CR de Jacques Galhardo

 

Avant propos

J’ai eu la chance de participer à une conférence à Tours récemment sur les origines religieuses de 1917. L’intervenant, russe, a eu la gentillesse d’accepter la diffusion sur la liste de son intervention. Nous avons échangé pour apporter quelques corrections, mais dans l’ensemble le texte reste fidèle.

Sa thèse est à mon avis très intéressante, mais elle ne manque pas de poser question, notamment sur la responsabilité des individus et sur la possible
réhabilitation du stalinisme. Sur ce point là, en effet, il ne m’a pas répondu. Pour lui, Staline n’était qu’un “pantin” entre les mains des vieux croyants. Un pantin opportuniste, certes, mais un pantin qui avait conscience qu’il n’était pas nécessairement indispensable aux vieux croyants. Par conséquent, il s’exécutait… A voir !!!

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1917 en Russie, les racines et les conséquences

« L’histoire est écrite par des humains pour tous les autres. Parfois il est difficile d’utiliser le mot « science » quand on parle de cette activité spécifique tant elle est dominée par plusieurs facteurs arbitraires qui rangent les faiblesses ou les désirs assez innocents à côté des mensonges prémédités, dont les plus répandus sont les intérêts des Eglises nationales qui font respecter ces mensonges comme une vérité indiscutable du temps passé ». Nietzsche a fait cette observation en parlant de l’histoire occidentale, mais c’est vrai aussi dans le cas de la Russie.
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« 1917 » a été le résultat d’une guerre de 250 ans entre deux Eglises puissantes qui sont apparues après la rupture de l’orthodoxie russe vers la fin du 17ème siècle. Mon propos va se borner à ces événements sans répondre à la question du « pourquoi ? », car c’est là un problème qui relève de la philosophie de l’histoire et mérite un traitement séparé pour ne pas allonger le propos.

Le trajet menant à l’année « 1917 » a commencé peu de temps après qu’on a commencé à baptiser les tribus slaves vivant vers le Nord de Kiev, qui avaient accepté le christianisme à la fin du 10ème siècle. Pourtant, les païens ne voulaient pas perdre leur liberté par acceptation des restrictions chrétiennes. Finalement, vers le 15ème siècle, par la force des armes, on a réussi à établir presque partout une espèce de christianisme qui se manifestait plutôt par des cérémonies que par l’adhésion à la doctrine. Parallèlement se développait l’idée que la Russie est le centre du monde chrétien. Cette idée était renforcée par l’expansion musulmane qui a diminué le rôle de Constantinople d’où le christianisme avait pénétré en Russie. Vers le début du 16ème siècle, l’idée que Moscou est la « troisième Rome » était bien répandue. Cette idée repose sur deux postulats :

1) Le peuple russe a été choisi par Dieu.

2) La Russie montrera au monde entier ce qu’il faut faire pour voir triompher sur terre le « millénaire sacré » professé par St Jean dans le Nouveau Testament.

En 1551 a eu lieu un Concile de l’Église Orthodoxe Russe qui a formulé le besoin de se protéger contre les païens et les « mauvais croyants ». Mais les dirigeants laïcs n’ont pas intégrées les orientations du Concile dans leur politique. Finalement, cette idée n’a été réalisée que 380 ans plus tard, lorsque des partisans de l’orientation de l’Eglise ont accédé au pouvoir.

Au 16ème siècle s’est développée une autre tendance. On ne contestait pas la vérité du rôle de la Russie mais c’était le Tsar et non le peuple, « qui était choisi ». Le fossé entre les deux courants de pensée s’est accru davantage quand sous l’impulsion du Tsar et des Maîtres de l’Église Orthodoxe, l’idée que la Russie n’est pas le centre du monde chrétien a commencé à émerger.

Deux lignes s’opposaient donc :

– L’une était représentée par des ecclésiastiques de base proches du peuple. On peut trouver aussi parmi eux quelques évêques, des ducs et des gens proches du Tsar. Dans la vie sociale ils mettaient l’accent sur la Justice.

– L’autre était représentée par la majorité des évêques, des ducs, des gens proches du Tsar et aussi par une partie du peuple simple qui n’osait pas avoir des opinions autres que celles de leurs maîtres. Pour eux l’accent dans la vie sociale était sur l’Ordre.

La situation a été aggravée par l’apparition de l’imprimerie, nouveau moyen pour la diffusion des textes religieux. Pas mal de différences ont été trouvées dans les textes utilisés par les ecclésiastiques locaux. Et des polémiques sont apparues que des évêques étrangers ont été invités à trancher. Ces derniers n’ont fait qu’aggraver le désordre existant en accusant les Russes d’erreurs graves dans les rituels. La question des rituels semblait même être plus grave que celle des différences textuelles. Les uns tenaient là la justification de leurs arguments contre les adeptes des traditions russes. Les autres, celle que tout ce qui vient de l’étranger est dangereux.

