Festival de Géopolitique de Grenoble 2019

L’Union Européenne sait-elle que sa chance est en mer ?

Jeudi 14 mars / Salle A305

L’Union Européenne sait-elle que sa chance est en mer ?

Voici une thématique chère au coeur et à la réflexion des marins eux-mêmes mais aussi des français dans leur ensemble, citoyens de la « planète mer ». En effet, par certains aspects, la France n’est pas un pays d’Europe mais bel et bien un pays du monde, sur lequel le soleil ne se couche jamais. 

La communication du commandant Sanoner Retrouvez une fiche biographique au lien suivant, entend adopter une lecture géopolitique des mers (diversité des visions étatiques sur les mers) qui doit parler au politique (développement d’une lecture communautaire de l’espace marin). Elle est structurée autour de 4 points :

I, Cadre géopolitique
II, Les visions maritimes des pays de l’Union
III, Les politiques maritimes au sein de l’Union
IV, Perspectives 

I, Cadre géopolitique :

Commençons par un rappel du cadre géographique : l’Europe est un continent bordé sur 3 façades par l’océan, avec des réalités bien différentes d’une frontière à l’autre :

  1. Aux frontières septentrionales, vers l’Europe du Nord, le continent est très compartimenté avec la mer du Nord ou la mer baltique, dont les eaux sont partiellement ouvertes. 
  2. Aux frontières occidentales, nous sommes dans un espace d’ouverture, celui de la richesse et de la stratégie (grands fonds). Ce sont des corridors d’accès vers la façade nord et la Méditerranée. 
  3. L’Europe du sud est un espace de contact de trois continents avec des points de contrôle qui deviennent stratégiques (Gibraltar-Malte) dans des mers quasi fermées mais à forts enjeux. La Méditerranée représente 1% de la surface des océans mais 25% du trafic maritime mondial et 30% du trafic mondial d’hydrocarbures. 

L’espace de l’UE n’est pas seulement continental si nous prenons en compte les outre-mers. L’UE dispose ainsi du plus grand domaine maritime du monde : 25 millions de km2 (plus du double des Etats-Unis d’Amérique). Dans ces espaces cohabitent deux statuts : 

  1. Les Régions Ultra-Périphériques où est appliqué le droit communautaire, avec quelques adaptations (la plupart sont non membres de l’espace Schengen). 
  2. Les Pays et Territoires d’Outre Mer : leur statut est géré au cas par cas, ces terres ne sont pas membres de l’UE mais dépendent de leurs métropoles (ainsi tous sont en dehors de la zone euro, sauf Saint Barthélémy et Saint Pierre et Miquelon). 

II, Visions maritimes des pays de l’Union

Si le continent est tourné vers les mers, les Etats de l’Union ont des points de vue divergents sur ces espaces. Trois catégories peuvent être distinguées :

  • Les Grandes Nations Maritimes, au titre duquel nous pouvons évoquer la France qui est un géant maritime (deuxième domaine maritime du monde). Avec l’extension en 2016 du plateau continental, la France dispose désormais du plus grand domaine submaritime mondial. La France, par ailleurs, de part son économie maritime, est davantage tournée vers la mer que les pays anglo-saxons. Cette dimension est globale, intégrée et développée dans le Livre Bleu publié il y a 10 ans et servant de vade mecum à la politique française.  Cette politique se décline dans une gouvernance unifiée de « l’archipel France », disposant d’un secrétariat général de la mer (bras exécutif du 1er Ministre recoupant tous les ministères) et de délégués du gouvernement par zones maritimes. De ce fait, la stratégie de défense et de sécurité valorise la mer, à la fois atout et zone à défendre (développement de la dissuasion nucléaire avant tout sur les mers, projection de puissance).

D’autres Etats européens ont développé de grandes politiques maritimes. Citons en plusieurs :

  • L’Italie : Pivot de la Méditerranée et interface Nord-Sud qui dispose d’une très grande économie maritime (ports, constructions navales, offshores, tourisme etc.). Ce pays s’implique grandement dans les structures internationales et disposant d’une Blue Water Navy. 
  • Les Pays-Bas : Thalassocratie historique, c’est le pays pivot de la façade nord du continent. A côté de cela, les Pays Bas disposent de collectivités d’outre mer et contribuent à la défense et à la sécurité en mer (OTAN, NARCOPS contre les stupéfiants dans les Caraïbes).
  • L’Espagne : Thalassocratie historique également, est un véritable pays carrefour nord-sud et est-ouest, avec une économie maritime très importante (pêche tourisme) et des îles d’outre mers (Canaries). Elle s’engage dans la sécurité et la défense en mer. 
  • Le Royaume Uni : Thalassocratie mondiale, membre permanent du CSNU avec une économie fortement maritime (offshore, transport maritime). Il contrôle des points stratégiques mondiaux (Manche, Gibraltar, Chypre), dispose d’îles d’outre mers (Caraïbes, Atlantique, Pacifique, Océan Indien) et d’une véritable Blue Water Navy. 
  • Les pays enclavés de l’UE ont un moindre poids dans les échanges hors UE, dépendant des pays voisins pour leurs accès à la mer, ce qui pose des questions quand à leurs résiliences économiques en cas de dégradations des relations avec les pays de l’Union (Autriche, Hongrie, République Tchèque, Luxembourg et la Slovaquie). 

