Il y a une réplique dans Game of Thrones qu’Olivier Zajec aime convoquer. Elle appartient à Petyr Baelish, dit Littlefinger, cet architecte discret et redoutable de toutes les déstabilisations. « Le chaos n’est pas un gouffre. Le chaos est une échelle. » La formule surgit comme un aveu méthodologique. Non pas un éloge du désordre, mais une invitation à regarder la guerre telle qu’elle est : non comme une anomalie à refermer au plus vite, mais comme un processus dont il faut comprendre la logique interne si l’on veut, un jour, en sortir.
C’est exactement ce que fait ce livre. Et c’est pour cela qu’il mérite d’être lu lentement, crayon en main, avec cette disposition particulière que réclament les ouvrages rares : non pas une lecture, mais plusieurs. Une première pour prendre la mesure de l’architecture. Une deuxième pour saisir les connexions. Une troisième, à distance, quand les formules ont commencé leur travail de sédimentation. Car Les Limites de la guerre est l’un de ces textes qui continuent à penser en vous longtemps après qu’on les a refermés. Il m’a fallu prendre le temps nécessaire avant de partager cette lecture ici. Le tumulte actuel ne fait que confirmer la nécessiter de s’y plonger.
Le tir d’ouverture
Olivier Zajec ouvre son livre par un geste presque brutal dans sa précision. John Keegan, figure tutélaire des études militaires britanniques, est immédiatement pris pour cible. Non par désir de polémique, mais parce que Keegan incarne avec une netteté parfaite l’erreur collective qu’il s’agit de corriger. En 1993, au sortir de l’URSS et dans l’euphorie d’un « nouvel ordre mondial » proclamé, Keegan affirmait que la guerre allait « cesser de s’imposer aux êtres humains comme un moyen désirable, productif ou rationnel de régler leurs différends ». L’éditeur saluait en couverture la démolition du fameux axiome clausewitzien. La guerre était morte. Ou mourait. Ou allait mourir. Je rentrais en fac d’histoire à l’époque et cette lecture m’avait troublé. Le siège de Sarajevo qui passait à la télévision semblait raconter tout autre chose.
Trente ans plus tard, l’Ukraine brûle. Le Sahel s’embrase. Le Moyen-Orient recompose ses lignes de fracture dans le sang. Et les mêmes experts qui avaient prédit la fin de la guerre classique ont simplement changé de terminologie. Hier spécialistes de la contre-insurrection et du terrorisme transnational, les voilà reconvertis en analystes du cyber et de la dissuasion spatiale. Le phénomène-guerre, lui, n’a pas attendu leur permission pour revenir.
Olivier Zajec nomme cela avec une formule qui suffit à justifier à elle seule la lecture du livre : l’Alzheimer stratégique. Cette oscillation pathologique entre les annonces des « fins » et les proclamations des « retours » — fin de Clausewitz, retour de Clausewitz, fin des guerres majeures, retour des guerres majeures — témoigne d’une incapacité fondamentale à penser le temps long. On réagit à l’événement. On ne comprend pas le phénomène. Et ce déséquilibre coûte cher. Il coûte en vies, en décisions stratégiques mal calibrées, en opérations militaires lancées sans théorie de la victoire. Il coûte aussi, et peut-être surtout, en capacité de voir venir ce qui arrive.
Le remède qu’Olivier Zajec propose n’est pas l’accumulation d’analyses conjoncturelles supplémentaires. C’est un retour aux fondamentaux : réinterroger la nature de la guerre, pas seulement ses formes changeantes. Distinguer, selon une formule qu’il développe avec une rigueur bienvenue, « les guerres de l’avenir » — objet d’un élargissement transdisciplinaire vers de nouvelles formes de violence — de « l’avenir de la guerre » — qui exige, lui, un approfondissement multidisciplinaire du sens politique du conflit armé. C’est ce second chantier, longtemps négligé, que le livre entend rouvrir.
