Quelques travaux majeurs de Jacques Lévy sont présentés : L’espace légitime en 1994 qui est sa thèse de doctorat D’État. Puis Réinventer la France et enfin la Revue Espace Temps, présente sur le net et qui a joué un rôle d’impulsion. Il est lauréat du Prix Vautrin-Lud 2018, qui est l’équivalent du prix Nobel de Géographie.

Quels espaces, quelles spatialités, quels territoires pour la France de demain ?

Jacques Lévy a été professeur en Seine Saint Denis. Il parle d’une approche technocratique de l’aménagement, d’une France d’ingénieurs. Quels sont les acteurs et les continuités de l’aménagement du territoire ? Il s’agit de ne pas se tromper de présent, c’est l’erreur classique de la prospective de ne pas s’occuper du présent. Pourtant il y a une infinité de futurs dans le présent.

La première visée est de penser ce présent dynamique à travers la question de la justice spatiale. C’est assez efficace et cela permet de mettre en perspective beaucoup de choses, car la géographie est fondamentalement politique comme toutes les sciences sociales. Il y a des composantes de la société dans l’espace.

Le premier point consiste à penser le présent dynamique à travers le prisme de la justice spatiale. Depuis une dizaine d’années, penser l’espace en terme de justice est efficace, cela permet de gagner du temps. Le politique a besoin du territoire.

Qu’est ce qu’une société juste ? Les professeurs de philosophie ne peuvent pas répondre à cette question en moins de 8 heures ! Il faut faire appel à l’intelligence des citoyens ordinaires. Le politique n’est qu’un aspect du rapport à l’espace des sociétés. « Il y a d’abord des territoires qui sont des espaces continus avec un espace physique et leur agriculture et par-dessus, sont posés des réseaux, qui sont les tuyaux et les infrastructures de transports ou de communication » explique Jacques Lévy. A partir de cette base logique mais partielle, faut-il voir les choses autrement ? « Nous avons 1000 ans de retard par rapport à la cartographie arabo-persane » s’exclame Jacques Lévy. S’ensuit une comparaison d’une carte du Golfe arabo-persique par rapport au plan du métro de Londres s’ouvrant enfin sur une carte de l’espace d’internet, plus exactement les flux internet denses placés sur un planisphère.

De la spatialité à l’espace

Jacques Lévy nous donne à voir une carte de France avec les limites des aires urbaines selon la proportion de ménages qui possède au moins deux voitures.

Il nous donne une métaphore sur l’action des forces actives dans une « boîte » dont on peut changer la forme. Certes, il y a des éléments qui nous conditionnent, mais on peut être actif dans sa « motilité », selon les mots de Vincent Kaufmann, c’est l’expérience de la mobilité qui n’est pas le mouvement lui-même ; chaque individu a un capital de mobilité plus ou moins important pour changer la forme de cette boîte. La dimension spatiale du social est une mise en tension entre espace et environnement.

Revenant sur la carte des aires urbaines, Jacques Lévy l’analyse. On y retrouve l’agglomération centrale où le taux d’équipement est faible sur la carte tandis qu’on a une valeur très forte de l’équipement en voiture dans le périurbain puis au-delà du périurbain, cela rebaisse un peu. Il y a une relation entre les frontières des aires urbaines et leurs seuils à partir desquels le taux d’équipement baisse. L’INSEE a d’ailleurs construit les aires urbaines à partir des mobilités pendulaires ! Dans le périurbain, on a en moyenne 2, voire 3 voitures par ménage, s’il y a un « Tanguy » dans la famille. « Le périurbain fait-il partie des aires urbaines ? “C’est une question qui anime certains géographes faussement.  Or, le meilleur outil pour comprendre comment les aires urbaines fonctionnent, c’est cette unité en matière de logement et de travail.

Dans tous les cas, il faut cultiver la force des réseaux et la force de l’agir, y compris des tout petits acteurs que nous sommes.

Injustice spatiale : Où est l’injustice ?

