L’année 2023 a été l’année Jeanne du Barry avec la sortie du film de Maïwenn et le podcast de Philippe Collin cet été sur France Inter.

Elle a porté de multiples noms : Jeanne Bénédicte Bécu, Mlle Rançon, Mlle Beauvarnier, Jeanne Gomard de Vaubernier. On lui en a prêté d’autres : « Mlle Lange », la « sultane », la « fille de Vénus », « Elmire », « Margot », la « favorite », la « fameuse courtisane », « notre moderne Roxane », et puis « la Bourbonnaise », « Mademoiselle du Baril », la « femelle », la « drôlesse », « l’impure », la « catin », la « putain ». Elle est passée à la postérité sous le nom de comtesse du Barry, ou Dubarri, ou du Barri. Mais qui est-elle au juste ? Elle s’est inventé une identité, un père, un lieu de naissance, un acte de baptême pour les besoins du roi et de la cour. On s’est empressé de lui en donner d’autres, jusqu’à les multiplier à l’infini.

Jeanne du Barry ressemble à ces poupées russes. On ouvre la première et il s’en cache toujours une autre, plus petite, à l’intérieur. Sa vie tient à la fois de l’enquête policière et du jeu de piste. Des incertitudes de sa naissance à la cour de Versailles, de Louis XV à l’échafaud, son ascension sociale a été aussi fulgurante que sa fin, tragique. Il faut aller aux sources pour la découvrir un peu.

L’auteur : Emmanuel de Waresquiel

Emmanuel de Waresquiel est l’auteur d’une œuvre imposante sur la Révolution, l’Empire et le XIXe siècle. Ses livres (Talleyrand, Fouché, Sept Jours…) sont de grands succès de librairie, couronnés par maints prix littéraires. Il vient de publier une biographie de Jeanne du Barry (Tallandier). Il a été directeur littéraire et directeur de collections chez Perrin, Tallandier puis chez Larousse. Ingénieur de recherche à l’EPHE, il est également  un ancien membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire. 

La conférence

Quand et pourquoi vous êtes-vous intéressé au personnage de Jeanne du Barry ?

À la différence de Maïwenn, il n’y a pas de transfert, je ne me suis pas identifié à Jeanne du Barry et je n’ai pas eu de liaison sexuelle avec Luc Besson. Je me suis intéressée à elle dans le cadre de mes recherches sur la Révolution française, sur le procès de Marie-Antoinette du 14 au 16 octobre 1793 et sur ces personnages multiples et complexes dans la lignée de mon travail sur Talleyrand ou Foucher. Avec ces personnages qui se réinventent, nous sommes à mi-chemin entre l’histoire et la mémoire, entre l’histoire et la légende, entre l’histoire et la recherche psychologique, qui s’inscrit dans le contexte particulier de la montée en puissance de l’opinion publique dans la seconde moitié du XVIIIème siècle.

Certains s’étonnent qu’on puisse écrire un livre de 500 pages sur une personne apparemment aussi insignifiante. Or, elle n’est pas insignifiante. Par elle, on comprend mieux ce qu’a été le XVIIIème siècle et le siècle des Lumières, des années 1760 aux années 1780. Elle est un bon fil d’Ariane qui mène à la Révolution.

Le fonds Vatel

L’historien est un homme de « traces ». Même cloîtré dans les fonds de bibliothèque, il reste un homme de son temps, qui pose à son sujet historique, un questionnement qui orientera son travail, depuis la détermination d’un champs de sources jusqu’à la mise en écriture. Comme dans la tragédie grecque, on donne à entendre des voix de personnage, on restitue un décor et on prend la place du chœur antique en commentant. La biographie est un « récit analysé » qui doit concilier qualité littéraire, sens du récit, arrêt sur image pour comprendre tel moment-clé, etc.

Or Jeanne du Barry représente un grand défi d’archives pour le chercheur et un grand défi de la construction pour le biographe. En travaillant sur le procès de Marie-Antoinette, je découvre, grâce à Vincent Haegele, conservateur des bibliothèques de Versailles et historien du Premier empire, un fonds assez ignoré, le fonds Charles Vatel, réuni par un vieil érudit et notaire versaillais de la fin du XIXème siècle, qui dans la perspective d’un livre qu’il n’aura jamais le temps d’achever, rassemble des pièces de procès, des lettres, des documents administratifs, des actes de naissance et de baptême. Tout cela constitue une trentaine de cartons dans le département des manuscrits de la Bibliothèque de Versailles, laquelle bibliothèque est absolument remarquable, sans doute la deuxième ou la troisième de France après la BNF et injustement méconnue. Rappelons que les séquestres révolutionnaires étaient au château à partir de 1792-1793. Beaucoup des collections princières s’y sont retrouvées et beaucoup de manuscrits donc. En parcourant les documents, je m’aperçois que le personnage donné à voir ne ressemble guère à celui de la légende.