Ces polémiques ont abouti à la scission nationale de 1667. La « guerre » entre l’Église officielle appartenant à la maison royale et l’Église des vieux croyants a commencé ainsi. Stricto sensu, ces derniers n’avaient pas d’Eglise. Ils existaient en communes autonomes presque partout, mais la majorité a dû s’enfuir vers les contrées éloignées du Nord et les montagnes de l’Oural à l’Est du pays où les derniers Romanov ont d’ailleurs perdu la vie.

Il y avait plusieurs causes à ces exils. La plus importante était la nécessité de vivre en clandestins absolus pour échapper aux persécutions. En fait, le Tsar et l’Église officielle manifestaient une sauvagerie sans précédent envers eux. La torture était utilisée, non seulement par les soldats, mais aussi par le clergé qui n’hésita pas à transformer des monastères en prisons disposant parfois de chambres de tortures. Le premier d’entre eux fut le monastère Solovetsky, qui devint officiellement une prison après 1917, quand les descendants des anciens bourreaux et ceux des prisonniers ont échangé leurs places…

Le siècle qui suivit la scission fut le plus atroce pour les vieux croyants : des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, des centaines de milliers ont été mutilées, près d’un million des 10 millions d’habitants ont dû quitter la Russie pour échapper à la mort. A la fin du 18ème siècle, les persécutions sont devenues moins acharnées qu’auparavant. Au 19ème siècle, elles se limitaient à une restriction des droits civils, politiques, économiques et bien sûr à la liberté religieuse. Les vieux croyants n’avaient le droit d’avoir ni édifice religieux, ni évêques, ni prêtres, ni leurs textes anciens sous peine d’emprisonnement ou d’expulsion en Sibérie. Ils étaient contraints de faire baptiser leurs enfants et d’enregistrer leurs mariages par l’Église officielle pour pouvoir conserver leurs droits élémentaires de posséder, d’hériter ou de léguer n’importe quoi. Une moitié d’entre eux avait choisi de se soumettre en conservant toutefois un esprit de revanche envers les Romanov et « leur Église », leur reprochant les crimes contre la vieille croyance. L’autre moitié, qui était plus radicale, a choisi de ne rien posséder, de ne pas hériter et de ne rien léguer. En 1917, rassemblés, ils représentaient 37 millions d’habitants dans la Russie, telle qu’elle existe actuellement sur le plan géographique. A cette date, tous les ingrédients ont été réunis par la maison royale et l’Eglise officielle pour créer leur propre chute.

Remarque importante : de la fin du 17ème siècle jusqu’à 1917, toutes les révoltes ont été provoquées par les vieux croyants. La seule exception a été le complot de « décembristes », en 1824. Ce coup d’Etat qui a échoué était organisé par des officiers, qui s’inspiraient de la Révolution Française. Dans ces révoltes, les vieux croyants ont joué un rôle important à travers la lutte clandestine (voire terroriste) contre les Romanov et leurs alliés.

L’année 1905 et le mois de février 1917 (appelés par les historiens « première révolution russe », « la révolution bourgeoise ») n’ont été que les événements culminants d’une confrontation de plusieurs siècles. En 1905, les révolutionnaires ont échoué mais pas les vieux croyants. En effet, ils ont été les seuls à vraiment profiter de la nouvelle liberté religieuse et des libertés politiques. Leur nombre dans la société russe et la solidarité confessionnelle ont rendu possible la création d’un parti représenté au Parlement et qui est devenu rapidement le plus important. Cette importance était assez grande pour qu’ils forment un Gouvernement Provisoire dont les positions principales s’inspiraient des vieux croyants ou de ceux qui avaient des relations confidentielles (parfois de longue date) avec ceux-ci. C’est d’ailleurs un vieux croyant qui a accepté l’abdication du dernier Tsar de la famille royale.