Une grammaire sociale
La première rupture d’Olivier Zajec avec la doxa dominante est philosophique. Elle porte sur le statut ontologique de la guerre. Pour une large part de la théorie des relations internationales — des institutionnalistes aux transnationalistes, des néo-idéalistes aux tenants de la « sécurité globale » —, la guerre est une anomalie. Un dysfonctionnement. Un échec du politique. Ce cadre dissociatif, qui oppose guerre et paix comme deux états mutuellement exclusifs, conduit à une conséquence pratique désastreuse : refuser d’attribuer à la guerre un rôle causal, c’est, comme l’écrit Pierre Manent que cite l’universitaire lui refuser en réalité toute place dans la compréhension de l’ordre politique. On la subit, on ne la pense pas.
Olivier Zajec retourne entièrement cette perspective. La guerre n’est pas une anomalie. Elle est fondamentalement sociale. Elle procède d’une logique de contradiction entre groupes politiques organisés qui, à un certain degré d’intensité, franchit le seuil de l’affrontement physique. Georg Simmel, sociologue allemand du début du XXe siècle que l’on convoque rarement dans les études stratégiques, fournit ici une clé décisive. Pour Simmel, il est vrai que la paix procède du conflit — mais pas l’inverse avec la même directness : « la fin du conflit est une démarche particulière qui n’entre ni dans une catégorie ni dans l’autre, de même qu’un pont est d’une autre nature que les deux rives qu’il relie. » Ce pont simmelien est au cœur du livre. La guerre n’est pas une rupture du lien social : elle est, dans son fonctionnement même, une modalité — violente, destructrice, paradoxale — du lien social. Elle structure, elle révèle, elle contraint.
De là découle la notion centrale du livre : la grammaire de la guerre. Olivier Zajec l’emprunte à Clausewitz — qui l’utilisait dans un sens précis, logique interne de l’affrontement armé distinct de sa politique directrice — et l’approfondit au-delà de ce que les lectures habituelles en retiennent. La grammaire d’une langue ne désigne pas ce que l’on dit, mais les règles selon lesquelles on peut le dire. La grammaire de la guerre ne désigne pas les objectifs d’un conflit particulier, mais les règles structurelles selon lesquelles tout conflit armé se déploie et, surtout, selon lesquelles il peut éventuellement se résoudre. C’est une logique intemporelle que les formes changeantes des conflits — guerres classiques, insurrections, guerres hybrides — n’abolissent pas. Elles la modulent, elles la déforment parfois, elles ne l’effacent jamais.
Trois dynamiques concourantes structurent cette grammaire. La première est sociale : elle renvoie à l’interaction entre les protagonistes, à cette réalité fondamentale que deux acteurs en guerre se lisent, s’étudient, se modifient mutuellement dans leur perception de l’autre. La deuxième est politique : elle renvoie à la délibération permanente sur les fins de la guerre, sur ce qu’on en veut et jusqu’où on est prêt à aller. La troisième est opérationnelle : elle renvoie à la friction clausewitzienne, à l’irréductible résistance du réel à toute planification parfaite. De ces trois dynamiques, la première est la plus essentielle. C’est elle qui permet de comprendre pourquoi la guerre n’est pas une simple dépense de violence mais un processus qui porte en lui, dès son commencement, les conditions de sa propre clôture.
Le syllogisme méristique, ou l’invention philosophique
C’est ici qu’Olivier Zajec accomplit ce qui me semble être l’apport intellectuel le plus singulier du livre, et le plus difficile à résumer sans le trahir. Il convoque Héraclite, Aristote et Clausewitz dans le même espace de pensée. Non par érudition décorative. Par nécessité architecturale.
Lors d’une conférence en 2023 le professeur a prolongé sa réflexion, dans la droite ligne du livre.
Livre et conférence se lisent en miroir : l’un construit l’édifice, l’autre en expose les fondations à voix haute. Citer les deux, c’est restituer la pensée d’Olivier Zajec dans sa pleine cohérence. Héraclite d’abord. Le fragment B53 est connu de tous : « La guerre est mère de toute chose, reine de toute chose. » Mais Olivier Zajec s’attarde sur le B8, moins cité : « Ce qui s’oppose coopère, et de ce qui diverge procède la plus belle harmonie. » Et sur le B2, souvent oublié : « Alors que le Logos est commun aux êtres vivants, la plupart s’approprient leur pensée comme une chose personnelle. » Ces trois fragments, lus ensemble, dessinent une intuition fondatrice : au cœur même de l’affrontement armé existe une alchimie dialogique. Les contraires ne s’annulent pas. Ils dialoguent. Mais Héraclite murmure plus qu’il ne démontre. Il donne l’intuition sans le mécanisme.
