Île de Pâques, l’heure de Vérité

Île de Pâques, l’heure de Vérité

Ce documentaire de Thibaud Marchand retrace 20 ans de recherche et interroge un double mystère :

  • Que sait-on aujourd’hui de la civilisation Rapa Nui ?
  • Comment expliquer sa disparition brutale ?

Monter comme un enquête la voix-off, hélas bien trop présente, raconte une histoire en introduisant les propos de chercheurs et tout particulièrement d’un archéologue belge Nicolas Cauwe1.

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Quelles sont les origines des Pascouans ?

Deux hypothèses ont été avancées : Polynésie ou Amérique du Sud.

L’origine américaine a été soutenue notamment par le Norvégien Thor Heyerdal qui pour la démontrer partit en 1947 des côtes péruviennes à bord d’une embarcation en rondins le Kon-Tiki. S’il n’atteignit pas l’Île de Pâques en débarquant sur l’atoll de Raroia, dans l’archipel des Tuamotu montrait son hypothèse plausible. Il argumentait ensuite à propos de murs de gros blocs proches des modes de construction incas. Mais cet argument est démonté par Nicolas Cauwe qui date le mur pascouan du XVIIe siècle donc bien après l’arrivée des premiers Pascouans.

L’hypothèse polynésienne a été confirmée grâce à la génétique. Les premiers habitants de l’île seraient arrivés des Marquises. Les « tiki », statues d’ancêtres divinisés trouvés sur site de Paeke ont une forte similitude avec les statues de l’Île de Pâques. La langue des Pascouans est d’autre part très proche du marquisien.

Mais pourquoi cette migration ?

Cette migration se situe vers l’an 1000, sans doute la curiosité a poussé ces îliens au voyage, à la recherche de nouvelles terres. Pour traverser les plus de 4000 km qui séparent les Marquises de l’Île de Pâques ils disposaient de catamarans efficaces capables de transporter jusqu’à 100 personnes plus des provisions (poules vivantes, plants de bananier, d’ignames…). Si le film propose un récit imaginaire du voyage pour retrouver ce périple on dispose de très peu de choses, des traces des premiers colons sur la côte. Ils auraient débarqué sur la plage d’Anakena dans le Nord de l’île.

Comment vivre sur une île isolée ?

Des vestiges de blocs de pierre alignés évoquent des fondations de maison, leur interprétation se trouve à Rochefort dans les archives Pierre Loti2. Le romancier jeune homme a été marin à bord de La Flore qui a accosté sur l’île en 1872, il a dessiné et pris des notes, observé la vie traditionnelle sur l’île.

Parmi ses croquis celui d’une hutte qui a permis récemment en archéologie expérimentale de reconstituer un habitat à partir des vestiges de fondations.

A une dizaine de mètres des habitations sont dressées des statues de pierre, les Moaï qui représentent des ancêtres divinisés qui tournent le dos à la mer, sans doute un moyen de communiquer avec les esprits (ces statues avaient sans doute des yeux de corail) qui observe le village. Quelques statues ont un couvre-chef rouge qui exprimerait la force vitale comparable à des symboles connus en Polynésie.

Un nouveau secret au cœur de l’île

Les fouilles d’un sanctuaire ont permis de trouver des traces rouges (peut-être une réserve de colorant). Il semble que les Rapa Nui aient pratiquer les teintures corporelles et que les Moaï aussi aient été colorés (traces sur certaines statues) en rouge et blanc.

Comment ces énormes statues ont elles-été érigées ?

Extraites d’une carrière sur les flans du volcan Rano Raraku il a fallu les transporter vers la côte. Une théorie existait, celle des « statues qui marchent ». Des archéologues ont essayé avec la technique dite du frigo mais vu la distance et le caractère accidentée de l’espace cette théorie est aujourd’hui remise en cause notamment par l’américaine Jo Ann Van Tilburg qui a testé des déplacements à l’horizontale sur traîneau. D’autre part ces statues ont été déplacées sous forme de gros blocs et taillées sur place du fait de la relative fragilité du matériau (du tuf volcanique).

Comment et pourquoi cette civilisation s’est-elle effondrée ?

