Rendez-Vous de l'Histoire de Blois 2019

Les villes de l’Italie et l’autre sur la longue durée de l’Histoire

Vendredi 11 octobre / Université Amphi 3 18h15

Les villes de l’Italie et l’autre sur la longue durée de l’Histoire

Participants :

Gilles Bertrand : Modérateur

Catherine Brice

Clément Chillet 

Elisabeth Crouzet Pavan   

Ilaria Taddei

L’amphithéâtre 3 de l’université de Blois est complet à l’ouverture de la table ronde organisée autour de la question urbaine dans la péninsule italienne et le rapport à l’Autre au cours de l’Histoire. 

Gilles Bertrand, modérateur de la table ronde, ouvre le propose par quelques remarques liminaires.. Celui-ci nous rappelle que l’espace italien doit être abordé comme un espace particulièrement mouvant. Espace mouvant mais notion également, tant le modèle urbain que nous connaissons a varié dans le temps. La ville crée des dispositifs et des images d’elle même en agissant face à d’autres puissances. Elle utilise également sa force pour introduire, intégrer, sélectionner voire repousser des étrangers se groupant à ses portes. La construction des identités s’est fait dans l’opposition à l’autre, sur deux dimensions principales :

  • Concurrence symbolique, pratique, guerrière avec les autres cités
  • Le contact des villes avec les populations mobiles.

La discussion qui s’ouvre ce soir se propose d’aborder la question de la ville par l’angle de l’altérité, corollaire indispensable de l’identité. Comment est-ce que l’espace mouvant italien a t-il été le lieu d’une vaste fabrique d’identités ?

Première question posée aux orateurs : comment l’autre est finalement conçu comme celui que l’on combat, que l’on tente d’apprivoiser par compétition pour affirmer une identité propre ?

Clément Chillet (CC) : Revenons sur quelques points de définition pour notre période : l’Italie est parcourue à l’époque par le phénomène socio-politique de la cité, modèle répandue dans tout le bassin méditerranéen mais qui ne recouvre pas l’assertion moderne. La cité n’est pas un régime politique, chaque cité pouvant être dirigé par plusieurs régimes comme Rome. Deuxièmement la cité n’est pas superposable au phénomène urbain de la ville. La cité est consubstantielle  au phénomène urbain mais ne s’y limite pas. 

La citée est dans son principe agrégative et excluante :

  • Agrégative car elle se définit sur des rites communs. L’anthropologie a mis en-avant l’importances des rites dans l’agrégation  d’une communauté  autour d’une identité.
  • Excluante car le droit civique rejette ceux qui n’appartiennent pas à la communauté, avec des applications concrètes (il n’est pas protégé par les lois de la cité, ne peut pas se marier, de participer aux rites religieux)

Un exemple immédiat de cette double dynamique est le cas de Rome. Ce n’est qu’une cité du Latium parmi d’autres, partageant une langue et des traits culturels communs avec ses voisines directes, mais elles demeurent différentes. Elles forment des ligues, ont des droits civils qui se recoupent par moment, mais les droits civiques demeurent particuliers. Ce rapport à l’autre peut dégénérer en conflit armé. Et c’est le cas dans la ligue latine avec la volonté d’hégémonie de Rome sur ses voisins immédiats. Parlons également de la ligue latine pour mettre en avant que nous avons une vision centrée sur Rome, téléologique. N’oublions pas de replacer Rome dans son contexte. La vie des cités italiennes avant notre ère est une vie extrêmement riche, conflictuelles mais également pacifiques. 