Aristote fournit le mécanisme. La guerre, dit-il, n’a de sens qu’en vue de la paix. Mais surtout, le mécanisme de contradiction entre deux acteurs politiques — deux propositions sur le monde qui s’excluent mutuellement — exige pour se résoudre un tiers terme réconciliateur. Ce que Platon appelait le desmos : ce lien harmonieux qui unit deux termes opposés sans faire disparaître leurs spécificités. Et c’est là qu’Olivier Zajec introduit sa trouvaille philosophique : si la guerre peut fonctionner comme un mécanisme de résolution, c’est parce qu’elle opère à la manière d’un type très particulier de syllogisme aristotélicien — le syllogisme méristique.
Le syllogisme méristique est la forme condamnée. Condamnée par Platon dans le Gorgias, par Schopenhauer dans sa Dialectique éristique, par Aristote lui-même dans les Réfutations sophistiques. Pourquoi ? Parce qu’il est la technique rhétorique des sophistes : il fait passer pour vrai des argumentations faussées. Il accepte le vraisemblable contre le vrai, l’accord de cohérence minimale contre la synthèse par élimination. Et c’est précisément pour cette raison, selon Olivier Zajec, qu’il est le seul modèle applicable aux relations internationales.
La distinction est fondamentale, et elle porte tout le reste du livre : la vérité sépare, la cohérence réunit. Dans le duel guerrier, la question n’est pas de savoir qui a objectivement raison — la Crimée est-elle russe ou ukrainienne ? les îles Kouriles sont-elles japonaises ou russes ? — mais de trouver un accord de cohérence minimale en fonction des intérêts vitaux de chacun. La logique formelle du vrai ou faux est paralysante dans les relations internationales, parce que deux propositions contradictoires ne peuvent y trouver de moyen terme. La logique du vraisemblable, elle, autorise la négociation. Elle autorise le passage du conflit armé à la paix relative.
Olivier Zajec ancre cette thèse dans une formule de Simone Weil qu’il convoque en conclusion de son ouvrage : « l’équilibre détruit, annule la force ». Ce que la force brute détruit, seule la puissance — entendue comme régulation de la force — peut reconstituer. Vaincre militairement n’est pas vaincre politiquement. L’épreuve guerrière introduit un biais — la logique provisoire du fort et du faible — qui permet de forcer un accord de cohérence. C’est philosophiquement condamnable. Mais c’est ainsi que les guerres finissent. Et refuser de le voir, c’est se condamner à ne jamais savoir les terminer.
Le réalisme interactionnel, ou le refus des vertiges
Olivier Zajec situe son travail dans la tradition réaliste des relations internationales. Mais un réalisme précis, qu’il nomme réalisme interactionnel ou réalisme inaugural, et qu’il distingue soigneusement des caricatures dominantes. Le réalisme vulgaire — sommaire machiavélien de la politique étrangère, logique de somme nulle, égoïsme national instrumentalisé — occupe beaucoup de place dans les débats publics. Il occupe peu de place dans l’analyse sérieuse.
Les réalistes inauguraux — George Kennan, Nicholas Spykman, au sujet duquel Olivier Zajec avait consacré une thèse brillante adaptée en livre — ne pensent pas en termes de gains absolus mais de gains relatifs. Ils ne cherchent pas à maximiser la puissance mais à la réguler. Ils ne confondent pas la force — quantitative, brute, quantifiable — et la puissance, notion qualitative qui implique le contrôle de la force, la limitation de la violence, la liberté d’action prudentielle. Cette distinction entre force et puissance est la clé de voûte pratique du livre. Elle explique pourquoi certaines guerres aboutissent à une paix durable et d’autres à une impasse sans fin.
