Dans la réalité politique comme dans la fiction, les personnages masculins usant de la peur et de la manipulation à des fins politiques sont souvent qualifiés de stratèges, les femmes qui exercent cette même autorité sont elles diabolisées et qualifiées de cruelles. Ce phénomène se retrouve dans la manière dont est perçue Cersei Lannister dans la saga Game of Thrones, issue de la série littéraire Le Trône de fer de George R.R. Martin. Figure emblématique de Westeros, la protagoniste est couramment réduite au rang de méchante absolue, de manipulatrice cruelle prête à tout pour prendre et conserver le pouvoir. Pourtant, nombre de personnages masculins de la série, ayant recours à la même violence, sont décrits comme des stratèges politiques. L’actrice qui incarne Cersei, Lena Headey, a affirmé dans plusieurs interviews que certains fans ne la dissocient plus de son rôle, ayant alors envers elle des comportements déplacés voire haineuxCette confusion entre fiction et réalité illustre le pouvoir symbolique d’un personnage devenu, dans l’imaginaire collectif, l’archétype de la manipulation et de la cruauté.. Cependant, réduire Cersei Lannister à une simple incarnation du mal occulte la nature complexe de cette protagoniste. Derrière la violence, la peur et la manipulation qu’elle mobilise pour gouverner se cache une réalité brutale qui a façonné sa personnalité : celle d’un système politique et social profondément patriarcal. Dans le Royaume des Sept Couronnes où le pouvoir n’appartient presque exclusivement qu’aux hommes, Cersei n’a d’autre choix que d’adopter les mêmes instruments de domination pour se faire une place dans cet ordre politique qui lui est hostile.

 

Une femme dans un univers d’hommes : Cersei Lannister face aux rouages du patriarcat

La sociologue britannique Sylvia Walby, dans son ouvrage Theorizing PatriarchySylvia Walby, Theorizing Patriarchy, 1990., affirme que le patriarcat caractérise un système de structures et de relations sociales dans lequel les hommes dominent et oppressent les femmes via plusieurs instances, comme la culture et le système politique. L’univers de Game of Thrones repose sur une organisation sociale patriarcale. Le pouvoir politique est transmis selon une logique dynastique privilégiant les héritiers masculins en excluant les femmes. Celles-ci, même issues des grandes maisons, sont le plus souvent utilisées comme des instruments servant les alliances politiques lors de leur mariage. Les femmes sont donc soumises à cette logique patriarcale et ne peuvent accéder au pouvoir que de manière indirecte, à travers leur statut d’épouse ou de mère.

Le personnage de Cersei incarne une femme forgée par les normes qu’impose le système patriarcal qui encadre le pouvoir et la société dans Game of Thrones. Cersei est issue d’une des maisons les plus puissantes de tout Westeros : celle des Lannister, influente pour sa richesse et son prestige. Néanmoins, Cersei est une femme. Elle ne peut donc pas accéder directement au pouvoir ni gouverner. La protagoniste est alors utilisée comme un pion par son père, Tywin Lannister, permettant d’asseoir la puissance de sa maison, mais elle n’est jamais considérée comme une héritière potentielle par sa famille. La destinée de Cersei renvoie d’une certaine manière à la théorie de la violence symbolique formulée par Pierre BourdieuPierre Bourdieu, La Domination masculine, 1998.. Ce concept décrit une forme de domination qui ne s’exerce pas par la force physique mais par des normes sociales intériorisées et admises de tous. Ainsi, le mariage de Cersei Lannister avec Robert Baratheon, roi des Sept Couronnes, représente un capital politique pour sa maison. La force de cette violence symbolique réside dans son caractère ordinaire, avec une instrumentalisation des femmes au service de l’influence familiale qui est largement acceptée comme allant naturellement de soi. Les femmes à Westeros sont utilisées pour forger des alliances politiques lors de leur mariage, et lorsqu’elles deviennent mères, elles assurent ainsi la continuité de leur famille.