Le poids de la légende Jeanne du Barry

Le biographe connaît quelques fois de grands moments d’exaltation. Quand je tombe sur une lettre d’amour à un Anglais H. Seymour de 1777 de Jeanne du Barry à la bibliothèque historique de Paris (BHVP), et qu’en ouvrant cette lettre, une mèche de cheveux blonds de Jeanne tombe entre mes mains, c’est un moment d’émotion pour moi. Je plains mes élèves qui ne travaillent qu’avec des écrans et qui n’auront pas cette émotion du papier, du grain, du filigrane, du repentir, de l’encre, de la rature, du cachet de cire. Tout cela est merveilleux. L’histoire est quelque part entre l’émotion et la rigueur.

Mais le biographe connaît aussi des moments de solitude, notamment quand il se confronte à des archives pleines de silence. Jeanne du Barry a été la maîtresse officielle de Louis XV de 1768 à 1774 et pourtant, elle n’a laissé aucune des centaines de lettres écrites au roi ou reçues de lui. Je n’ai trouvé qu’un fragment de lettre. Comment dès lors parler de cette relation, en tout point extraordinaire, entre deux êtres si différents, issus de milieux sociaux diamétralement opposés ? Il faut alors croiser le peu que nous avons et ouvrir les sources provenant d’autres personnages qui ont croisé Louis XV et Jeanne. Je pense aux lettres de Mercy-Argenteau (1727-1794), ambassadeur d’Autriche à Versailles, à la correspondance de Jacob-Nicolas Moreau (1717-1803), historiographe de Louis XVI, au prince de Croÿ, proche de Louis XV. L’historien fait avec ce qu’il a.

La source inédite ne devient pas forcément la source essentielle. Cela l’a été dans mon cas. Ce fonds a permis d’étayer le poids des légendes autour de Jeanne. J’ai pu remettre à jour son prétendu père, moine défroqué, le père Ange Picpus, tout droit sorti de la littérature érotique du XVIIIème siècle.

La naissance de Jeanne du Barry

Nous ne savons avec certitude que deux choses sur elle : sa naissance est illégitime et sa mère s’appelait Jeanne Bécu, une lingère au service de grands personnages parisiens. Tout le reste est sujet à caution. Je le dis, même après avoir écrit un livre de 500 pages sur elle.

Tous les actes de baptême sont faux.

Parlons de celui que Jeanne produit à l’occasion de son mariage en 1768, au moment où elle a déjà une liaison avec Louis XV. Ce mariage doit lui permettre de paraître à la cour et de devenir la maîtresse officielle. On pourrait croire que tout cela est dérisoire mais c’est en fait une condition essentielle à remplir que d’être une femme mariée pour devenir la favorite, sachant qu’en plus la généalogie du mari atteste des quartiers de noblesse indispensables à l’ascension de Jeanne.  Tout dans ce mariage relève d’une opération de faux et d’usage de faux, depuis son acte de baptême à Vaucouleurs en 1746 jusqu’à l’acte de mariage de son père, Jean-Baptiste Gomard de Vaubernier, personnage qui n’a jamais existé et qu’on fait naître à Nancy. Le mari lui-même, Guillaume du Barry, est quasiment faux. Frère de Jean du Barry, il se prête à ce mariage pour repartir aussitôt dans sa région de Toulouse.

De fil en aiguille, je trouve un deuxième acte de baptême à Vaucouleurs mais de 1743, tout aussi faux.

Je finis par tomber sur un écrit très peu connu de Pierre-Jean Grosley, érudit voyageur et académicien de la seconde moitié du XVIIIe siècle à Troyes et à Nancy. En 1745, alors qu’un certain Claude Billard Dumonceau, financier et receveur général des rentes de l’hôtel de ville de Paris, est de passage à Troyes, il obtient une charge au sein des fournitures aux armées (fourrage, habillement du corps expéditionnaire) qui le mène en juin à Albenga, petite ville aux portes de Gênes au bord de la Méditerranée. Il évoque un baptême d’une petite fille « J.B. » à la cathédrale d’Albenga, dont la mère est lingère de Claude Billard Dumonceau et le père, de circonstance, Nicolas Rançon, au visage grêlé de petite vérole. On tiendrait là l’origine de Jeanne. Vaucouleurs, souvent cité par les pamphlétaires, était un moyen de comparer Jeanne du Barry avec une autre Jeanne célèbre née prétendument à Vaucouleurs, Jeanne d’Arc.

Dans Le retour de Martin Guerre (1982), le film relate l’histoire survenue au XVIe siècle d’un homme se faisant passer pour Martin Guerre un paysan dont on est sans nouvelle. Or cet imposteur est finalement reconnu par la communauté : l’identité sociale passe par la reconnaissance d’une communauté sociale. Ce principe vaut jusqu’au XVIIIe siècle. Autre histoire, celle du colonel Chabert, dans le roman de Balzac, au XIXème siècle, qui n’arrive pas à se faire reconnaître alors qu’il a survécu à la bataille d’Eylau. Tout cela parce qu’il a perdu tous ses papiers.