La puissance régule la force afin de limiter la violence. Cette formule, qu’Olivier Zajec pose comme une proposition centrale, n’est ni un idéalisme naïf ni un cynisme de convenance. C’est une exigence réaliste : vaincre militairement ne suffit pas. Il faut que la victoire militaire se convertisse en succès politique. Et cette conversion exige la collaboration — même contrainte, même partielle, même hypocrite — du vaincu. Or un vaincu n’est pas nécessairement convaincu. Il ressent la défaite sans reconnaître la victoire. Tant qu’il ne reconnaît pas la victoire, aucune paix n’est possible. Et forcer cette reconnaissance exige non pas le déchaînement de la violence maximale mais son dosage maîtrisé.
C’est ce que le réalisme interactionnel offre comme antidote aux vertiges sécuritaires contemporains. Le chercheur désigne ainsi ces moments où la dépolitisation du conflit — son habillage en croisade morale, en guerre de valeurs, en impératif civilisationnel — vient remplacer l’analyse politique réelle. « Dénazifier l’Ukraine. » « Libérer la femme afghane. » Ces formules ne sont pas des programmes stratégiques. Ce sont des impératifs catégoriels déréalisés qui, en fixant des buts de guerre indéfinis, interdisent de penser la limitation temporelle de l’action, et donc la sortie du conflit. Une guerre sans but politique précis peut durer indéfiniment. Elle peut aussi, à tout moment, s’emballer vers l’escalade.
Les preuves : du Golfe à l’Ukraine
Olivier Zajec ne se contente pas de construire un édifice théorique. Il le met à l’épreuve de l’histoire récente avec une rigueur qui n’épargne personne, ni les faucons, ni les colombes, ni les États-Unis, ni la Russie.
La comparaison entre la Première et la Deuxième Guerre du Golfe est particulièrement éclairante. En 1991, l’administration George H. Bush et ses conseillers — Baker, Scowcroft — arrêtent l’offensive avant Bagdad. Cette décision, souvent critiquée rétrospectivement par les « réalistes libéraux » qui préféraient éliminer Saddam Hussein, est défendue par Olivier Zajec comme un exemple de conséquentialisme stratégique : l’objectif politique était clairement défini — rétablir la souveraineté du Koweït —, la victoire militaire a été autolimitée pour se convertir en résultat politique tangible, et l’équilibre régional a été préservé. En 2003, leurs successeurs républicains, reconvertis en promoteurs de démocratie armée lance une croisade morale illimitée. Résultat : une impasse stratégique de vingt ans, des centaines de milliards de dollars dépensés, un pays déstructuré et une région déstabilisée. L’une était conséquentialiste. L’autre ne l’était nullement.
L’Afghanistan apporte une démonstration complémentaire, peut-être encore plus douloureuse. Olivier Zajec analyse comment le syllogisme méristique — ce mécanisme de résolution paradoxal par lequel deux propositions contradictoires finissent par trouver un terrain de cohérence minimale — a été systématiquement bloqué par la catégorisation des Talibans comme « terroristes » plutôt que comme acteurs politiques. Tant que l’ennemi est un criminel à neutraliser et non un adversaire à vaincre et à négocier, il est impossible de penser la terminaison du conflit. En juillet 2019, l’armée américaine renonçait aux métriques censées mesurer les progrès sur le terrain — car ces progrès n’existaient pas. En 2018, le rapport SIGAR mentionnait explicitement la nécessité de réintégrer les combattants talibans et leurs familles dans la société afghane. Il aura fallu vingt ans et l’humiliation de Kaboul pour que le syllogisme méristique soit, tardivement, reconnu comme l’unique voie.
La guerre d’Ukraine, enfin, est analysée sans complaisance ni idéologie. Olivier Zajec ne nie pas l’agression russe. Il identifie ses origines dans une logique de dépolitisation progressive des relations russo-occidentales, dans une incapacité à maintenir un cadre d’interaction minimal avec Moscou, dans une substitution du narratif sécuritaire binaire à l’analyse politique réelle. Ce qui préoccupe l’universitaire n’est pas de savoir qui a tort ou raison — la logique de vérité, rappelons-le, sépare — mais de comprendre comment une guerre adossée à un arrière-fond atomique instable peut progressivement perdre tout horizon de résolution. Un conflit où les deux parties ont renoncé à se parler est un conflit où l’escalade devient possible à tout moment. Et dans un tel contexte, la logique de la puissance — réguler la force, limiter la violence — cède dangereusement la place à la logique de la force brute. C’est l’exacte définition d’une ascension aux extrêmes clausewitzienne.