Cersei est également soumise à la domination structurelle qui règne sur Westeros. Cette domination impose un cadre et des normes à la vie en société. Dans cet univers, le mariage et la maternité sont des nécessités pour obtenir un certain pouvoir, surtout pour les femmes qui ne peuvent approcher le pouvoir que par cet intermédiaire. Cette domination structurelle est le fruit d’une socialisation différenciée qui ancre des jugements moraux chez les individus, et ce dès leur enfance. De ce fait, certains comportements sont valorisés chez les hommes tandis qu’ils stigmatisent les femmes. La violence et la ruse sont perçues comme des caractéristiques révélant la force et le courage des hommes, mais sont considérées comme des anomalies ou des preuves de cruauté chez les femmes, à l’image de Cersei. Ces normes sociales genrées sont intériorisées par les personnages mais sont également transmises aux spectateurs. Cela façonne l’image que le public se fait de Cersei, interprétant sa stratégie comme de la monstruosité alors que la brutalité masculine a tendance à être glorifiée.

Le parcours de Cersei met également en lumière la théorie du contrôle politique des corps de Michel FoucaultMichel Foucault, Surveiller et Punir, 1975.. Selon ce dernier, le pouvoir ne prend pas seulement appui sur la contrainte légale et la violence physique, mais use aussi de la discipline des corps et de la régulation des comportements. Ce processus permet de soumettre les individus aux normes sociales souhaitées. Ce contrôle des corps s’exerce notamment sur le personnage de Cersei. Dans un premier temps, elle est forcée d’épouser Robert Baratheon, une union qu’elle n’a pas choisie. De plus, dans ce mariage, Cersei est à plusieurs reprises humiliée par son époux pour imposer sa domination. Ici, son corps, de par son mariage, devient un instrument au service des stratégies politiques servant sa famille ainsi que le pouvoir royal. Dans un second temps, l’autorité religieuse et morale s’impose au corps de Cersei. Ce phénomène s’exerce publiquement lors de la célèbre « marche de la honte » dans la saison 5, une punition où la protagoniste est contrainte de traverser Port-Réal nue sous le regard, les insultes et les actes abjects des sujets du royaume. Tout cela permet d’illustrer les concepts de biopouvoir et de biopolitique théorisés par Foucault. Le biopouvoir s’exerce sur les corps individuels et la biopolitique concerne la régulation de l’ensemble des individus soumis à des normes sociales. Le corps de Cersei devient à la fois un instrument de pouvoir pour les hommes de son entourage et il devient également un outil de discipline pour le système moral de Westeros.

La peur comme outil politique pour Cersei Lannister

Le personnage de Cersei est rongé par la peur depuis la révélation prophétique faite par Maggy la Grenouille dans la saison 5. Celle-ci est une sorcière ayant des dons de voyance. Dans son enfance, Cersei ordonne à Maggy de lui révéler son avenir, un événement qui marque un tournant dans sa construction personnelle. La sorcière indique alors à la jeune Cersei qu’elle épousera le roi avec qui elle aura des enfants, mais que tous ses enfants mourront et qu’une femme plus jeune et plus belle qu’elle finira par la remplacer. Ici, non seulement Cersei apprend qu’elle approchera le pouvoir uniquement grâce à son mariage, mais que ses enfants et ce semblant de pouvoir lui seront arrachés. Cersei vit donc dans la peur permanente de perdre à la fois son statut, ses deux fils et sa fille. Elle considère alors Sansa Stark et Margaery Tyrell, les femmes de ses fils, comme des menaces perpétuelles qui causeront tôt ou tard sa déchéance sociale. La peur qui nourrit Cersei repose sur la croyance en un destin inévitable et irréversible. C’est ainsi que la protagoniste, en voulant protéger ses enfants, conduit à la destruction de sa famille, et en cherchant à se protéger des autres femmes pour conserver son statut, finit par provoquer sa chute.

