Au Moyen Âge, les rois gouvernaient-ils ? Claude Gauvard est Professeure émérite de Paris 1 Sorbonne. Rédactrice de l’éditorial des Rendez-Vous de Blois de cette année, elle est membre du Conseil scientifique. Elle est spécialiste d’histoire politique, sociale et de la justice médiévale. Elle a travaillé sur la Lettre de rémission. Réflexion sur la mort et la peine capitale : Condamner à mort au Moyen Age, 2018.

Claude Gauvard nous a offert une conférence dense, passionnée et très dynamique. Elle se présente en nous disant qu’elle aime beaucoup les  Rendez-Vous de l’Histoire de Blois pour les contacts avec le public. C’est un moyen de faire passer la science. Elle l’a d’ailleurs prouvé en poursuivant ses explications à la sortie de sa conférence, dans la cour du Château royal.


Introduction

Au Moyen Age, cette question du gouvernement royal n’est pas nouvelle. Dès l’époque carolingienne, Éginhard, auteur de la Vie de Charlemagne, au service de Louis le Pieux, raconte comment les deniers rois mérovingiens sont devenus fainéants et ne gouvernaient plus. C’est une façon de justifier le fait que Pépin le Bref ait éliminé le dernier d’entre eux en 753, pour prendre le pouvoir. L’historiographie a repris ce thème, comme dans L’Histoire de France d’Ernest Lavisse.

Savoir si les rois gouvernent réellement est une problématiques récurrente. Jean Favier, dans sa biographie de Philippe Le Bel, se demande « qui du roi ou de ses conseillers, gouvernent le royaume en 1300 ? » Est-ce le roi ou ses légistes qui gouverne ? C’est difficile à dire. La personne du roi n’est pas accessible. Si on pose la question en ces termes, on ne peut pas y répondre. Les filtres sont trop nombreux, l’action politique trop complexe.

Le roi n’a pas signé lui-même la majorité des actes signé « per reger », « par le roi ». Mais est-ce à dire qu’il ne gouvernait pas ? Que signifie gouverner pour un roi au Moyen Âge ?

Démarche de la conférence

Claude Gauvard cherche à cerner le problème de façon pragmatique, en partant des pratiques de gouvernement quand les actes se multiplient, quand le royaume prend corps à partir du début du XIIIème siècle. Quel rôle joue alors le roi ? Quels liens entretient-il avec son royaume ?

  1. Comment le roi est-il la source du gouvernement ?
  2. Comment le roi délègue ce gouvernement ?
  3. Comment le roi s’impose dans ce gouvernement ?

 

I. Comment le roi est-il la source du gouvernement ?

Le roi est la source du pouvoir. Quel que soit le roi, son pouvoir est conféré par Dieu, justifié par le droit et acquis par le savoir.

A. Le pouvoir vient de Dieu

Le sacre et les écrouelles

Dieu confère le pouvoir par le sacre dès 751 par Pépin. L’huile sainte qui ne se tarit jamais justifie le pouvoir d’après Hincmar à l’époque carolingienne. Les moins la conservent à Paris. La cérémonie du sacre, ritualisée au cours des XIIème et XIIIème siècles, suit un ordo (codification). Le souverain promet de protéger l’Église, la veuve, l’orphelin. Le dernier ordo en date est celui de 1364 sous Charles V qui comprend une nouvelle clause : conserver l’inaliénabilité du domaine. Le pouvoir de guérir les écrouelles participe de la légitimité royale. Les dévotions royales confortent ce pouvoir religieux. Depuis l’époque carolingienne.

La piété personnelle

Mais c’est aussi la piété personnelle et affichée qui compte. À partir de la mort de Jacques de Navarre, Philippe Le Bel se referme sur lui-même et prie. Charles V prend les décisions au sortir de sa chapelle. Charles VII est un roi très chrétien, très pieux, et bien sûr Louis IX. Il y a un modèle dans cette dynastie : Saint Louis, canonisé en  1287. Le rêve politique de ses successeurs est de revenir au temps du bon roi saint Louis.