La théorie classique, chilienne, est celle d’un effondrement brutale, d’un suicide écologique. En quelques mots : une explosion démographique au XVIIe siècle aurait entraîner la déforestation intégrale de l’île puis l’érosion des sols donc une effondrement de la production agricole, des famines et des guerres entre villages. Cette théorie s’appuie sur la découverte d’une petite statuette décharnée, de petites pointes de silex, de statues renversées et de l’abandon de la carrière. Ce mythe a un certain succès aujourd’hui comme prémonitoire de la catastrophe écologique qui nous guette.

Nicolas Cauwe démonte point à point cette théorie :

  • le déboisement : l’étude des vestiges de racines montrent une île qui à l’arrivée de l’homme était entièrement boisée alors que le paysage actuel est essentiellement steppique. La colonisation s’est faite à partir de clairières qui s’élargissent entre le XIIIe et le XVII e siècle. Un phénomène lent dont les habitants avaient conscience : un pavement sacré présente des fosses circulaires où avaient été plantés des arbres au XVIIe siècle.
  • Les traces d’agriculture montrent des pratiques pour éviter l’érosion éolienne (pierres déposées qui retiennent le sol, concentrent la rosée et atténuent les variations de température)
  • L’étude de cranes ne portent pas de trace de famine ni même de malnutrition
  • Le sens des statuettes décharnée, kavakava, datées du XVe siècle est à mette en relation avec les récits de création du monde, les dieux créant le monde à partir de leur squelette.
  • Les guerres entre villages qui seraient prouvées par des outils en obsidienne dont le tranchant analysé montre des usages agricoles et non des armes.

  • La mise en bas des statues : au XIXe siècle tous les Moaï étaient couchés et non jetés à bas, ce qui seraient le cas si les visages étaient mutilés vu la tendreté du tuf. Comment alors expliquer ses statues couchées? Des fouilles récentes de la carrière montrent qu’elle n’a pas été abandonnée mais fermée (les statues ne sont pas tronquées mais enterrées comme des gardiens).

La conclusion de la contre-enquête3 de l’archéologue belge montre que la théorie de l’effondrement ne tient pas.

Une grotte du nord de l’île renferme des pétroglyphes qui représentent le dieu polynésien Makemake, figuré soit sous la forme d’un visage vu de face, soit sous celle de l’Homme-Oiseau et indique peut-être un changement de croyance, de culte. Le pouvoir serait plus centralisé si on en croit la pratique d’une compétition annuelle rapportée par un missionnaire : chaque année des hommes représentants chaque « clan » faisaient une course jusqu’à la mer pour aller ensuite à la nage chercher un œuf de sterne sur un îlot. Le vainqueur serait roi pour une année, expression d’un pouvoir centralisé mais remis en jeu chaque année.

Comment alors expliquer le chute de la civilisation Rapa nui ?

Le 5 avril 1722 marque le début de la catastrophe avec l’arrivée d’un navire hollandais qui provoque un « choc » de civilisation et le massacre de quelques habitants. C’est le Hollandais Jacob Roggeveen qui baptise l’île. Mais ce sont sans doute les raids de marchands esclavagistes du Pérou qui en organisant plusieurs rafles de 1859 à 1863 et en déportant environ 1 500 insulaires. Le retour de quelques survivants apporta des maladies inconnues et un déclin démographique important, de 3500 habitants en 1862, il ne restait plus que 110 Rapanuis en 1877 et en 1934 une expédition franco-belge découvrait une population et une culture moribonde. Aujourd’hui avec le développement touristique la population s’élève à 5000 habitants dont une moitié de descendants des derniers Rapanuis.

1 Conservateur des collections de Préhistoire nationale et générale et d’Océanie aux Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, Il est chargé de cours à l’université catholique de Louvain. Il est surtout connu pour ses recherches archéologiques sur l’Île de Pâques et a publié Ile de Pâques, le grand tabou : dix années de fouilles reconstruisent son histoire, Louvain-la-Neuve, Éditions Versant Sud, 2011.

2L’île de Pâques Journal d’un aspirant de La Flore, Pierre Loti, Christiane Pirot Eds, 2016

À propos de l'auteur

Christiane Peyronnard

Retraitée, j'ai enseigné en collège, en lycée, à l ' IUFM site de Chambéry - Savoie Historienne moderniste de formation Passionnée de l'Afrique (histoire, développement) et des questions environnementales

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