L’histoire du management doit-elle quelque chose au nazisme ? Johan Chapoutot, professeur à la Sorbonne bien connu pour ses travaux sur les origines culturelle du nazisme, a publié un essai sur le sujet en 2020. Libres d’obéir ouvrage qui a été analysé par les Clionautes, retrace le parcours de Reinhard Höhn, officier SS et juriste de droit public, qui crée en 1956, une école de management pour chefs d’entreprise, le HEC allemand.  Né en 1904, il a pu mener une existence tranquille jusqu’à sa mort en 2000 sans avoir à rendre des comptes sur son passé nazi.

Quel est le rapport à l’État des nazis ?

Contrairement à Staline et à Mussolini, les Nazis sont contre un État Fort. Ils défendent les libertés germaniques et détestent l’Etat. La centralisation de l’État jacobin à la française est même un repoussoir.

Si le Bas Empire Romain a dégénéré, c’est à cause des fonctionnaires. Dès 1933, les nazis créent des agences dans une logique darwinienne. Les plus fortes vont survivre quand bien même elles sont désorganisées, pillent et gaspillent. Le nazisme se pose en anti-bureaucratie communiste, qui elle veut tout organiser. Pour les nazis, l’Etat doit disparaître. Ils promeuvent les initiatives sans en référer à la hiérarchie.

Que pense et qui est Reinhard Höhn avant 1945 ?

Reinhard Höhn pense que la rigidité administrative, à la française, est propre aux nations mélangées et aux juifs, qui ont par nature besoin d’un exosquelette administratif. Un peuple sain, au sang pur, a un gendarme intérieur et n’a donc pas besoin de l’État.

Ce juriste implacable fait partie d’un groupe d’ambitieux, recruté par les nazis, pour adapter les territoires à l’Empire du IIIème Reich. Il a publié 60 livres et connaît très bien l’administration française.

Il pense le management nazi à travers l’histoire militaire prussienne. Comment faire PLUS avec MOINS d’hommes ?

  1. Le travail rend libre (devise d’Auschwitz)
  2. À chacun son dû (Devise de Buchenwald).

Pour réarmer l’Allemagne, cela ne sert à rien de miser sur la répression: l’échec de l’URSS est là pour rappeler l’inefficacité de la méthode. Il faut au contraire des vacances et des loisirs, comme dans le Front Populaire de 1936, pour susciter l’adhésion des masses ouvrières.

Les multinationales allemandes vont vivre douze ans d’orgie : entre la main d’œuvre gratuite concentrationnaire et les vastes commandes publiques. Les grandes entreprises allemandes recasent les SS dans leurs bureaux.

En 1940, Hitler fait figure de grand héros de l’histoire allemand. La population est bien nourrie, a des vacances, est fière de son sang aryen et de ses victoires. Mais avec les premières défaites en 1942, les Allemands se retrouvent pris au piège des nazis.

On recycle en RFA les cadres nazis…

Dès 1947, on passe d’une guerre à l’autre. La guerre froide remplace la Seconde guerre mondiale. Il faut TRANSPOSER la domination militaire en domination économique. Reinhard Höhn, consultant pour l’armée allemande, crée une école de commerce. Pour atteindre ses objectifs, il s’inspire encore des réformes de l’armée prussienne. C’est la tactique des missions et non des ordres précis venus d’en haut ! Il faut donc laisser de l’initiative aux employés, quitte à leur faire assumer leur responsabilité en cas d’échec. Attention, la RDA éradique les dirigeants nazis mais la RFA les place à de hauts postes financiers et économiques.

Dans les années 1970, la jeunesse allemande et les sociaux-démocrates contestent Reinhard Höhn. Mais à sa mort en 2000, à 96 ans, le personnage a conservé ses fidèles, à commencer par le MEDEF allemand qui le voit un modèle pour l’entreprise et le management.

Les doctrines managériales sont-elles antihumanistes ?

Le nazisme c’est la modernité. Leur modèle, c’est la société californienne et la société de consommation. Le nazisme révèle des tendances lourdes de la modernité : l’impératif de la croissance, de la consommation et de la production continue.

C’est un darwinisme Social où on n’hésite pas à “bousiller l’environnement” et à exploiter le matériau humain pour extraire l’énergie. Le management, ce sont les principes exacerbés de lutte et de concurrence, comme dans les idéaux nazis.

Adolf Hitler était paresseux et passait son temps à regarder des films. C’est un dictateur faible, qui n’est que l’instance d’arbitrage en dernier recours. Il laisse donc les échelons inférieurs “s’entretuer” et se concurrencer.

Les Nazis disent qu’ils veulent détruire l’État et ils le font. Ils veulent le remplacer par des agences flexibles à qui l’on assigne un objectif : comme dans le Chili de Pinochet et le modèle des Chicago Boys (Hayek). Les organisations néo-libérales sont par essence antidémocratiques.  Les doctrines managériales sont donc antihumanistes par nature.

Blois sans Johann Chapoutot,  ce n’est pas Blois !

Nazisme et management auraient donc des logiques communes. À méditer !

 

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