Salut du roi, salut du royaume

Cela implique de conduire le royaume au Salut : le roi a un devoir moral et religieux. L’idée se développe à partir du XIIIème siècle et devient obsessionnelle dans les actes royaux. Elle opère un lien très étroit entre l’Église et l’État et pose le roi en concurrent du pape, d’où la querelle entre Philippe le Bel et Boniface VIII. La bulle de 1302 montre l’unité de l’Église et la supériorité du pape sur le roi. Mais le roi riposte en montrant que lui, doit conduire son peuple au Salut. Il est le chef, responsable, de l’Église de France.

Il est intéressant aussi de noter que les défaites, telles Azincourt, sont liées à une mauvaise conduite religieuse, non pas seulement du roi mais de ses sujets, dont il a la responsabilité. Cela justifie l’interdiction du blasphème. Les prises de positions religieuses du roi expliquent les ordonnances sur le blasphème.

Gouverner est un acte religieux. Décomposer l’Église et l’État est un faux problème. Le roi est à la tête d’un corps mystique, le royaume, il ne faut donc pas faire de contresens. Cela lui confère un certain nombre de possibilités et de responsabilité dans l’acte de gouverner.

 

B. Le droit

Le droit romain

Le droit romain n’a jamais totalement disparu. L’historiographie la plus récente nous l’apprend. Le Code théodosien a subsisté, sous forme de petits résumés. Le droit canonique s’est constitué en même temps que l’Église. On redécouvre le droit romain au XIIème siècle, qui a été utilisé, contrairement à ce qu’on a longtemps pensé, dès l’époque de Louis VII, dans l’entourage royal.

En 1219, interdiction par Philippe Auguste d’enseigner le droit romain à Paris, dans une méfiance probable de l’empereur, car le droit romain, c’est le droit impérial … Donc le vainqueur de Bouvines avait du mal à accepter d’être inférieur à l’empereur romain.

Mais on enseigne le droit romain à Orléans et à Toulouse,  et beaucoup de juristes viennent aussi de Montpellier.

Les conquêtes du droit dans la définition du gouvernement royal

La grande conquête du droit, c’est d’avoir fait du roi capétien, l’empereur en son royaume.  Le roi a les attributs de l’empereur : il gouverne en ayant le droit en son sein.

Un second apport du droit est d’avoir imposé la filiation royale. Le droit appuie le sang. Les juristes de Charles VII montrent que le roi n’a même pas besoin d’être sacré, ils ne sont pas forcément d’accord avec Jeanne d’Arc. Jean de Terrevermeille par exemple, écrit que « il suffit d’être le fils du roi régnant pour avoir la couronne ». Le droit appuie le sang, donc il n’y a pas de conflit entre la loi salique et le droit romain.

Les limites du droit

Certes, les Coutumes limitent le gouvernement royal d’un point de vue local, comme le montrent de nombreux procès au Parlement de Paris.

Par ailleurs, ce droit, utilisé par le roi de France, n’est pas le merum imperium, c’est-à-dire la possibilité de s’imposer sur tous les plans. Le merum imperium est par exemple utilisé dans le royaume de Naples. Il n’a pas les pleins pouvoirs d’exécution, malgré les tentatives de Philippe VI. Sinon, le pouvoir est plus mesuré, défini par l’art de gouverner. C’est le savoir qui fonde l’art de gouverner.

 

C. Le savoir

“Un roi illettré est un âne couronné”

La formule, attribuée à Jean de Salisbury, est en fait un adage qui en dit long sur le savoir exigé pour les rois. Gouverner est un art au sens universitaire.  Bien sûr, avant la naissance des universités, un certain nombre de miroirs aux princes ont accordé une grande place à l’éducation du prince. Plus nette encore, l’influence des traités d’Aristote évoque la place de cette éducation du prince. Le prince doit avoir un savoir pour gouverner.

De l’éducation des princes

Le sommet est avec Gilles de Rome, de l’ordre des Augustins, avec son De regimine principum, du gouvernement des princes, écrit en latin en 1279. Immédiatement, l’œuvre  est traduite en 25 langues, c’est un best-seller. On a conservé 250 manuscrits de la version latine (ce qui est énorme). La communauté politique existe naturellement, dirigée par un seul homme, le prince. L’auteur écrit ce qui convient et ce qui ne convient pas à la majesté royale. D’ailleurs Gilles de Rome a été le précepteur de Philippe Le Bel, à qui il dédie son livre.