Cette peur constitue une prison pour Cersei, mais également un moteur. En effet, elle fait le choix de gouverner par la peur afin de contrôler son avenir, ce qui ne fera que le précipiter davantage. Dans ce sens, Cersei Lannister illustre tout d’abord la théorie politique de Nicolas MachiavelNicolas Machiavel, Le Prince, 1532.. Elle perçoit la vulnérabilité comme une faille qui servirait ses ennemis et n’a confiance en personne par peur d’être trahie. La protagoniste règne donc par la peur et la crainte, en harmonie avec l’adage « mieux vaut être craint qu’être apprécié ». Cersei use également de la manipulation pour protéger son pouvoir et sa famille tout en dominant ses ennemis. Lorsqu’elle se sent menacée et que la peur ne suffit plus, elle n’hésite pas à user de la violence en éliminant ses ennemis sans leur laisser de chance afin d’éviter toute vengeance future. Cersei met cela en pratique avec, par exemple, l’explosion du Grand Septuaire de Baelor dans la saison 6 où ses ennemis sont réduits en poussière sans scrupule. Le personnage de Cersei dépasse même la théorie de Machiavel car elle n’est pas rationnelle. Elle utilise la violence sans légitimité politique car elle est rongée par la peur. La protagoniste met également en évidence la théorie politique de Thomas HobbesThomas Hobbes, Léviathan, 1651.. Pour Cersei, il n’y a aucun doute : « l’homme est un loup pour l’homme ». En cela, elle vit dans un état de guerre perpétuelle avec autrui, mais aussi avec elle-même. Ceci explique le fait qu’elle ne fasse confiance à personne, anticipant les trahisons futures ; elle va même refuser de faire alliance avec quiconque après la mort de ses enfants. Dans le règne de Cersei, la peur remplace la loi et la raison. Il est possible de rattacher ce personnage à la morale conséquentialiste, une morale présente chez tous les Lannister. Pour elle, la fin justifie toujours les moyens. Ici, la peur et la rancœur de Cersei nourrissent son envie de prendre le pouvoir et de le conserver par tous les moyens.

 

Cersei Lannister et ses relations aux autres personnages

 La maison Lannister est représentée par un lion doré. Avec ses enfants, Cersei incarne la lionne de la famille. Elle protège ses trois enfants, Joffrey, Myrcella et Tomen, par tous les moyens, dans la crainte que la prophétie révélée par Maggy la Grenouille se réalise. Cependant, les sacrifices de Cersei n’empêcheront pas leur destin tragique. Chaque perte d’un de ses enfants la rend plus dure et plus renfermée, allant même jusqu’à l’isoler complètement. La maternité a construit le caractère de Cersei comme une mère protectrice et dévouée. Ses deux fils sont également la seule source de légitimité politique de la protagoniste en tant que mère du roi, ce qui lui permet indirectement de détenir le pouvoir. Cette dépendance au statut de mère souligne l’empreinte du patriarcat qui contraint les femmes à exercer le pouvoir par procuration.

Cersei possède deux frères, Jaime et Tyrion, avec lesquels elle entretient des relations diamétralement opposées. Elle entretient une grande haine pour Tyrion, son frère cadet. Cette animosité est nourrie par la jalousie et le sentiment d’injustice de Cersei face à son jeune frère qui reçoit naturellement la légitimité et l’attention que l’on refuse à Cersei. Tyrion subit aussi la violence symbolique de l’univers de Game of Thrones car il est atteint de nanisme. Il est moqué, discriminé et rejeté à la fois par sa famille mais également par la société. Néanmoins, là où Cersei laisse cette violence structurelle nourrir sa haine, Tyrion transforme cette marginalisation en ironie. Jaime, son frère jumeau, est présenté comme le miroir masculin de Cersei. La différence entre eux réside dans le fait que Jaime peut accéder directement au pouvoir, car il est un homme, là où Cersei doit le conquérir indirectement. Leur relation est la seule sincère qui relie Cersei à autrui. Le lien qui les unit démontre qu’elle ne pense pas être suffisante pour exister dans cet univers patriarcal. De cette relation fusionnelle naît une liaison incestueuse incarnant un certain refus des normes sociales de Westeros. La passion entre eux est telle que Cersei n’accepte pas l’autonomie dont bénéficie Jaime, son besoin obsessionnel de possession souligne son isolement et son incapacité à faire confiance aux autres.

Tywin Lannister, le père de Cersei, incarne le modèle de domination patriarcale. Cersei l’admire autant qu’elle le hait et a la volonté profonde de prouver sa valeur aux yeux de son père. Cependant, ce dernier la néglige et la perçoit uniquement comme un outil politique, un moyen qui lui permet d’asseoir son influence par le mariage et la maternité. Privée de légitimité officielle, Cersei reproduit la stratégie politique de son père, tout en subissant elle-même les contraintes imposées par le système qu’il incarne.

