Notre conférence a pour thème et objet de débat « Entre fractures et recompositions, quel nouvel ordre mondial ? », présentée par Didier Billion puis illustrée en direct par Tommy Dessine. Deux questions seront présentées à chacun des 4 spécialistes suivant : Marie-Françoise Bechtel (agrégée de philosophie et présidente de la fondation Res Publica depuis 2022, membre du comité d’experts du Conseil économique et social de l’ONU, qui a travaillé sur de nombreuses activités de coopération en Chine, Syrie, Liban et dans les pays de l’Est. Elle a publié dans la presse sur des sujets liés aux questions de souveraineté de l’Europe et des institutions), Pascal Boniface (directeur et fondateur de l’IRIS, qu’il a créé en 1991. Il dirige La Revue internationale et stratégique en 1991, ainsi que L’Année stratégique en parution annuelle depuis 1985, a écrit plus de 70 ouvrages sur les questions géopolitiques dont certains ont donné lieu à de multiples traductions et rééditions), Gallagher Fenwick (éditorialiste de politique internationale avec des interventions régulières sur LCI et France Inter. Il a publié deux livres aux Éditions du Rocher : Volodymyr Zelensky, l’Ukraine dans le sang en 2022 et 7 octobre 2023 Israël Gaza. L’affrontement des tragédies en 2024, a longtemps été correspondant au Proche-Orient et à Washington, D.C.), Anne Lauvergeon (présidente d’ALP, société de conseil et d’investissements et co-présidente de la commission simplification du MEDEF, a notamment occupé le poste de chargée de mission à l’international à l’Elysée en 1990, puis de secrétaire générale adjointe et sherpa du président de la République de 1991 à 1995. En 2001, elle fonde Areva qu’elle préside jusqu’en 2011).

Question posée à Marie-Françoise Bechtel : Comment peut-on imaginer que l’ONU puisse reconquérir un rôle plus efficient dans un contexte où les fractures internationales semblent se creuser et à quelles conditions, quelles peuvent être les pistes pour remédier à cette relative impuissance ?

Tout d’abord, Marie-Françoise Bechtel exprime le fait que l’ONU repose sur l’équilibre des puissances. Par le passé, l’ONU reposait sur les mouvements des non alignés à une époque où toutes les recompositions étaient possibles. Le Conseil de sécurité, autrefois un organe respecté jouait un rôle clé pour contenir le désordre mondial. Cependant, la 2eme guerre d’Irak a marqué une rupture en affaiblissant ce rôle du Conseil de sécurité tandis que des organisations telles que le G7 et le G20 représentant les nations les plus riches a marginalisé l’ONU. De plus, depuis les années 2000, l’ONU n’est plus au centre des décisions mondiales et ses sanctions ne sont plus prises au sérieux. Le secrétaire général ne parvient plus à influencer les grandes décisions politiques et peut seulement se limiter à la lutte pour les droits humains. Il reste cependant les grands bras armés de l’ONU notamment les grandes agences spécialisées tel que l’OMS(santé), l’AIT (définit les règles nationales du travail), l’UNESCO (éducation), UNICEF, etc.

Question posée à Gallagher Fenwick : Peut-on considérer que le deux poids deux mesures qui caractérise le cours des relations inter (traitement politique et médiatique) rend compte de la réalité ou est-ce exagéré et si avérer comment expliquer une telle situation et quelles conséquences cela peut avoir sur notre compréhension des relations internationales ?

Gallagher Fenwick aborde la question du deux poids deux mesures dans les relations internationales notamment sur le sujet du traitement politique et médiatique des conflits. Il met en garde contre une vision qui diviserait les morts des guerres selon des catégories géographiques ou culturelles comme les morts en Ukraine perçus comme étant « ceux du nord » ou ceux de Gaza, du Soudan ou de Birmanie comme étant « ceux du Sud » puis dénonce le manque de révoltes collectives pour certains conflits. Même si tout le monde a tendance à affirmer que les deux se valent, dans les relations internationales, cela semble ne pas être le cas (en quoi un petit Volodymir vaut plus qu’un petit Mohammed). Il appelle ainsi à une réflexion personnelle où chacun doit se pencher sur ses failles empathiques. Il dénonce également les ajustements moraux permettant de justifier des injustices en utilisant le terme « mais » qui intervient pour relativiser la déclaration que « les vies se valent » ce qui relève d’un conflit entre nos valeurs et nos préférences. Il appelle donc à reconnaitre la souffrance partout sans hiérarchiser et à s’attaquer à ses causes tout en dénonçant ceux qui justifient ces inégalités.

Question posée à Anne Lauvergeon : Question sur la sécurité énergétique qui n’est souvent pas abordée de la meilleure des façons et qui ’est souvent expliqué à travers des prismes idéologiques, partage tu ce point de vue ? Quelles conclusions ? en quoi ces questions énergétiques peuvent participer à recomposer ou fracturer le nouvel ordre inter ?