Les parents jouent aussi un rôle important (voir les enseignements de Saint Louis à son fils).

Le résultat, c’est que les Valois, après les Capétiens, sont très cultivés. La cour de France est un lieu de réflexion. On y fait de la philosophie et du droit. Louis VII est entouré de philosophes et de juristes. C’est pour Claude Gauvard une des raisons de son divorce avec Aliénor d’Aquitaine, car elle n’avait pas la même culture.

Quant aux Valois, ce sont des mécènes, vivants dans un entourage cultivé.

Le roi doit gouverner comme Dieu le lui a enseigné. Charles V est un modèle du genre : il développe une grosse librairie au Louvre. Les livres sur l’Astrologie et la politique y occupent une place importante. Il la considère comme son trésor

Du savoir à la vertu

De ce savoir découle des qualités, telles que la sagesse, la prudence, la tempérance. C’est Christine de Pisan décrivant l’action politique de Charles V, dans son livre sur le Sage roi. Ce sont là encore des thèmes empruntés à Aristote, revus par Thomas d’Aquin.

 

D. La victoire ?

Qu’en est-il d’autres qualités qui ont pu faire le roi et assurer son gouvernement ? Les qualités guerrières ont fondé sa légitimité. Elles ont reflué face aux considérations savantes, même si pour Philippe Auguste (surnom Auguste, Augere), « celui qui a augmenté le domaine » (il l’a multiplié par 4), la victoire est importante.

Le roi a-t-il besoin d’être victorieux pour gouverner ?

Roi de guerre ? Pas tout à fait. On supporte désormais ses défaites.

Poitiers est un exemple frappant. En 1356, Jean le Bon est fait prisonnier. Les femmes du Languedoc se mettent en deuil, on pleure pour lui. Ça ne veut pas dire que le roi victorieux ne peut pas s’imposer, comme Charles VI par exemple, après la bataille de Roosebeke, en 1382, qui lui permet de mater l’insurrection parisienne.

 

Conclusion :

Le roi impose son pouvoir de gouverner par ses origines et le met en pratique par des qualités qui lui sont reconnues, pour lesquelles le savoir et l’art de gouverner sont devenues prioritaires. Il y a donc une certaine exigence. Mais le roi ne peut pas gouverner seul. Il est obligé de déléguer ce pouvoir au fur et à mesure que le domaine royal s’agrandit et qu’il veut mettre la main sur l’ensemble du royaume.

 

II. Comment le roi délègue ce gouvernement ?

Face aux grands corps de l’État, le roi continue-t-il à gouverner ? Le roi a-t-il la possibilité de gouverner l’État ? Comment délègue-t-il son pouvoir de gouverner ? Il y a une sorte de mythe pour illustrer cette délégation, ce sont les archives perdues à la bataille de Fréteval en 1194. Philippe Auguste les auraient perdues. Et de là, l’État s’enfle. Est-ce la genèse de l’État moderne ? Claude Gauvard n’en est pas sûre.

Est-ce la séparation des deux corps du roi ?

Le roi a besoin de gouverner, mais il est dépendant de fractionnements qui ne datent pas d’aujourd’hui.

 

A. Des fractionnements par les fiefs

Le roi est au sommet de la pyramide féodale

Face à lui, il dispose d’un royaume fractionné par les fiefs, la féodalité étant un moyen de gouverner. L’image de Suger sur la pyramide féodale est fausse. Certes, les rois ne prêtent hommage à personne. Donc, ils sont maîtres d’une certaine façon de la féodalité. Certes, ils ont essayé d’imposer l’hommage aux grands princes (cf. luttes contre les Plantagenêts,  contre les ducs de Bretagne, contre les rois d’Angleterre lors de la Guerre de Cent ans). Le Duc de Bretagne a été un adversaire coriace au XVème siècle, il se définit comme duc par la grâce de Dieu, reprenant la même terminologie que le roi de France.

Le roi vit-il mal la féodalité et le fractionnement ?