Nous avons un déficit de controverse dans la recherche sur l’injustice spatiale. Certes, Pierre Bourdieu par exemple le faisait dans ses articles, mais Jacques Lévy préfère le dialogue oral, on  y gagne dans le débat et on devient moins bête grâce à l’intelligence de l’autre. Il organise sa réflexion en plusieurs points pour constater l’injustice spatiale en France :

Les pauvres sont en ville

C’est faux de dire qu’il n’y pas de pauvres dans les villes,du fait de la gentrification. Il y a toujours un peuple dans le monde développé. Les pauvres dans les agglomérations sont plus pauvres que la majorité des pauvres. L’immense majorité des pauvres vivent dans les grandes aires urbaines mais le coût de la vie est surtout plus élevé dans les grandes villes. Par exemple, dans Paris intra muros, il y a aurait autant de pauvres que dans la France dite rurale (l’INSEE en 2015, une étude parle de communes isolées). C’est dans le gradient d’urbanité du périurbain qu’il y a le moins de pauvres ! On y devient propriétaire mais la mobilité coûte plus chère et parfois on n’y a pas les logements sociaux des banlieues, donc on pourrait y perdre au ffinal.Le mieux, c’est d’être locataire en banlieue. Etre locataire dans le périurbain est un choix. Les personnes les plus aisées vont moins loin du centre ville, plus au s’éloigne, moins on  est aisé.

Les métropoles produisent la richesse pour le pays

 Certes, les grandes métropoles sont très productives mais pas pour leurs propres habitants ! Les grandes villes attirent les professions de cadres mais cela ne veut pas dire que les habitants des grandes villes sont riches pour autant.

Les banlieues concentrent l’injustice… et ses effets directs et indirects

Par exemple, le terrorisme passe par les banlieues populaires souvent. Délinquance, violence, drogue et chômage mais aussi  des revenu

s faibles ou moyens   sont des caractéristiques de ces banlieues populaires. Et ce qui est frappant, c’est que cela ne déclenche pas de réactions des politiques publiques à la hauteur des problèmes posés ! On dépense moins par habitant/élève ou justiciables en Seine Saint Denis que dans le reste de la France. Ce sont les enseignants les moins bien payés qui se retrouvent dans des endroits où on aurait le plus besoin des enseignants avec plus d’expérience. Même si on a des éléments de compensation avec les primes dans les REP+… Même chose pour la police et la justice, bref, pour tous les corps de la fonction publique. C’est une machine à produire des inégalités. Un policier préfère aller dans un endroit où il n’y a pas de délinquants. Et les professeurs en Terminale préfèrent aller là où ils vont pouvoir « gaver leurs élèves comme des oies ». Selon John Rawls, il faut agir là où c’est inégalitaire;  en effet, la France est le pays d’Europe de l’Ouest qui abandonne le plus ses élèves en difficulté.

Les périurbains sont à l’aise

On parle de l’anneau des séniors  qui se trouve entre la périphérie de l’agglomération et le début du périurbain : c’est là qu’on a les plus riches.

Les 3 formes de l’urbain sont :

  • Les cercles concentriques
  • Par secteur angulaire
  • Par noyau indépendant

Les quartiers Est de beaucoup de villes étaient souvent populaires. Or, on redonne à la France des modèles concentriques dans les politiques publiques, comme en Seine et Marne et dans le Val d’Oise où on retrouve de nouvelles politiques publiques en ce sens.

Pour les périurbains, c’est l’idéal de la clubbisation (Eric Charmes) avec des jardins privatifs… Jacques Lévy pose la question au public : « Préférez-vous choisir votre voisin, ne surtout pas choisir votre voisin (car vous voulez que ça reste vos voisins, ce qui est anti-communautaire), ou y être indifférent ? ». La réponse majoritaire est la réponse anti-communautaire. C’est un système d’antinomie dans les modèles d’urbanité. Ce n’est pas le signe que l’on aborde une guerre civile, car jusqu’à un certain point les habitants se sont partagés les territoires. Prenons l’exemple d’Anne Hidalgo qui veut piétonniser les berges de la Seine : elle défend les habitants qui ne veulent pas de voitures polluantes et préfèrent la marche à pied et se met à dos les habitants qui viennent de loin. D’ailleurs, lorsqu’on regarde les plaques d’immatriculation à Paris, on retrouve surtout le département 75;  30 % sont des habitants de l’agglomération et le reste des automobilistes sont issus de la province qui sont aussi des habitants de Paris. Il faut unifier les choix d’aménagement. Et il y a des antinomies, « il faut urbaniser le périurbain » selon les aménageurs, mais non ! Car ceux qui vont habiter dans le périurbain veulent cette forme du périurbain. Il s’agit de hiérarchiser les légitimités, si les automobiles ne sont pas à mettre en avant par exemple.

La mixité est au centre

Par l’héritage des immeubles haussmanniens, on remarque le spectre de la sociologie de la ville car on avait une faible mobilité. Mais aujourd’hui, la mobilité s’est diversifiée, il y  a un logement social de fait qui fait que les pauvres peuvent vivre dans la ville centrale !