Anne Lauvergeon critique la façon dont la sécurité énergétique est abordée soulignant que les débats sont souvent biaisés par des prismes idéologiques. Elle appelle à une réflexion plus pragmatique sur les enjeux énergétiques notamment sur les crises actuelles qui affectent tous les citoyens (inflation, désindustrialisation, effort budgétaire, etc). Elle met en avant que l’Europe a voulu à tout prix copier le modèle Allemand en se concentrant sur l’électricité (seulement 20% de la consommation énergétique européenne) avec une vitrine axée sur l’éolien (3% de la production énergétique européenne) et le solaire. Cependant derrière cela, l’industrie dépendait largement du charbon et du gaz russe bon marché (L’Europe a voulu devenir le hub gazier russe). Cette dépendance (unilatérale) a mené à la crise 2021 sachant que Poutine voyait au-delà des intérêts économiques mais avait également une vision politique sur ces échanges. En réponse à la crise, on a voulu se tourner vers des sources alternatives (Algérie, Norvège, Qatar) sans coordination et efficacité. Pour elle, l’erreur était de penser que le modèle allemand était viable à long terme.

Question posée à Pascal Boniface : Les notions de sud global et occident collectif sont de plus en plus utilisés dans le débat public ; ces nouvelles formules rendent t’elles comptent de nouveaux clivages qui structurent la situation internationale ou, au contraire, pêchent elles par leur simplisme ? N’y aurait -il pas une contradiction à constater que les Suds ont du mal à se doter d’un projet commun alors que le monde occidental, en partie incarné par l’Otan, ne cesse de prétendre renforcer sa cohérence ?

Pascal Boniface souligne que les notions de Sud Global et Occident collectif sont souvent simplifiés. L’expression « occident global » est d’origine russe et sert à opposer l’Occident à « une majorité mondiale » montrant que la coupure avec l’occident n’est pas défavorable à la Russie. L’Occident a confondu communauté internationale et occidentale notamment en sanctionnant la Russie et s’étonne que personne ne le suit alors qu’il prend des décisions sans concertation avec les autres et que d’autres pays choisissent la prudence et réfléchissent aux conséquences négatives. Il met également en avant que l’Europe est unie grâce à la Russie avec la guerre qui a reconsolidé l’Europe (Suède veut rejoindre OTAN,

Suisse prend des sanctions contre Russie) puis également que la France s’est faite voler son rôle de médiateur entre l’Est et l’Ouest. Quant au Sud Global, bien que composé de pays divers, partage un rejet commun de l’hégémonie occidentale préfère des partenariats plutôt que des alliances rigides comme l’OTAN. Ces pays cherchent à s’émanciper de l’influence occidentale même s’ils n’ont pas de projets communs. La guerre en Ukraine a renforcé l’unité de l’Occident mais le traitement différencié de la Russie (sanctions) et d’Israël (non sanctionné malgré des violations du droit international) a accentué la crise de crédibilité et morale de l’Occident.

Question posée à Marie-Françoise Bechtel : Sommes-nous toujours dans un monde régit par les alliances entre états ou, au contraire, nous trouvons nous en tendance dans un monde que certains qualifient de plus en plus fluide et au sein duquel justement les prérogatives des états perdraient de leur substance ? Question qui pourrait se décliner sur le point de l’union européenne.

Marie-Françoise Bechtel conteste l’idée d’un monde où les Etats perdraient de leur importance au profit de relations plus fluides entre couples de pays comme le soutient Bertrand Badie. Elle affirme que les Etats ont toujours joué un rôle dans les affaires internationales y compris lors des phases de mondialisation (même si après mondialisation néolibérale après Reggan et Thatcher, les états se sont affaiblis car les entreprises ont eu de plus en plus de pouvoir financier guidant l’ordre du monde) et qu’ils n’ont jamais disparu même dans l’économie (comme lors de la crise de 2008-2009 où les Etas ont été indispensables pour stabiliser l’ordre mondial). Aujourd’hui, Bechtel observe un retour en force des Etats en citant l’exemple des décisions économiques prises par Biden (IRA) qui marquent la résurgence du rôle des gouvernements. De plus, en se basant sur la thèse de Marcel Gauchet,( les plus grands systèmes économiques finissent toujours par s’effondrer comme les 30 glorieuses ou années 30), notre modèle s’effondre car les états remontent, avec l’élection de Trump et le retour du protectionnisme américain. Elle se penche également sur l’avenir de l’Union Européenne en soulignant les différents défis qu’elle doit relever : soit se fédéraliser au risque de perdre l’influence des nations comme la France, soit rester un ensemble large où les nations continuent de coexister et peut être nous retrouverions une volonté de l’Europe de se mesurer à ces 2 grands états.