Tout cela est très complexe. Claude Gauvard n’en est pas sûre. Que fait Saint Louis en 1259, au deuxième Traité de Paris ? Le roi accepte de donner une partie des biens acquis contre le Plantagenêt Henri III, ainsi que de l’argent, des armes et des combattants, en échange de la promesse de l’hommage et du confort (au sens médiéval : de l’appui) des liens du sang. Ses conseillers s’étonnent de cette libéralité, car il était victorieux, il n’en avait pas besoin. Mais il voulait la paix, il a donc pactisé avec son cousin pour assurer cette pax à l’intérieur du royaume en acceptant la féodalité.

 

B. Deuxième type de fractionnement : les apanages

Définition

Les apanages sont des portions de domaine, données en fief aux héritiers mâles du roi, avec une clause obligeant à les restituer au roi s’il n’y a pas d’héritier mâle. On les a longtemps considérés comme une amputation, une faiblesse du gouvernement. Mais en fait les historiens pensent aujourd’hui que c’est un moyen de gouverner le royaume. Une administration unique ne peut gérer un domaine trop agrandi par les conquêtes. C’est aussi un moyen pour limiter les ambitions des princes du sang.

Louis VIII (auquel on s’intéresse peu), dans son testament en 1225, prend une décision fondamentale. Il définit ce que doivent êtres les apanages. Il dévolue à ses fils des terres et des droits (Robert : l’Artois ; Alphonse : le Poitou ; Charles : l’Anjou), qui sont prélevés sur des territoires nouvellement acquis, et qui n’atteignent pas le cœur du domaine royal qui reste directement lié au roi.

Le cas du comté de Poitiers

Or, ce qui est très intéressant, c’est que le Comté de Poitiers est géré par Alphonse de Poitiers et sa femme, prélevé sur les terres du comte de Toulouse. Le couple meurt sans héritier mâle, donc le comté revient à la Couronne en 1271.

Une thèse récente vient de montrer que le comté de Poitiers a été un modèle d’administration. Donc l’apanage ne veut pas dire dépérissement, mais un gouvernement qui peut être à la pointe du progrès : c’est une réussite car en 1271 le roi récupère une administration florissante. Cela évite éventuellement les luttes entre les princes (quand même : guerre civile entre les Orléans et la Bourgogne …).

Mais ce fractionnement était nécessaire pour gouverner. C’est une limite au gouvernement du roi. Mais il faut l’interpréter comme un mode de gouvernement qui met en valeur les liens du sang. La parenté, l’honneur du roi. Ce sont des valeurs essentielles à l’époque. Les apanages sont au final une trouvaille formidable pour gérer le royaume de France.

 

C. Une délégation des pouvoirs institutionnelle

Les officiers royaux

Il délègue aussi ses pouvoirs d’un point de vue institutionnel : le Parlement pour la justice, la chambre des comptes pour la gestion du domaine, la Cour des aides pour les finances extraordinaires et la Chancellerie pour l’écriture des actes royaux.

Quels rapports le roi entretient-il avec ses officiers royaux ? Gouverne-t-il bien à travers eux ?

Comment sont-ils nommés ? La plupart sont nommés et gagés par le roi. Le premier qui a inventé le système est Philippe Auguste avec les baillis et les sénéchaux : en 1190, il part à la Croisade et crée l’institution des baillis et sénéchaux, qui s’installent ensuite dans une circonscription, au départ ce ne sont que des hommes qui circulent.

Ils prêtent serment au roi. Ce n’est pas un acte anodin, parce qu’il se répète. Ils s’engagent auprès du roi. L’un des officiers les plus importants de ce type est le Prévôt de Paris. On raconte comment Louis IX a choisi Etienne Boileau vers 1261 pour venir s’occuper de la prévôté de Paris (équivalent d’un bailliage) : il le nomme, il le gage, le Prévôt lui prête serment, et c’est un modèle : il aurait même fait pendre son propre filleul qui aurait été un voleur : c’est une histoire extraordinaire.

Certains officiers sont élus. On y retrouve les idées d’Aristote : ceux du Parlement de Paris. Mais très vite on s’aperçoit que le choix est fait entre les mêmes familles, d’où la création d’un corps avec une solidarité lors des élections de la parenté. On évolue vers la rivalité des offices.

Des officiers trop indépendants ?

On peut se demander si les représentants du roi ne risquent pas de lui échapper, car la rivalité accentue l’esprit de corps.