Ilaria Taddéi (IT) : Nous avons vu et dit que l’Italie est une terre de villes, notamment au Moyen Age. Trois remarques principales :

  • Il s’agit d’une terre de villes. Ce fait urbain est lié directement à la puissance démographique de la péninsule (à la fin du XIIIème siècle, l’Italie compte 18% de la population européenne, les villes italiennes de Venise, Milan et Venise dépassant les 100 000 habitants). Les plus grandes cités se trouvent dans l’Italie septentrionale et centrale, partie intégrante du Saint Empire Romain Germanique. 
  • Ces villes sont déchirées par une multitude de conflits à diverses échelles (internes ou régionales). L’ennemi/l’autre devient le partisan de l’autre faction, l’autre ville. La Toscane est la région la plus marquée par ce phénomène. La dénonciation de l’autre passera par la dérision. Ces conflits amènent les acteurs à se définir en s’opposant aux autres. Cela transparait dans les chroniques contemporaines, jouant sur les codes de l’honneur et du déshonneur. Ces pratiques réclament la publicité du déshonneur de l’ennemi, en signe de vengeance. L’un des meilleurs exemples de ces rites de la dérision est le conflit ancien de Florence et Pise. Rien de tel dans les villes du nord de l’Europe. Dans ce polycentrisme extraordinaire ces rites sont un moyen de cohabiter avec l’autres sans perdre son identité. Cette profusion des signes identitaires se retrouvent sur les murs et les  portes des bâtiments les plus emblématiques des cités (San Gimignano). 

Elisabeth Crouzet Pavan (ECP) : Le conflit est au coeur de l’histoire italienne et même est son moteur. On pourrait penser que l’Italie du Moyen Age n’est que ruine. Or le conflit traduit et alimente le dynamisme des cités. Je souhaiterais appuyer sur deux points dans la continuité d’Ilaria :

  • Au XIème siècle les élites italiennes vont profiter du vide créé par le conflit du pape avec l’empereur pour développer un modèle politique nouveau. Cet emballement alimente le conflit, du fait même de la mobilité sociale extrême des populations souhaitant accéder à la gestion des ressources. L’autre c’est l’ennemi politique que l’on doit détruire pour s’emparer des ressources. 
  • Mais l’autre est aussi présent autrement dans les cités, car n’oublions pas qu’elles avaient une trame urbaine grumeleuse faites d’un enchevêtrement de quartiers. Les jeux guerriers dans la cité sont une expression du conflit et un moyen de les réguler. Les villes italiennes ont conservé des traces actuelles (palio de Sienne). A Pérouse se tenaient les batagliole où les quartiers s’opposaient entre eux à coups de pierre toutes les semaines. Un autre exemple avec Venise, qui a eu la vie sociale la moins tourmentée dès le XIIème siècle, qui a été marquée par la guerre des ponts, jeu violent reposant sur les mêmes bases. Encore aujourd’hui demeure cet héritage dans la toponymie (pont des poids ????). Ces manifestations ludiques permettent l’expression des conflits tout en tentant de les réguler. 

Gilles Bertrand (GB) : Notons que la période moderne a adoucit ces expressions violentes en transformant ces festivités en usages récréatifs. Je crois que la période moderne permet de faire le pont avec la mise en récit sur la manière de résoudre ces conflits. 

Catherine Brice (CB) : Effectivement je dois mener un saut dans le temps extrêmement important. Ce qui est important pour cette période c’est que sur la fin du XVIIIème siècle les conflictualités entre les cités sont indirectes car la péninsule est sous influence (française). Les cités italiennes sont instrumentalisées par des puissances qui les dominent. La période napoléonienne avait provoqué une révolution des hiérarchies urbaines en plaçant Rome comme seconde ville de l’empire. Ce processus de rationalisation a mener à l’apparition de nouvelles conflictualités, le maillage administratifs ne correspondant pas à l’histoire. Le risorgimento rendit la conflictualité bien plus prégnante. L’esprit unitaire a mis du temps à émerger. Les protagonistes préféraient un Etat divisé en trois :

  • Le Piémont
  • Les Etats du Pape
  • L’Italie du sud

Cette première proposition témoignait d’une altérité presque sacralisante (Etats pontificales) et du mépris du nord sur le sud, avec la conviction qu’ils étaient fondamentalement différents. Sans oublier l’altérité linguistique. La deuxième proposition voit s’affronter l’idée d’une Italie unifiée face à une Italie fédérale. Cette dernière solution disparait autour de 1855.