Question posée à Gallagher Fenwick : On voit des expressions qui apparaissent comme en Amérique du sud ou on parle de non alignement actifs, en Inde de multi alignement, est ce que ces expressions sont révélatrices et qu’est ce qu’elles nous disent des relations internationales, est ce la fin d’un système d’alliances qui sont considérées comme pas trop contraignantes mais dans cette hypothèse quel type de recomposition peut-on imaginer ? Sommes-nous dans un monde apolaire ?

Gallagher Fenwick analyse l’émergence de nouvelles stratégies internationales comme l’éloignement en Amérique latine et le multi alignement en Inde. Ces expressions montrent un rejet des alliances traditionnelles. Il décrit l’Europe de l’Ouest comme une figure dépassée, coincée dans des alliances rigides qui peinent à s’adapter au changement mondial (« la personne en soirée qui ne sait pas danser » et « essaye de s’inviter maladroitement sur la piste de danse » comme Macron et les BRICS). L’Amérique latine avec ses vagues de gauche témoigne d’un éloignement plus que d’un non alignement contre Washington (dû à la guerre froide). En Inde, le multi alignement avancé par le ministre des affaires étrangères Indien consiste à s’associer avec des blocs aux intérêts opposés comme le Quad pour contrer la Chine et l’OSC pour collaborer avec elle contre le terrorisme illustrant une certaine hypocrisie stratégique. Il conclut sur une citation de : Antonio Gramchi en 1929 suggérant que le monde est en transition, que l’ancien ordre décline, le nouveau peine à émerger créant des situations incertaines et risquées.

Question posée à Anne Lauvergeon : Pour des états du sud, le défi énergétique est existentiel, est ce que ces états du sud s’inscrivent dans la même logique que les états occidentaux ou au contraire tentent t’ils de trouver des moyens alternatifs pour répondre à leurs besoins ?

Elle souligne que pour de nombreux Etats du Sud, la question énergétique est cruciale et existentielle contrairement aux pays occidentaux en cherchant des moyens alternatifs pour répondre à leurs besoins. L’Europe qui pensait être en position de force avec ses relations avec la Russie et le Etats Unis se trouve maintenant dans une position délicate. La Russie a redirigé ses exportations vers des pays comme l’Inde et la Turquie qui ont multipliés par 5 leurs importations. De part les sanctions vis-à-vis de la guerre en Ukraine, l’Europe n’achète plus de gaz à la Russie mais achète à l’Inde et Turquie du gaz ce qui décrédibilise l’Europe qui soit est naïve soit ferme les yeux sur le fait que le gaz acheté est toujours russe même s’il n’est pas acheté directement en Russie. Lauvergeon critique également l’approche européenne qui a souvent évité l’exploitation de gaz de schiste de manière propre tout en continuant à acheter massivement du gaz américain (ce qui n’est pas favorable à la limitation du réchauffement climatique). Elle met en avant que l’Europe à un système partiel en ayant un système punitif (sanctions si objectif en matière d’émission pas atteint) alors qu’aux Etats Unis on subventionne les productions sans CO2. Les européens ont intérêt à installer leurs industries car moins cher, on s’installe durablement dans un système peu efficace avec des concurrents en train de nous manger de la laine sur le dos. Il est donc urgent de sortir des idéologies punitives et de rentrer dans quelque chose de positif permettant à l’Europe de se redévelopper.

Question posée à Pascal Boniface : Pouvez-vous nous expliquer le concept de piège de Thucydide (G.Allison)et en quoi cela peut nous permettre de mieux décrypter les défis qui se posent actuellement ?

Il explique le concept de piège de Thucydide théorisé par Graham Allison qui décrit comment une puissance montante (Athènes) et une puissance établit (Sparte) sont entrés en guerre parce que Sparte craignait de perdre son hégémonie. Sparte a gagné la guerre mais les a entrainés vers le déclin et tout le monde était perdant. Allison montre que les conflits deviennent inévitables quand une puissance dominante se sent menacée par une puissance montante avec l’exemple de l’Allemagne et l’Angleterre puis une Allemagne avant la Première Guerre mondiale qui voulait rivaliser avec la marine britannique. Après cela, la guerre fut déclarée, tout le monde fut perdant et a permis de céder la place aux Etats Unis. Aujourd’hui la question est de savoir si les tensions entre la Chine et les Etats Unis pourraient mener à un affrontement. Bien que la dissuasion nucléaire existe et laisse cette possibilité peu probable, des tensions existent malgré tout. Mais les deux nations dépendent l’une de l’autre : sans les Etats Unis, l’économie chinoise patine et la Chine a besoin de cette économie puissante pour légitimer le parti communiste chinois et ne pas avoir d’opposition, puis sans la Chine Apple et Boeing auraient des problèmes. De plus, concernant les élections américaines, Trump et Harris possèdent tout deux des intérêts là-bas, rendant peu probable un affrontement. Même si le piège de Thucydide est intéressant pour comprendre les dynamiques de rivalité, il ne rend pas un conflit inévitable (exemple : accord entre URSS et Etats Unis sous Nixon pour limiter la course à l’armement durant Guerre froide)