En complément à l’analyse du rapport récent sur le « développement d’une filière industrielle du numérique éducatif » je vous propose un petit point de vue historique sur la volonté constante des dirigeants français de développer une industrie informatique nationale, à travers l’exemple de l’IPT. Volonté certes, mais échecs industriels à répétition… avec toujours ou presque l’école au centre.
L’IPT a été raillé et reste dans beaucoup d’esprits l’exemple même de la décision bureaucratique qui ne pouvait que conduire au désastre. La réalité est plus complexe et mérite d’être méditée au regard des évolutions actuelles de la place des TIC à l’école.

Le plan IPT

Le 25 janvier 1985, le Premier ministre Laurent Fabius annonce à la presse la mise en œuvre de l’IPT : « Le Président de la République a tracé les lignes d’action de notre pays dans le domaine de l’informatique et de l’enseignement. […] Nous avons décidé de changer de vitesse et de lancer aujourd’hui un plan extrêmement puissant. Ce plan s’appelle « informatique pour tous ». Il a un triple objectif : 1°) Il s’agit d’initier à l’outil informatique tous les élèves de toutes les régions de France. […] 2°) Les établissements, les matériels, les programmes qui seront enrichis, seront donc également à la disposition du public. […] 3°) De très nombreuses équipes d’enseignants vont être formées »

Le plan est effectivement considérable. En quelques mois, à la rentrée suivante, sont installés 120 000 ordinateurs dans les écoles, collèges et lycées. Les ordinateurs compatibles PC sont très chers, l’équivalent actuel d’environ 3500 euros. Le déploiement s’effectue intelligemment sous forme -principalement – de réseau : un PC comme tête de réseau accompagné de petits Thomson MO5 considérées comme des « nano-machines » ce qui donne son nom au réseau – le nanoréseau. Choisie dans un but d’économies, le choix de la structure réseau s’avère avec le recul pertinent et réalist. Le plan prévoit d’autre part la possibilité de se connecter à l’offre télématique française : le minitel.
Les écoles sont équipées de manière moins systématique dans un premier temps, principalement avec des MO5 ou des TO7-70 de Thomson -un nanoréseau pour 5 écoles.

Le plan inclus aussi un vaste plan de formation qui fait aujourd’hui rêver. Presque 110 000 enseignants sont formés effectivement, sur la base du volontariat, lors de stages de 50 heures, organisés pendant les vacances scolaires mais rémunérés – indemnisé est plus juste. Les futurs « formateurs » bénéficient d’un stage lourd de 300 heures.

Le financement des formations revient à l’EN ; le matériel est financé de manière complexe par un mélange d’emprunt et de financement par le ministère en charge des télécommunications.

Les enjeux de l’IPT

Comme aujourd’hui et comme depuis 1960, sans discontinuer, les liens entre l’école et l’informatique sont problématiques. En effet l’introduction des outils informatiques à l’école répond à trois logiques dont l’ordre d’importance est immuable.

1) Une logique industrielle et économique. Il s’agit de développer l’économie française des hautes technologies en utilisant un acheteur captif, l’école, dans l’espoir de permettre l’éclosion de groupes de taille mondiale capable de capter ensuite d’autres marchés

2) une logique politique. les nouvelles technologies – nouvelles depuis 50 ans – sont perçues par l’opinion comme essentielles pour l’avenir et l’avenir ce sont les enfants. Un bon politique se doit donc de montrer qu’il œuvre activement pour le futur et le levier dont il croit disposer est l’école. La nécessité d’informatiser l’école est un postulat.

3) une logique pédagogique. La justification pédagogique arrive toujours a posteriori, une fois que les ordinateurs et les logiciels sont là. Le raisonnement est le suivant : il s’agit de la pointe de la technique ; cela va donc permettre d’être à la pointe de la pédagogie. Charge aux enseignant de trouver comment. Cela prend des habillages différents et souvent séduisants :  enseignants innovants , expérimentations pédagogiques , réflexion avec les enseignants lors des formations de 1985 sur la manière d’intégrer ces nouveaux outils dans leurs  pratiques pédagogiques . Reste que dans ce domaine c’est l’outil qui, historiquement, crée le besoin. Charge à l’école de trouver la justification d’une informatisation sans cesse croissante et aujourd’hui, d’une « numérisation » qui s’annonce complète.

On trouvait déjà cette logique dans le Plan Calcul qui se met en place à partir de 1960. Elle préside toujours dans les dernières tentatives de planification, la dernière en date étant du 23 septembre 2013.

Un plan bien pensé ; des résultats décevants

Pour autant et dans le cadre des réserves qui précèdent, le plan est bien pensé.

1) l’équipement des établissements est cohérent et compte-tenu de l’état de la technologie avec du matériel de qualité satisfaisante. On est loin du déploiement des ENT laissé à la charge des régions, incohérent, hétéroclite, et techniquement obsolète dès la création.

2) Le principe du réseau était en avance sur son temps.
Il permettait par exemple l’usage d’une imprimante partagée. De même la connexion télématique – pas du tout généralisée mais appartenant au plan – ; le minitel était un système fermé mais performant et totalement sécurisé.

3) Plus important, un des objectifs principaux est l’apprentissage de la logique informatique à partir de langages adaptés. C’est la contrepartie de l’absence de logique pédagogique préexistante. Le champ est donc plus étroit mais la réalisation est excellente : langage logos (la tortue!) pour les plus jeunes et LSE (Langage Symbolique pour l’Enseignement) pour les plus grands. Une véritable formation de l’esprit à la logique informatique et il faudra de longues années de vide avant que l’entrée de algorithmique dans les programmes de mathématique ne vienne combler ce vide.

4) Au delà de cette formation, l’esprit d’ensemble était de l’ordre de la culture générale informatique. Cela n’a plus de sens aujourd’hui mais cela en avait un à l’époque. La volonté d’associer la population par exemple par un partenariat avec un réseau de club informatiques « microtel » me semble aussi une bonne idée.

Alors pourquoi des résultats décevants ?
D’abord bien entendu par manque de continuité à la suite du plan, étroitement contenu dans le temps. Problèmes de budgets sûrement ; mais aussi échec de l’industrie française de l’informatique qui était tout de même la raison d’être de l’IPT. De Bull-Micral, Goupil et autres Thomson il n’est vite rien resté dans le domaine de la micro-informatique.

Plus important à mon avis, les objectifs pédagogiques, modeste par la force des choses dans l’IPT n’ont jamais été précisés. Les fanatiques de la numérisation totale de la société et de l’école se sont appuyé sur l’IPT pour demander toujours plus de matériel, afin d’opérer – de manière amusante – toujours plus de dématérialisation. Dans cet objectif idéologique il fallait surtout ne pas vérifier les résultats en terme de progrès des élèves – un seul retour d’expérience sérieux à ce jour, celui du département des Landes. L’école est le lieu adapté à une approche pragmatique : vérifier les domaines ou la numérisation est un progrès, identifier ceux ou elle ne sert à rien au regard des coûts matériels et humains, et savoir aussi précisément là ou elle est un danger pour la pédagogie. Cette démarche pragmatique implique une négociation permanente entre l’école et ses intérêts et la société submergée par le numérique.
Le problème est que ni les industriels, ni les politiques, ni les « colons numériques » n’y ont intérêt. Elle n’a donc pas eu lieu et nous somme maintenant proches d’être submergés par le « tout numérique ». Il n’est peut-être pas trop tard !

Franck Gombaud