La jeunesse de Jeanne du Barry

Avec Jeanne, nous sommes à la croisée de ces deux temps. L’identité sociale est grevée de l’illégitimité. Toute la vie de Jeanne a été une tentative de dépassement de cette tare originelle de la « bâtardise », de ce père qui ne l’a pas reconnu. Elle est abandonnée dans un couvent très rigoureux à Paris, normalement accessible aux seules filles de bonne famille, sur entremise de Claude Billard. La qualité de son éducation fait dire à Talleyrand plus tard que Madame du Barry « a bien meilleur ton que Madame de Pompadour ». Avant la rencontre avec le roi, le parcours de Jeanne est très obscur.

Elle rencontre à 16-17 ans, Jean du Barry, le « coquin le plus spirituel de Paris », issu de la noblesse militaire désargentée de Toulouse, qui a une maison de jeux, surveillée par la police et qui accueille des personnalités mondaines de la capitale. On a beaucoup dit que Jeanne avait été manipulée par Jean du Barry. Les lettres mettent surtout en avant une alliance d’intérêts dont l’objectif ultime est d’approcher la Cour.

La rencontre avec Louis XV

Madame du Barry par Élisabeth Vigée Le Brun (musée d’Art de Philadelphie, 1781). Source: Wikipedia

La rumeur affirme que Jeanne aurait été présentée indirectement au roi, au cours d’un dîner auquel Louis XV aurait assisté par un miroir sans tain. Plus vraisemblablement, elle a été introduite par le premier valet de chambre du roi, son ami  Jean-Benjamin de La Borde (1734-1794), touche-à-tout caractéristique du XVIIIe siècle, compositeur et historien, qui est quasiment l’inventeur du livre illustré de voyages. C’est lui qui a semble-t-il introduit Jeanne du Barry, 23 ans, auprès du roi, dans les derniers mois de 1767.

On l’a dit, le cœur de la relation entre les deux amants est mal connu. La comparaison des deux personnalités autorise quelques rapprochements. En 1767, le roi présente plusieurs signes de dépression : il vient de perdre son fils, le Dauphin, mort en 1765, et il est en train de perdre la reine (décès en 1768). Il a alors besoin de confiance et Jeanne du Barry est une femme qui a une qualité : elle sait garder les secrets.

Pourquoi est-elle autant haïe ?

Notons que toutes les grandes réformes du règne de Louis XV sont associées à la période Jeanne. On tient là d’ailleurs une des grandes clés d’explication de l’impopularité de Jeanne. Jeanne est la favorite associée aux réformes fiscales et antiparlementaires, au « coup de majesté du chancelier Maupeou ». On comprend dès lors pourquoi la presse janséniste, gallicane et parlementaire a autant brocardé la maîtresse du roi. En réduisant Jeanne du Barry à son corps, on réduit le roi lui-même, on s’attaque à sa sacralité qui conduit tout droit à la Révolution.

Une autre raison tient à une évolution culturelle de la monarchie après Louis XIV. Louis XV et Jeanne du Barry ont en commun d’être de grands solitaires. L’enfant Louis XV a perdu ses parents très jeune et la petite Jeanne Bécu a été quasiment abandonnée on l’a vu. Louis XV est l’inventeur de la vie privée, à côté de la vie officielle. Or cette intimité étant nouvelle, elle est aussi suspecte. Rappelons que l’un des grands moteurs de la Révolution française a été la quête de transparence. Cette tension entre intimité et vie publique, qu’a expérimentée aussi Marie-Antoinette plus tard, est très perceptible dans les pamphlets.

Les origines obscures de Jeanne Becu, de cette « fille de rien », qui pourtant est la maîtresse du roi, sont une insulte aux yeux de la haute noblesse imbue de ses privilèges et empêtrée dans des querelles de préséance.

Louveciennes

Vue du jardin et du pavillon de musique de Louveciennes. Source: Wikipedia

Par l’intermédiaire du banquier de Cour, Nicolas Beaujon, Jeanne du Barry a bénéficié des munificences royales. À la différence de Madame de Pompadour ou de Madame de Châteauroux, elle n’est pas titrée et ne reçoit aucune propriété. Le roi lui donne à titre viager une petite propriété dans une boucle de la Seine près de Marly, Louveciennes. Là, elle exerce un rôle de mécène et de collectionneur à une époque de grand renouvellement esthétique. Elle participe au « goût grec » et au néoclassicisme qui remplace le style rocaille. Elle est la véritable initiatrice du style Louis XVI. Elle ne se fournit pas au garde-meuble de la Cour mais a des relations directes avec les bronziers, ébénistes, doreurs de son temps. C’est elle qui décore le Petit Trianon, avant Marie-Antoinette. Elle fait la carrière des grands architectes et artistes de son temps, à commencer par Ledoux (Saline d’Arc-et-Senans), Vigée-Lebrun, Greuze, etc.