Octobre 1917 n’a pas été seulement le résultat de l’opposition religieuse mais aussi celui de la conjugaison de plusieurs facteurs concomitants qui s’étaient développés auparavant, au sein des adeptes de la vieille croyance. Les pertes dans les luttes armées du 18ème siècle ont poussé les vieux croyants à ajouter des « combats » économiques à la lutte armée traditionnelle. Il n’y avait pas de perspective pour eux de réussir dans l’agriculture parce que tous les domaines fertiles appartenaient aux propriétaires orthodoxes. Alors, ils ont concentré leurs efforts dans l’industrie. Ils ont commencé la construction d’une espèce d’économie confessionnelle alors qu’il n’y avait pas de système bancaire. L’argent a été accumulé par les congrégations clandestines de vieux croyants et distribué gratuitement parmi les croyants qui démontraient des capacités entrepreneuriales. Conformément aux lois, ces entrepreneurs ont été enregistrés comme des propriétaires, mais en réalité ils géraient des entreprises communautaires. Ainsi, vers le milieu du 19ème siècle, existait déjà en Russie le prototype d’une l’économie qui, au 20ème siècle, a été nommée « économie soviétique ». La supériorité financière et la solidarité confessionnelle ont permis aux vieux croyants de contrôler des marchés nationaux entiers. Les chercheurs s’interrogent actuellement sur le niveau de cette domination. Les avis balancent entre 50 et 75% des capitaux nationaux au début de 20ème siècle. Quoi qu’il en soit, les révolutionnaires disposaient là d’un secteur économique russe prêt à devenir « socialiste ».

Toutefois la solidarité confessionnelle est devenue moins forte dans la deuxième partie du 19ème siècle et a été complètement ruinée, vers 1917, par le développement de nouvelles pratiques économiques qui se développaient hors du domaine de la vieille croyance : l’apparition du système bancaire a entraîné l’accroissement et le renforcement des entreprises orthodoxes et d’autres acteurs sur le marché, qui ne voulaient pas laisser dépérir leurs capitaux dans la construction et le fonctionnement d’écoles, hôpitaux, dortoirs etc., pour les travailleurs et leurs familles comme le faisaient les vieux croyants. Pour ces derniers, il était de plus en plus difficile de concurrencer ces adversaires et ils ont été obligés de réduire leurs dépenses sociales. Les travailleurs orthodoxes acceptaient leur sort humblement, mais les vieux croyants agissaient d’une autre manière. La première vague de grèves a eu lieu dans les entreprises de vieux croyants au dernier quart du 19ème siècle. Au début de 20ème siècle, les travailleurs orthodoxes participèrent aussi au mouvement gréviste, mais ils luttaient contre les propriétaires tandis que les vieux croyants luttaient contre « une réalité hostile » qui obligeait leurs entrepreneurs à agir d’une façon inacceptable…

Pour parvenir à leurs fins, il fallait d’abord lutter contre les Romanov et leur Eglise. Puis après, seulement, résoudre les questions socio-économiques. La chute des Romanov a eu lieu entre février et mars 1917. En octobre de la même année démarrait la résolution du deuxième problème, c’est-à-dire la question de la « propriété des moyens de production ».

Une partie des sociaux-démocrates russes connus comme « bolcheviks » ou « léninistes » avaient des relations avec les vieux croyants de la fin du 19ème siècle. Cela tient en partie au hasard : Lénine passait ses vacances d’été avec sa soeur dans un village proche d’une commune agricole de vieux croyants. Il a été tellement impressionné par ses interlocuteurs qu’à partir de ce moment, il n’a jamais plus cherché à accentuer l’athéisme des sociaux-démocrates. Au contraire, il a même accepté l’idée d’une possibilité de passage au socialisme par la voix de la croyance religieuse… Cet intérêt pour une partie du peuple russe n’était pas exceptionnel. Tous les révolutionnaires russes du 19ème et du 20èmesiècles cherchaient une couche sociale pour appuyer leur stratégie. Ils trouvaient dans les vieux croyants un groupe suffisamment nombreux et hostile aux Romanov comme à l’Église Orthodoxe. Lénine a pensé que les sociaux-démocrates pourraient manipuler ces forces formidables et vagues. Il s’est trompé : que pouvaient faire 24 000 sociaux-démocrates face à 37 millions de vieux croyants ?

Agissant en opportuniste (qu’il était vraiment) il a révisé la théorie sociale-démocrate, pour la rapprocher de celle des vieux croyants : le peuple russe est choisi pour établir sur la terre le millénaire de la justice chrétienne. Sa théorie du socialisme – dans un pays a priori peu prêt pour en profiter – a été la justification scientifique des croyances religieuses des vieux croyants. Il a été pratiquement canonisé pour cela et inhumé comme un « Sauveur » malgré les protestations de ses vieux camarades sociaux-démocrates. Le cours général des événements a causé une désillusion profonde parmi les « bolcheviks » d’origine sociale-démocrate. Au milieu des années 20, les socio démocrates ne représentaient plus que 0,98 % de la population, tandis que le taux de suicides dans leur milieu atteignait jusqu’à 15%. Les survivants qui étaient trop soumis au marxisme orthodoxe ont été exterminés dans les années 1930.

