. La grande importance accordée au dessin confirme l’artiste dans cette technique. Un des exercices de cet atelier est de copier des draperies d’après nature au pinceau et à la tempera rehaussée de blanc sur toile de lin. On a un exemple de ce type de création chez Dürer. Il s’agit d’étudier les brisures des plis d’un tissu et le jeu de la lumière sur cette étoffe pliée, avec l’utilisation de figurines en terre cuite ou de cire que l’on habillait de toile enduite de plâtre. Vers 1505, Léonard parle de cette pratique qu’on doit aussi appliquer à la peinture. Pour lui, il convient de faire sentir le corps vivant à travers la draperie.

Draperie d’une figure assise, vue de trois-quarts,vers 1475 – 1480
Pinceau et tempera gris brun, rehauts de blanc, sur toile de lin préparée grise
24,1 x 19,3 cm
Paris, Fondation Custodia, Collection Fritz Lugt

 

Cet atelier est si demandé que le maître délègue certaines tâches à ses élèves. On voit le premier témoignage de l’intervention de Léonard sur un tableau de Verrocchio, Tobie et l’ange datant de 1470-1472 conservé à la National Gallery de Londres. Ce motif est un sujet très à la mode dans cette Florence bourgeoise, car les marchands envoient souvent leur fils sur les routes.

Workshop of Andrea del Verrocchio, about 1435 – 1488
Tobias and the Angel
about 1470-5
Tempera on wood, 83.6 x 66 cm
Bought, 1867
NG781
https://www.nationalgallery.org.uk/paintings/NG781

 

Par cette œuvre, Verrocchio a voulu se mesurer à ses rivaux, les frères Pollaiolo dont le tableau est aujourd’hui à Turin.

 

 

Le poisson naturaliste (voir la lumière diffusée sur la peau et l’œil) et le petit chien réalisé dans un second temps, seraient de Léonard car la compréhension du mouvement est caractéristique de l’artiste. Dès ses débuts, Léonard est très observateur comme en témoigne un de ses premiers dessins représentant la vallée de l’Arno conservé aux Offices à Florence. Il montre une vitalité et une recherche du rendu du mouvement. Il puise son répertoire dans les sujets de l’atelier où il trouve une ouverture d’esprit qu’il n’oubliera jamais. Dans un de ses premiers tableaux, L’Annonciation conservé à Florence, le pupitre est une citation d’un sarcophage fait par Verrocchio. Il ne faut pas oublier l’influence de l’atelier et du maître dans l’effet sculptural, la monumentalité des corps peints par Léonard comme on l’observe dans la Sainte-Anne ou le Jean-Baptiste.

 

L’atelier polytechnique florentin s’avère un moyen d’approcher les sciences. Léonard a l’ambition d’être un artiste à la croisée des arts mineurs (l’artisanat et les arts manuels) et des arts majeurs du quadrivium (la géométrie, la musique, l’astronomie et l’arithmétique) ajoutant l’anatomie. En 1472, l’atelier travaille sur la sphère en cuivre du dôme de Santa Maria del Fiore de plusieurs tonnes qui aurait été soudée par des miroirs incendiaires. Des échanges s’établissent entre les artistes, les sculpteurs ou les ingénieurs mécaniciens ou physiciens. Léonard n’est pas contemporain de Brunelleschi, mais on finit le chantier et l’artiste voit les machines utilisées. (On a encore certains engins utilisés au musée de l’œuvre de Florence). La formation dans l’atelier est aussi de recopier des dessins techniques. On est très jaloux des secrets d’achèvement des travaux, ce qui explique que des planches soient codées. Léonard fait des dessins de machines inventées par ses prédécesseurs. Plusieurs artistes ont copié les mêmes machines. Léonard est très impressionné par les inventions de Brunelleschi comme ce treuil géant à changement de vitesse qui permet de monter l’équivalent du poids d’un autobus à 100 m de hauteur, une merveille mécanique. Il a accès aux cahiers des prédécesseurs, des ingénieurs et des menuisiers (moulins à foulon, de parachute) mais aussi les plans de fabrique des dispositifs spéciaux pour les fêtes où sont actionnés des feux d’artifice (l’ange Gabriel qui descend du ciel, la Vierge qui monte ou les saints qui tournoient autour des mandorles …) Ces ingénieurs travaillent aussi sur les fortifications avec des enjeux militaires, donc une culture mécanique…