Mais ces officiers sont « pars corporis regis », c’est-à-dire « partie du corps du roi ». À tous les échelons, ils portent la fleur du lys et la livrée du roi. Attaquer un officier devient crime de lèse-majesté. Par ailleurs, on contrôle ces officiers : en matière de finances et de gestion, la chambre des comptes par exemple, épluche leur gestion du domaine royal. En matière de justice, le procureur du roi apparaît au début du XIVe siècle et défend les droits du roi. Il contribue largement à définir ce qu’est le pouvoir justicier du roi. C’est grâce à lui que le roi reste fontaine de justice au Parlement.

De cette façon, déléguer, c’est sauver le roi, d’autant que le Parlement se permet quelques remontrances. Les lettres de rémissions sur lesquelles Claude Gauvard a travaillé sont parfois contestées au Parlement (4 à 10 % des cas).

Des institutions qui protègent la couronne

Il peut donc exister des tensions parce que les institutions ont donné du pouvoir à ces officiers. Mais en même temps, ces officiers ont sauvé le roi : la folie de Charles VI, qui a duré de 1392 à 1422, n’a pas empêché le gouvernement du royaume : ce sont les officiers qui ont fait fonctionner le pouvoir. L’activité au Parlement reste soutenue. On voit même le greffier protéger les archives quand Paris est menacé. On conserve les archives. La chancellerie est la pépinière du premier humanisme français, qui donne à l’écriture une sorte de mission cicéronienne : ceux qui écrivent pour le roi sont là pour sauver le royaume.

Et puis, face à une relative indépendance possible, le roi peut utiliser une autre arme : celle de la réforme, en s’appuyant sur l’opinion publique, qui renâcle devant la création de ce corps d’officiers. Saint Louis est en quelque sorte le promoteur de cette idée. Dès qu’il crée les officiers, il crée en même temps des enquêtes menées dans l’ensemble du domaine pour savoir comment les biens sont gérés. L’idée de Saint Louis est d’abord d’assurer son propre Salut. De restituer les biens mal acquis. Mais c’est aussi de sauver le Salut du royaume lui-même.

La place de la réforme

On nomme ensuite des réformateurs sous les derniers capétiens, un système repris sous les Valois, et le Prévôt de Paris est appelé réformateur général du royaume au début du XVe siècle. Des ordonnances de réforme sont émises sur le modèle de celles de Philippe Le Bel en 1303. Entre 1303 et 1413, on a 25 ordonnances de réforme émanant du pouvoir central, pour remettre en cause la gestion du royaume. Ces ordonnances de réforme sont très intéressantes parce qu’elles énumèrent les différentes institutions déléguées.

Et elles critiquent les officiers, jugés trop nombreux et sans qualité. Le roi se sert de ces ordonnances de réforme pour faire de ses officiers des bouc-émissaires, ce qui lui permet de se dédouaner. Ces ordonnances de réforme se réfèrent à un passé plus ou moins mythique, qui fonde le politique : Saint Louis, l’ancêtre canonisé en particulier.

Ces ordonnances de réforme changent-elles quelques choses ? Non, au contraire, leur fonction est de purifier l’État, de lui donner un second souffle et d’assurer la continuité du gouvernement en renforçant à terme l’existence des institutions. Revenir au passé est un leurre, d’autant que la crise démographique rend l’encadrement par les officiers royaux plus serrée.

 

Conclusion :

On a donc là un système original qui montre à quel point le roi sort blanchi de toute action néfaste de l’État. Il existe donc un jeu subtil entre le roi et l’État, entre le simple corps du roi et celui qui ne meurt jamais.

 

III. Comment le roi s’impose dans ce gouvernement ?

Claude Gauvard cherche à entrer plus à fond dans les mécanismes du pouvoir pour comprendre comment le roi, pour gouverner, a pu finalement s’imposer.

Qu’est-ce que gouverner pour être roi ?

 

A. Prendre sa décision en conseil

Que signifie le conseil du roi ?

Il faut prendre sa décision en conseil. Le roi n’agit pas seul. Gouverner, c’est requérir l’avis de ses conseillers, à commencer par les clercs et en particulier les prélats.

Le Conseil est une notion vague, qui prend tardivement l’allure d’une institution régulière. Ce sont des hommes que le roi appelle auprès de lui. Une grande souplesse. Le titre de conseiller du roi peut être donné de façon ponctuelle. Ce sont tous ceux que le roi choisit librement de consulter.