Le choix de la capitale a été un très fort moment de conflictualité. Il y a eu d’ailleurs trois capitales 

  • Turin avant 1864
  • Florence à partir de 1864 comme solution modérée pour éviter le basculement de la capitale vers Rome. La ville sera ruinée par l’abandon du statut de capitale. 
  • Rome devient capitale lors de la chute du IIème Empire. A la suite du traité des garanties (???) Pie IX est enfermé dans le Vatican, maintenu en « captivité » par la monarchie italienne. 

Ce qu’il faut retenir c’est que la détestation de Rome reste un trait marquant. Rome est la ville des corrompus, de la mafia face à Milan la capitale productive, industrielle, morale et propre. Voila quelques formes d’altérité pour le XIXème. 

A travers ces trois focales nous avons pu mettre en place cette dynamique altérité/construction. Mais aussi une seconde question à venir : comment se positionnent les villes d’Italie face à l’autre que l’on accueille ou que l’on refuse ? 

ECP : En Histoire il faut toujours penser la contradiction pour lui rendre sa densité. Ces villes que l’on vous a montrer comme étant en tension perpétuelle ne peuvent pas se développer sans accueillir une population venant des campagnes proches ou de plus loin. Ces villes ne grandissent pas de la simple natalité, mais également des forts mouvements migratoires. Ce fut le cas pour les villes dans le XIIIème siècle. Se développent des centres industriels, poussant les villes concernées à retenir leurs mains d’oeuvre. Un très bon exemple de ces déplacements de population c’est l’exemple de la soie : des techniques de travail de la soie conservées en Sicile normande vont se diffuser vers les villes de la Toscane (Lucques) avant de migrer, en raison des conflits, vers Florence, Sienne puis vers Venise au XIVème siècle. Des étrangers viendront de très loin, des Balkans et même au delà (des turcs au XVème siècle). La tradition d’ouverture perdure au XVIème siècle. Ces villes ont été extrêmement accueillantes pour des raisons de pragmatisme économique : une ville comme Venise construit une partie de son rayonnement sur son cosmopolitisme. Par là même la plupart de ces villes vivent aussi par l’accueil de l’autre, un autre qui peut être extrêmement étranger. 

CC : Pour l’Antiquité nous ne disposons pas des mêmes sources et toutes les questions d’immigration économique sont très difficiles à percevoir. Comme souvent on se rabat sur le droit pour traiter la question de l’accueil. Il existe deux phases dans le monde romain :

  • Des fondements de la République au IIIème siècle av. JC : la mobilité horizontale est favorisée et  très fréquente comme la famille des Claudi venue à Rome avec 5000 dépendants et tout de suite intégrée aux patriciens. Tite Live insiste sur le rôle d’asile de Rome dans ses fondements. D’ailleurs sa vision  mythologique renvoie à l’accueil de l’autre, un accueil par la force avec le rapt des sabines. 
  • A partir du IIIème siècle la République se referme, instituant des distinctions juridiques entre citoyenneté  et domicile. La ville ne peut se limiter à la simple citoyenneté. 

CB : Très rapidement sur le XIXème siècle existent des dispositifs de contrôle des autres sur lesquels il n’est pas très pertinent d’insister. Mais le renforcement des contrôles met en place les caractères de la nationalité. Deuxième remarque : l’Italie du XIXème siècle est un pays d’exil, vers la fin du XVIIIème et du XIXème. L’altérité n’est plus entrante mais sortante. 

 

Nous avons pu assister à une table ronde passionnante menée par des chercheurs ayant rendu compte avec pertinence de la complexité d’une telle question. 

                                                                                                      

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon sur Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes depuis 2016.  

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