Ce que le livre fait à qui le lit
Il y a des livres que l’on lit. Il y a des livres qui nous lisent. Les Limites de la guerre est du second type. Il travaille le lecteur. Il déplace des certitudes installées. Il oblige à des vérifications, à des retours en arrière, à des confrontations avec d’autres textes que soudain on relit différemment.
Olivier Zajec repose la question la plus ancienne et la plus négligée des études stratégiques : non pas « comment mène-t-on la guerre ? » mais « qu’est-ce que la guerre ? » Cette distinction — entre la question des formes et la question de la nature — est la grille de lecture qui manquait à une génération d’analystes qui ont confondu la multiplicité des conflits contemporains avec la disparition du phénomène-guerre. Ils ont étudié les guerres. Ils n’ont pas pensé la guerre.
La conséquence est un outil de travail d’une densité rare. Chaque concept déployé par Olivier Zajec — grammaire sociale, syllogisme méristique, réalisme interactionnel, distinction force/puissance, engagement concluant et désengagement conclusif — est une boîte à outils opérationnelle pour qui veut comprendre non seulement les conflits armés au sens strict, mais plus largement la logique de toute interaction conflictuelle intense entre acteurs politiques. Car la grammaire de la guerre, une fois identifiée, ne reste pas enfermée dans les champs de bataille. Elle irrigue tous les espaces où des volontés opposées se confrontent jusqu’au seuil de la collision — et tentent, malgré tout, d’en sortir.
C’est ici que la lecture d’Olivier Zajec ouvre sur quelque chose que le livre lui-même ne développe pas explicitement, mais que son architecture rend visible : la grammaire de la guerre ne s’exprime pas seulement dans les traités de paix et les cartes d’état-major. Elle circule. Elle se sédimente dans les récits collectifs, dans les représentations partagées de ce que sont un ennemi, un conflit, une défaite, une victoire. Elle prépare les consciences avant que les armes ne parlent. Et qui veut comprendre comment les sociétés entrent en guerre — ou comment elles l’évitent — ne peut se passer de comprendre ces espaces de sédimentation.
Olivier Zajec cite Petyr Baelish et Game of Thrones au détour d’une conférence, presque en passant. Ce n’est pas un ornement. C’est une ouverture. Le chaos comme échelle suppose que quelqu’un comprend la structure du chaos — et que cette compréhension est un avantage stratégique. Elle suppose aussi que cette structure peut être lue avant que le chaos ne se déclare. C’est à cette lecture anticipatrice qu’invite, en dernière instance, cet essai.
Les Limites de la guerre est un livre exigeant. Il le revendique. Il ne flatte pas les paresses intellectuelles. Il ne donne pas de réponses simples à des questions complexes. Il donne quelque chose de plus précieux : les instruments pour poser correctement les questions. On y revient. On note en marge. On vérifie les auteurs cités — Simmel, Héraclite, Aristote, Lucien Poirier, Jan Patoëka — et on les lit autrement qu’avant. On regarde différemment les nouvelles du soir. On entend la grammaire sous le bruit.
C’est le propre des livres qui comptent.
Note pour les enseignants de HGGSP
Le thème 2 du programme de terminale — Faire la guerre, faire la paix : formes de conflits et modes de résolution — est, parmi les six thèmes de la spécialité, celui qui souffre le plus d’un paradoxe pédagogique bien connu : les élèves accumulent des exemples sans disposer d’un cadre théorique solide pour les articuler. On sait que Clausewitz a dit que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. On sait que la trinité clausewitzienne convoque le peuple, l’armée et le gouvernement. On sait que les guerres irrégulières ont brouillé les modèles classiques. Mais on peine souvent à expliquer pourquoi les guerres finissent, selon quelle logique une victoire militaire se convertit — ou ne se convertit pas — en résultat politique, et comment penser la construction de la paix autrement que comme un simple cessez-le-feu prolongé. C’est précisément ce vide conceptuel qu’Olivier Zajec comble.