III, Politiques maritimes au sein de l’UE

Ces politiques sont de deux natures : les politiques émanant de l’Union elle-même et les politiques multilatérales des pays de l’UE. 

Les politiques émanant de l’UE elle-même sont regroupées dans une politique maritime intégrée, reposant sur la coopération, l’interdépendance et les synergies des pays membres. Elle se développe sur 5 champs :

  1. La croissance bleue : visant à promouvoir une croissance intelligente, durable et inclusive. 5 millions d’emplois dépendent de cette politique.
  2. La connaissance du milieu marin : il s’agit de mise en commun des bases de données en développant un réseau européen d’observation de données du milieu marin (EMODNET)
  3. La surveillance maritime intégrée : les structures de chaque pays pour assurer la surveillance des mers sont très différenciées. L’interconnexion des autorités nationales est l’objectif pour assurer un contrôle des frontières, une sécurité et la surette de manière plus efficiente. Pour la France cela se traduit par une fusion des systèmes sous le contrôle des gardes côtes. Ce réseau culmine avec le CISE (Commun Information Sharing Environment) portant ses fruits dans la lutte contre les stupéfiants.
  4. Développement de stratégie par bassins citons quelques exemples :
  • Le bassin de la mer baltique fait face au grand voisin russe et développe des politiques d’action dans la protection de l’environnement.
  • Le bassin de la mer du nord doit répondre aux questions de la gestion des hydrocarbures et de l’interface nord-sud.
  • Le bassin de l’Atlantique est le champ de développement des énergies renouvelables et est un espace de communication stratégique.
  • L’espace de la Méditerranée est le couloir vital de la mondialisation, avec des problématiques d’environnement et de sécurité (pays en crise sur son pourtour, exploitation des ressources).
  • L’espace de la mer noire est un débouché de pays enclavés où se posent des problèmes d’environnement et de sécurité (Russie et Turquie).
  • Le bassin arctique avec l’accès aux ressources et hydrocarbures.
  • Les régions ultrapériphériques.

Autre politique maritime dépendance de l’UE elle même : FRONTEX. Citons quelques opérations navales communes de l’UE

  • La mission EU NAVFOR SOMALIA-ATALANTA pour la sécurité des routes commerciales de la corne de l’Afrique.
  • La mission EUNAVFORMED-SOPHIA visant à démanteler les réseaux de passeurs en Méditerranée et à détruire les réseaux des trafiquants d’armes vers la Libye. 

Politiques multilatérales de l’UE : Coopération Nord Sud 5+5. Citons aussi la force EUROMARFOR existant depuis 1995 et regroupant des forces maritimes du Portugal, l’Espagne, l’Italie et la France. 

 

 

 

 

IV, Perspectives et opportunités :

Le discours devient plus politique ici, et nous ébaucherons simplement des pistes pour l’UE :

  • Développer des relations stratégiques mondiales, sur l’axe transatlantique, vers la route de la soie et l’espace Indo-Pacifique, en se reposant sur l’atout clé des territoires ultra-marins et ses liens historiques. A L’UE de devenir partie prenante dans les espaces maritimes du futur. Il est primordial d’y participer pour ne pas devenir spectateur de notre déclin. 
  • Développer le levier de la politique de sécurité et de défense commune en renforçant son volet maritime car c’est le champ privilégié de la stratégie. Il s’agit de passer ainsi du politique au concret, d’où le développement de structures hors UE pour accélérer les choses, comme l’Initiative Européenne d’Intervention développée par la France avec des acteurs hors-champs de la PSDC comme le Danemark et le Royaume Uni. Nous avons des convergences d’intérêts maritimes, profitons en pour défendre ensemble nos intérêts. La mer est un moyen et une chance pour assurer la cohésion de l’UE.

 

Il est ainsi clair que le lien avec le mer est fort, reposant sur des leviers d’action dont les européens doivent se saisir. L’éternel défi étant de s’impliquer sur le champ du politique.

Il s’agit au final d’une communication extrêmement intéressante, permettant d’apporter un éclairage pertinent sur des questions stratégiques pour l’UE et ses pays membres. Nous remercions le commandant Sanoner pour son écoute et le partage de son power point que nous joignons à ce compte-rendu. 

 

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon-sur-Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes 2016-2019. Référent Cliothèque  

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