La fréquentation de cet atelier artisanal a-t-elle une influence dans les expérimentations scientifiques de l’artiste ? Dans les universités de l’époque, on répète les préceptes d’Aristote et de Galien, médecin du IIe siècle. On ne fait jamais d’expérience et de vérification. Soit on énonce une vérité mathématique, soit on voit l’évidence mais on ne va pas s’abaisser à des expériences reléguées dans le spectre des arts mineurs et mécaniques. Léonard venant de ce monde artisanal, s’ingénie à vérifier les dires des savants anciens quand il étudie avec ses amis lettrés qui connaissent le latin. Il oppose le savoir livresque au savoir de l’expérience. Mais qu’est-ce que l’expérience ? Un mot polysémique par excellence. Pour l’artisan, c’est la découverte de procédés secrets : imiter en faisant du faux corail, des fausses perles. C’est aussi la probatio, l’essai et la mise à l’épreuve. C’est aussi l’expérience qui confirme la théorie intellectuelle ou la démonstration négative (si c’était vrai, il se passerait telle chose, comme ce n’est pas le cas alors c’est faux). Léonard part de l’observation du réel et en déduit la possibilité d’une machine. Voir des exemples sur le Webdocumentaire fait par Pascal Brioist « Sur les pas de Léonard de Vinci »

Léonard a des doutes sur Aristote, ce qui est incroyable puisqu’on l’étudie depuis l’Antiquité ! La question du mouvement d’une pierre qu’on lance : comment la pierre sait-elle, qu’elle a été lancée par ma main ? La réponse d’Aristote est que l’air pousse la pierre, thèse de l’antipéristase. Léonard conçoit une expérience : il tire avec une arbalète dans une gourde pleine d’eau. La balle entre dans un récipient fermé. Il n’y a plus d’air puisqu’il y a de l’eau. Donc, si la balle n’est pas arrêtée, Aristote a tort. Léonard, à partir d’expériences, réussit à produire des vérités scientifiques. Par exemple, les aires de contact n’ont aucun effet sur les frottements. On pourrait penser que la force d’un objet dépend de la surface de contact. En fait, seul le poids joue et Léonard l’a prouvé. La démonstration négative peut s’expliquer avec les mouches. Si les mouches produisent avec leur bouche le son long et soutenu quand elles volent, elles devraient posséder des poumons et de puissants soufflets avec des temps de respiration. Mais comme le son est continu, le bruit est produit par leurs ailes.

Le bruit de la mouche

Les maquettes réalisées aujourd’hui d’après les dessins de Léonard ne sont pas fidèles. L’ingénieur a bien conscience de l’échelle des tailles et de la résistance des matériaux. Pourtant il fait sans cesse des maquettes pour vérifier ses idées : des modèles réduits de statues, pour modéliser les phénomènes physiques, pour des monuments, pour comprendre comment marche le corps humain. A la fin de sa vie, Léonard cherche le fonctionnement des organes. Pendant des années, on apprend les théories de Galien qui dit que l’air et le sang se mélangeraient par des trous dans la paroi séparant les deux ventricules cardiaques afin de produire des « esprits vitaux ». Léonard dissèque des cœurs d’animaux et s’aperçoit qu’au niveau de l’aorte, il existe des valvules avec des formes en lunules créant des tourbillons qui chauffent les liquides.

Les tourbillons du cœur

Il fait fabriquer un cœur en verre par des souffleurs où il impulse de l’eau et des grains de millet, ce qui permet de visualiser les circuits des liquides, et les tourbillons découverts. Donc, le savant génial ne serait peut-être pas né s’il n’avait pas évolué dans le contexte de l’atelier polytechnique. On a là les prémices de ce qui sera au XVIIe siècle la philosophie expérimentale.

Question : Léonard est-il croyant ? Les dessins ne sont pas publiés et l’artiste ne les montre pas. A la fin de sa vie, Léonard a la chance de pouvoir disséquer une femme morte en couche. Il est le premier à dessiner le fœtus dans l’utérus de la mère. Il se pose des problèmes métaphysiques sur l’âme. L’enfant et la mère ont-ils une ou deux âmes ?

 

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