Alors pourquoi rechercher le conseil, au sens d’être conseillé ? Il faut prévoir l’action. D’où le poids de l’astrologie, en particulier pour prévoir les batailles : Bouvines un dimanche ; Christine de Pisan raconte comment Charles V a été victorieux à Cocherel grâce au rôle éminent et influent de Thomas de Pisan, son père, astrologue du futur Charles V.

Expliquer l’avenir, d’où le poids des prophètes et des prophétesses surtout, puisque beaucoup de femmes sont présentes auprès du roi, comme par exemple Guillemette de la Rochelle que Charles V avait fait venir et qu’il consultait.

Il y a aussi un rôle important du confesseur du roi.

On a donc autour du roi des experts de l’avenir qui jouent un rôle très important dans le gouvernement du royaume.

Qui sont les conseillers ?

Qui sont ces conseillers ? Moins de princes du sang qu’on pourrait l’imaginer. Beaucoup de nobles, peu de grands vassaux. Le roi reste entouré de nobles. Les conseillers peuvent avoir fait des études, d’où les experts en droit à partir du règne de Philippe Auguste, ou les légistes de Philippe Le Bel.

L’historiographie du XIXème siècle a fait des bourgeois les fondateurs de l’État tel que nous le connaissant, mais c’est complétement faux. Il n’y a pas seulement des légistes parmi les conseillers. Il y a des clercs et des laïcs. Et si certains sont d’origine roturière, ils sont très rapidement anoblis.

Quel pouvoir ?

Ils ont joué un rôle important parce que ces légistes peuvent perdurer d’un règne à l’autre. Par exemple, sous les derniers capétiens, citons Philippe le Convers, expert en gestion des forêts royales. Une continuité qui n’est pas toujours évidente, les conseillers pouvant valser au gré des changements de règnes. Par exemple à la fin du règne de Louis X le Hutin, on voit la disgrâce d’Enguerrand de Marigny, pendu en 1416.

Mais pendant les règnes aussi, les conseillers peuvent être l’objet de disgrâce très spectaculaire, qui se termine par leur exécution. Louis XI en est une caricature avec de nombreux procès pour trahison. On peut donc dire que les rapports entre le roi et le conseil sont très complexes. Cette complexité est au cœur de la question.

 

B. Le conseil est-il un lieu de décision ou un lieu de distribution ?

Un lieu de distribution

Le conseil est d’abord un lieu de distribution : c’est au conseil que se décide la nomination des officiers, ceux qui ne sont pas élus. C’est au conseil que se décide la dévolution des bénéfices. C’est au conseil que se décident les dons prélevés sur les finances extraordinaires que la Guerre de Cent Ans a multiplié. Il y a donc des groupes de pression, d’autant qu’à la fin du Moyen Âge, toutes sortes de partis politiques nourris par des clientèles nobiliaires sont en place, qui réclament la faveur royale.

Est-ce que le conseil alors prend des décisions autres que cette distribution ?

Les décisions législatives les ordonnances pour l’ensemble du royaume ou du domaine royal sont finalement peu nombreuses. En fait, selon Claude Gauvard, la distribution des biens domine. Le roi doit donner et prend sa décision sur requête. On lui reproche l’excès de prodigalité, mais s’il ne donne rien pour tenir son rang de roi, il devient un tyran. Il faut qu’il donne. On voit apparaitre un terme important : le roi doit être « affabilis », nous dit le religieux de Saint Denis : affable. C’est-à-dire qu’il doit recevoir les requêtes, qu’il doit savoir donner à dîner, il doit savoir converser : c’est une vertu royale qui devient une sorte d’arme du gouvernement. Il doit savoir traiter ses hôtes, donner des fêtes, participer à la vie aristocratique.

 

C. La Cour participe à l’art de gouverner

Un acteur essentiel

La Cour est donc essentielle : on a trop séparé, pour comprendre l’art de gouverner, la Cour désormais codifiée par les statuts des hôtels (du roi, de la reine, des enfants), des institutions. On assiste selon Claude Gauvard à la définition et au développement d’une sorte de liturgie civile de la Cour, réglée par les codifications des hôtels royaux.