Des « déserts » bien irrigués

Cartes de la répartition des médecins selon leur secteur en France métropolitaine

« Les médecins généralistes sont là où il y a des gens », conclusion assez pauvre selon Jacques Lévy lui-même. Depuis Docteur Knock, on sait que les gens et les médecins sont pareils. Mais les mobilités changent cela, le médecin est toujours à 20km, même si on ne respecte pas les 80km/h, cela va aller beaucoup plus vite pour y aller avec l’automobile. Il n’y a pas de loi générale de l’espace avec une vision positiviste (qu’on retrouve chez Roger Brunet et dans la New Geography où on n’a pas besoin de savoir ce qu’est l’espace pour comprendre cet espace). Nous avons un nombre limité de médecins qui vont choisir les bassins les plus productifs. En France, le système à 2 secteurs permet de gagner beaucoup chez les médecins. Si vous acceptez d’être dans le secteur 2 où il y a des gens assez aisés qui sont nombreux, et bien ceux-ci sont surtout regroupés dans les centres villes, d’où la spatialité des médecins en centre-ville majoritairement. On a ainsi un accroissement des phénomènes de sélection avec la part des secteurs 2 qui augmente. Il faut donc prendre de façon critique l’analyse des cartes des déserts médicaux.

Question de la crise des petites villes

Quel que soit l’étiage de l’ensemble de l’aire urbaine, cela va mieux dans la couronne que dans le centre en général. Les centres commerciaux de périphérie ne se portent pas trop mal. La plupart des gens choisissent  là où ils habitent. Selon Jacques Lévy, dans le centre, il y a peu d’aménités et moins d’accessibilité; par exemple « on ne peut pas se garer devant la boutique » où le commerçant a d’ailleurs déjà sa voiture… Logique pragmatique. Ce n’est pas par des politiques publiques qu’on va agir mais par les habitants des aires urbaines qui doivent changer leurs pratiques : mais veulent-ils vraiment avoir  un centre historique actif ? C’est à eux qu’appartient la reponse à cette question.  La périphérie n’est  pas toujours  indemne de ce délaissement. Quelles sont les logiques des intentionnalités ?

Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres

Aide au logement, retraite, aide des départements. Comment composer une pauvreté originelle par des flux d’argent public ? Qui capte ? Les Parisiens gagnent plus mais le coût de la vie est plus cher. Les grandes villes n’ont pas les moyens de traiter leur pauvreté et on peut même parler selon Jacques Lévy de région en « mal développement ». Mais pourquoi innover ? Car au bout du compte, on gagne déjà plus dans certains territoires que ceux qui gagnent le plus dans d’autres : « Être notaire à Angoulême, c’est tout de même plus rentable qu’être un manutentionnaire à Bobigny. »

La justice spatiale vue par les Français / Les enjeux de la justice spatiale.

ð  Liberté + égalité

ð  Capacité + solidarité = bien public

ð  Justice = développement

  1. Macron a compris que le système qui avait procédé à la structuration de la sphère politique posant la liberté et l’égalité comme contradictoires (avec un système des partis) était épuisé aujourd’hui. Actuellement, la sphère politique s’organise plus en 3 socles d’égalité qu’il s’agit de conquérir avec :
  • Un pôle social
  • Un pôle éducation. Jacques Lévy raconte que pour les parents et son professeur de Lycée, le Nord était mieux perçu dans l’imaginaire collectif, car les garçons pouvaient aller à l’usine en sortant des études tandis qu’à Toulouse on était obligé de faire un BEPC
  • Un pôle égalité du droit et du respect de la règle pour tous. Pour lui, le rejet des riches n’existe plus. Les gens se comparent moins aux autres et le construit individuel selon son propre désir semble prendre une part de plus importante. On veut accomplir ses projets, c’est tout. C’est important en termes d’espaces. Ainsi, nous dépassons selon lui le modèle égalitariste des territoires.

Questions :

1)      Questions des travailleurs transfrontaliers : peuvent-ils déconstruire des héritages nationaux ?

ð  Déficit de gouvernance, exemple d’intergouvernabilité de Bâle, Coopération ? Exemple des Portugais intéressant avec canton et quelques exemples en Bretagne à Brest. Il faudrait changer la boîte ?

2)      Outre-mer ?

ð  La France est un Empire depuis Philippe Auguste et l’Etat français a développé des techniques d’inclusion par la violence. En tant de paix, arrosage financier pour contenter tout le monde, ça ne produit pas du développement, comme dans les aides au développement de la Françafrique. C’est même l’inverse. Cf. rapports cours des comptes sur Mayotte. Et exemple : Comparaison Réunion et Ile Maurice qui elle a une économie « saine » alors que le tiers des Réunionnais serait aux minimas sociaux.

© Pauline ELIOT & Rémi BURLOT, pour les Clionautes