Son mariage avec Robert Baratheon illustre encore cette logique. Peu aimant, Robert ne la comble pas mais lui confère le statut de reine et l’accès indirect au pouvoir. Dans sa position, Cersei devient à la fois actrice et victime d’un système où le pouvoir féminin est restreint. Sa personnalité et ses ambitions trouvent écho dans la figure mythologique de Circé, une puissante magicienne. Dans la mythologie grecque, Circé empoisonne son mari et se voit condamnée à l’exil sur une île. Dans la saison 1, plusieurs éléments laissent penser les spectateurs que Cersei est à l’origine de la mort de Robert. Celui-ci est officiellement mort des suites de ses blessures après un accident de chasse mais les circonstances de sa mort restent assez floues. L’exil de Circé sur son île peut s’apparenter au renfermement et à l’isolement de Cersei dans le Donjon Rouge où elle s’emprisonne elle-même.

Conclusion : la tragédie de Cersei Lannister

L’évolution du personnage de Cersei forme une tragédie profonde et complexe. Elle échoue dans sa quête d’émancipation individuelle en tentant d’exister et de gouverner dans un système profondément hostile où les femmes ne sont que des instruments au service de la stratégie des hommes. La dimension tragique de son parcours réside principalement dans le fait que Cersei est pleinement consciente de son destin fatal. La prophétie de Maggy la Grenouille, la perte de ses enfants et la menace constante qui pèse sur sa famille la pousse à être guidée par sa peur et son sentiment d’injustice face aux hommes qui l’entourent. Cette peur devient à la fois un moteur pour conserver le pouvoir, mais forme aussi une prison intérieure isolant Cersei.

Sa gouvernance illustre elle-même les limites d’un pouvoir fondé sur la peur et la violence. Inspirée par les théories de Machiavel et Hobbes, ce schéma ne fait que renforcer la peur qui la ronge et son sentiment d’injustice. La vision du pouvoir de Cersei dépasse la rationalité et se transforme en destruction pour les Sept Couronnes et pour elle-même. Ici, la peur lui permet de conquérir et conserver son pouvoir mais devient également sa plus grande faiblesse et le facteur principal de l’instabilité de son règne.

Ainsi, le personnage de Cersei Lannister ne réussit jamais à se libérer du système patriarcal mais incarne l’expression tragique et violente des dynamiques du pouvoir féminin dans un univers où le pouvoir appartient aux hommes. Cela rappelle que la peur et la violence peuvent être des instruments de conquête du pouvoir et de domination, mais demeurent fragiles et auto-destructeurs. La tragédie de Cersei n’est pas seulement personnelle, elle est une démonstration tragique de la manière dont les systèmes patriarcaux façonnent, contraignent et utilisent la force des femmes. Cersei témoigne aussi du fait que, dans un monde dominé par la violence symbolique et la peur, l’émancipation individuelle des femmes demeure un combat complexe et périlleux.

Dimension pédagogique

Pour la spécialité HGGSP

  • Comprendre un régime politique, la démocratie (classe de Première) : le personnage de Cersei permet d’analyser la manière dont la peur, la violence et la manipulation peuvent être utilisées comme des instruments politiques. Il est possible de comparer la légitimité du pouvoir en opposant un pouvoir fondé sur la peur à un pouvoir fondé sur le consentement populaire. Cela amène aussi à étudier le rôle des institutions et des normes sociales sur la construction et la consolidation du pouvoir politique.

Pour la spécialité SES

  • Notion de socialisation (classe de Première) : Cersei subit les normes sociales propres aux femmes dans une société patriarcale où la socialisation genrée joue un rôle central. De plus, le personnage de Cersei permet d’illustrer des théories sociologiques comme la violence symbolique de Pierre Bourdieu et ses impacts sur la structure de la société à Westeros. Aussi, le phénomène de reproduction sociale est présent avec des positions familiales qui structurent les opportunités pour accéder au pouvoir, directement ou indirectement.

Pour la philosophie

  • L’État : le personnage de Cersei permet d’étudier différentes théories issues de la philosophie politique. On retrouve dans son rapport au pouvoir des éléments théorisés par Machiavel et par Hobbes. Ici, il est possible d’analyser les relations entre le pouvoir politique, la peur et la violence. De surcroît, Cersei met en avant l’importance du système politique et social sur la construction des individus et leur parcours.