Cette liturgie participe pleinement de l’art de gouverner. Il ne faut pas négliger cet aspect qui relève du simple corps mortel du roi.

L’importance du don intervient dans la façon de gouverner.

Le roi agit rarement de son propre chef. Les actes royaux sont pris par lui seul dans moins de 10 % des cas.  On lui demande quelque chose, et il répond par un acte qui peut être décidé en conseil. Il écoute les doléances de ses sujets, sous forme collective (par exemple les doléances d’une ville ou d’un monastère pour alléger les impôts) ou individuelle (dans le cas des lettres de grâce).

Des maitres des requêtes, nommés, filtrent ces requêtes. Le roi répond dans l’idéal mais peut faire suivre sa réponse par une enquête, qui rend la décision raisonnable.

Ce système suggère une certaine inertie du pouvoir, qu’il agit sur demande. De là naît un véritable dialogue entre le roi et ses sujets qui, de fait accroît le pouvoir de gouverner du roi et transforme les requérants en sujets.

Quand cette mutation est-elle possible ?

Le sujet doit se présenter, noble ou non, humblement devant le roi. Pauvre sujet face à un roi tout puissant. La rhétorique de la demande de don le prouve.

Le roi répond « de grâce especial » : tout est dit. C’est l’exception que le roi fait qui fait qu’il le reconnait comme un sujet, que le roi aime.

Pour comprendre la nature de ce gouvernement il faut jouer de ces émotions qui sont très importantes et qui développent la sujétion. Ce qui suppose un contact direct au moins fictif dans l’acte écrit, ou réel.

 

D. Gouverner, c’est aussi se déplacer

Les entrées royales

Gouverner, c’est aussi pour le roi se déplacer, déplacer son corps dans le royaume. Il se déplace ans cesse, ce qui ne l’empêche pas de gouverner, au contraire. Il est essentiel pour les sujets de voir le corps réel du roi. Les entrées royales créent (cris de joie), au moins fictivement pour un temps, l’unanimité des sujets. C’est un moyen pour le roi de dominer les villes. Elles offrent les clés en échange de libertés communales, si durement acquises au début du XIIème siècle. Elles reçoivent des privilèges en échange de ces libertés : mais ce n’est pas du tout la même chose. Le vocabulaire n’est pas le même, et cela dès le règne de Philippe Auguste.

Et ce moyen a permis, en particulier à Charles VII, de procéder à des paix parcellaires, villes après villes lors de la reconquête, sans traité de paix générale. Il rentrait dans la ville, on lui donnait les clés et il attendait une lettre de grâce. Les habitants prêtaient serment de fidélité. Les entrées royales sont une refondation du pouvoir justicier.

Quand le roi entre dans les villes, il exerce la justice de façon spectaculaire. Si possible, une exécution capitale, sinon, une grâce (Rouen en 1382 : 12 Rouennais arrêtés, dont 6 mis à mort et 6 graciés). Le roi affirme son pouvoir de vie et de mort chaque fois qu’il entre dans une ville. Soit on exécute, soit on gracie, soit on ouvre la porte des prisons.

On a donc là un roi qui affirme son pouvoir de vie et de mort sur ses sujets de façon exaltante. Là, c’est bien le roi qui gouverne. C’est lui qui décide, du moins aux yeux du public. Et l’honneur du roi se trouve conforté au sommet de la hiérarchie socio-politique du royaume.

 

Conclusion

Il est impossible de répondre à la question posée, sans doute trop ambitieuse. Mais si cette réponse existe, elle réside selon Claude Gauvard dans le jeu subtil entre le simple corps du roi réel, chaud, donnant, généreux, et l’État froid que les institutions sont en train de créer et de constituer. On a pu croire que le roi était une sorte de mannequin, et que seul comptait pour le développement du royaume, ce corps qui ne meurt jamais, et se nourrit via les finances du travail de ses sujets.

Mais pour en arriver à ce résultat, ce serait compter sans l’amour du censeur, sans la nécessité de se référer à un corps charnel qui suscite l’amour, s’enracine dans un passé éventuellement idéalisé comme un mythe (Saint Louis). Mais c’est parce que tous ces gestes et ces sentiments sont indispensables pour gouverner au Moyen Âge. Claude Gauvard pense donc que l’on peut dire que le roi gouverne.

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