Son livre ne s’adresse pas aux lycéens directement, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais il arme l’enseignant d’une manière décisive. La distinction entre force et puissance — la puissance comme contrôle et régulation de la force, non comme synonyme de celle-ci — offre une grille de lecture immédiatement opérationnelle pour traiter l’axe 1 sur la dimension politique de la guerre. La notion de grammaire de la guerre, logique intemporelle qui traverse toutes les formes de conflit, permet de répondre proprement aux sujets récurrents sur les ruptures et continuités depuis Clausewitz : non, les guerres irrégulières n’abolissent pas cette grammaire, elles la déforment. La comparaison entre la Première et la Deuxième Guerre du Golfe — conséquentialisme politique contre croisade morale illimitée — est un cas d’école pour l’axe 2 sur la construction de la paix, traitable en étude de document comme en dissertation. Et la démonstration afghane — vingt ans d’impasse parce que l’adversaire était catégorisé comme criminel plutôt que comme acteur politique — éclaire avec une brutalité pédagogique rare ce qu’il en coûte de dépolitiser un conflit.
Plusieurs sujets tombés au baccalauréat ces dernières années trouvent dans Les Limites de la guerre un appui direct : « Existe-t-il toujours un schéma classique de la guerre tel que l’avait pensé Clausewitz ? » (Amérique du Sud, 2022), « La finalité de la guerre est-elle la paix ? » (sujet de débat récurrent), « Pourquoi est-il plus difficile de construire la paix lorsque les guerres prennent des formes irrégulières ? » (Amérique latine, 2025). À chacun de ces sujets, la réponse d’Olivier Zajec — la logique de cohérence contre la logique de vérité, le syllogisme méristique comme seul mécanisme réaliste de sortie de guerre — fournit non pas une thèse à recopier, mais un outil conceptuel à s’approprier et à discuter. C’est cela, en définitive, qu’on demande à un élève de terminale qui a compris de quoi il parle.
Il y a un dernier indice, visuel celui-là, que livre Olivier Zajec avant même que le lecteur n’ait ouvert son livre. La couverture des Limites de la guerre reproduit la Méduse de Caravage — peinte en 1597 sur un bouclier, aujourd’hui conservée aux Offices de Florence. Ce n’est pas une illustration. C’est un programme développé par l’auteur avec une grande finesse.
La Méduse ne tue pas par la force. Elle tue par le regard. Celui qui la fixe directement est pétrifié. C’est l’image exacte de ce qu’il nomme l’Alzheimer stratégique : la guerre sidère, hypnotise, interdit la mise en perspective. On la subit. On ne la pense pas. Et l’on en meurt autrement — en décisions mal calibrées, en opérations sans théorie de la victoire, en guerres que l’on ne sait plus finir.
Persée, lui, ne regarde pas Méduse en face. Il la regarde dans le miroir poli de son bouclier — l’angle oblique qui permet de voir sans être pétrifié. C’est précisément la méthode du chercheur : la guerre ne se pense pas frontalement, dans l’urgence de l’événement ou la sidération du bruit. Elle se pense de biais, par le détour de la philosophie politique, de la sociologie, du réalisme interactionnel. Le bouclier de Persée, c’est le livre lui-même.
Caravage a peint Méduse à l’instant de sa décapitation — bouche ouverte, yeux encore vivants dans la tête tranchée. La guerre n’est jamais un objet fixe. Elle est un processus, une transition, un moment suspendu entre deux états qui cherchent leur équilibre. C’est ce qu’Olivier Zajec dit depuis la première page : la guerre porte en elle les conditions de sa propre résolution, à condition de savoir les lire.
Le gorgoneion était à l’origine fixé sur l’égide d’Athéna — déesse de la guerre, mais de la guerre pensée, maîtrisée, distinguée de la brutalité d’Arès. Représenter la guerre, la mettre en concepts, en grammaire, en doctrine, c’est déjà en faire un bouclier. C’est ce que fait ce livre.
Le chaos est une échelle, disait Littlefinger. Encore faut-il connaître sa structure pour ne pas tomber en voulant la gravir.