Le premier Président Soviétique, dès le début jusqu’à sa mort en 1946, était le vieux croyant Kalinine. Tandis que Lénine était le premier 1er Ministre. Il a été remplacé après sa mort par un vieux croyant, Rykov, puis par Molotov, dont le père était un orthodoxe mais dont la mère était une vieille croyante qui dominait une famille composite. Les militaires du plus haut niveau qui n’avaient pas été fusillés comme Vorochilov, Boudeniy, Joukov venaient du milieu des vieux croyants. Les vieux croyants constituaient la majorité de la police secrète et des organes soviétiques.

La situation en Russie soviétique s’est développée par étapes.

La première étape: de 1917 jusqu’à 1927. Ce fut une période de transformation profonde. La croyance est une espèce d’expectation de ce qui se produira dans le futur. Pour les vieux croyants les Romanov constituaient la manifestation de l’antéchrist sur la terre. Leur défaite signifiait le commencement du millénaire du « nouveau ciel et de la nouvelle terre » c’est-à-dire du « nouveau monde » de justice annoncée à la fin de la Bible. Puis, 4 à 5 années plus tard, sous l’impulsion des congrégations religieuses, une majorité s’est mise à « croire au présent » et à considérer la croyance dans le futur comme la trahison de leurs rêves de plusieurs centaines d’années. Vers la fin de cette période, la nouvelle Eglise s’appelait « parti communiste ». L’analyse montre que ce « parti » n’avait rien de commun avec les partis politiques dans le sens général du terme. En revanche ce « parti » jouait un rôle similaire au rôle de l’Eglise. La majorité absolue dans cette église appartenait aux vieux croyants qui s’appelaient « bespopovtsi ». La minorité était le mélange des orthodoxes (qui partageaient l’idée du millénaire sacré), des représentants des petites Eglises, des sectes protestantes d’origine russe, des musulmans et, enfin, des opportunistes issus des anciens sociaux-démocrates athéistes.

La deuxième étape : de 1927 jusqu’à 1953. Ce fut la période de fonctionnement de la nouvelle Eglise qui établit une société théocratique et la période de l’extermination de tous les concurrents – y compris la minorité des vieux croyants qui conservait sa croyance traditionnelle dans l’avènement d’un idéal, mais seulement dans le futur.

La troisième étape : de 1953 jusqu’à 1985. Ce fut la période d’affaiblissement de la vieille croyance et du retour aux valeurs orthodoxes. Cette évolution fut provoquée par plusieurs causes dont l’une était le témoignage des soldats russes sur le niveau de vie observé dans les pays « infidèles ».

La quatrième étape : de 1985 jusqu’à 2000. Ce fut la période de désagrégation complète de la société russe et de la transformation des valeurs orthodoxes qui expriment aujourd’hui les mêmes idées que celles des vieux croyants d’autrefois. En 2000, le Patriarche Orthodoxe a annoncé que la Russie montrerait au monde l’exemple de l’établissement des valeurs chrétiennes sur terre. A partir de ce moment, l’Eglise orthodoxe a éliminé la cause idéologique qui avait provoqué les 333 ans de rupture et de guerre religieuse. Le Président d’origine « vieille croyance », qui a été élu cette année-là, pouvait alors s’appuyer sur cette Eglise…

La cinquième étape : à partir de 2000. Les descendants des vieux croyants d’autrefois, plus prêts à accepter les réalités contemporaines et en même temps toujours fidèles à l’idée « Moscou – la troisième Rome », sont revenus au pouvoir.
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Extraits d’une conférence à l’Hôtel Mercure de Tours, le mardi 5 octobre 2004
Oleg L. Charkhnazarov participe à un programme européen (appuyé par la CPAM) qui vise à réformer et développer un système d’assurance maladie dans 3 régions russes.
C’est à ce titre qu’il séjournait en France.
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L’auteur

Oleg L. Chakhnazarov est né en 1947 à Berlin Il défend une thèse à l’Institut des Etudes Orientales de l’Académie de Sciences de l’URSS, en 1982. Historien et sociologue, dans les années 1980-1990 il publie plusieurs articles et brochures sur des problèmes historiques, politiques et économiques soviétiques et internationaux. Le premier article sur « l’influence de la rupture dans l’orthodoxie russe sur l’histoire nationale des 17ème – 20ème siècles » fut publié en 2000 par la revue Obschestvo i économica (La société et l’économie), Moscou, No.3-4, 2000. Le thème fut ultérieurement développé dans les pages de la revue Voprosi istorii (Questions d’histoire), Moscou, No.4, 2002 et No.4, 2004, puis dans la revue Voprosi filosofii (Questions de philosophie), No. 10, 2004.