Ali Bensaad

Les migrations africaines au Maghreb et dans le monde arabe

Festival International de Géographie 2019 « Les migrations » - Samedi 5 octobre 11 h 15 à 12 h 00 – Sous-Préfecture, salle de réunion

Les migrations africaines au Maghreb et dans le monde arabe
Saut de la frontière, Maroc-Espagne (enclave de Melilla), Photo de José Palazon, 2014

Ali Bensaad, de l’Institut français de géopolitique de Paris, université Paris VIII,  se propose de réinterroger les représentations construites sur les migrations africaines vers l’Europe. Le propos doit permettre de renverser la perspective. Il s’agit de saisir la réalité, telle qu’elle s’est construite. Les Africains comptent très peu dans les migrations qui vont en Europe.

Le discours sur les migrations africaines se décline sur le mode du catastrophisme. On parle d’une ruée d’Africains où les migrants seraient la nouvelle figure de barbares, une focalisation particulièrement alarmiste et eurocentrée. Les États maghrébins ont amplifié ces migrations dites «des  invasions africaines », au moment où des migrants de peau noire traversent leur sol. En Afrique du Nord, on différencie les Maghrébins des Africains, il faut comprendre les Africains subsahariens.

I – Le fantasme de l’invasion

Dans les chiffres, au cours des années 90, les migrations vers l’Europe, comprennent autant de Marocains que tous les Africains réunis. Puis les Algériens suivent cette tendance après 2000. A ce moment là, 80 % des migrants vers l’Espagne ou l’Italie sont des Maghrébins.

Autour des migrants africains, pourtant largement minoritaires, va se construire cette menace d’invasion. Pour les pays du Maghreb, ils s’exonèrent de toute responsabilité, sous prétexte qu’ils sont seulement en transit. Ceci les dispense d’assumer des responsabilités sociales et juridiques. Pourtant, l’Europe leur donne des aides en fonction de la capacité des États à contrôler les frontières. Stigmatiser les migrations africaines est une façon d’occulter leur propre immigration vers l’Europe. Un durcissement sécuritaire se superpose au fantasme d’invasion.

II – Les migrations vers l’Europe

Les pays du Maghreb vont renverser volontairement la figure de la victime. Ils insinuent que les mouvements migratoires africains se destinent exclusivement à l’Europe, alors qu’ils ont commencé dans les années 60 chez eux.  Jusqu’aux années 85-86, pour venir en France, les visas ne sont pas nécessaires, les migrations clandestines étant rares. La mise place des visas en 1986 correspond aux attentats iraniens, afin d’avoir une traçabilité des mobilités. Pendant longtemps, ces migrants étaient contenus dans la zone saharienne. En Libye, 20 à 25 % de la population issue de l’émigration subsaharienne, tenaient l’économie libyenne. Ainsi les migrants participent au développement de ces régions. La Mauritanie est un pays d’immigration plus important que l’Europe (15 % de la population).

III – Le rapport des migrations avec la situation économique du Maghreb

La modernisation, associée à l’urbanisation et à la scolarisation active un déficit d’emplois (comme au Maroc) occupés par les migrants venant du Sud. Les diplômés nationaux espèrent mieux. Peut-on dire que les migrations génèrent une misère qui s’ajoute à la misère locale ? Ceci est une idée formatée dans un contexte de capitalisme et de fordisme. Les migrations se sont construites au travers d’ancrage dans les sociétés locales, fondées sur des rationalités économiques et sociales. Ces dynamiques migratoires viennent réduire les déséquilibres territoriaux. Elles correspondent à des attentes individuelles qui ne sont pas exprimées formellement.

Les pays du Maghreb se sont organisés en étoile autour de l’Europe et ils tournent le dos aux pays du Sahel alors que la population de ces derniers a construit des lieux de centralité au Sahara. Tamanrasset, créée ex-nihilo, était prévue pour 10 000 habitants. Aujourd’hui, on compte 150 000 habitants, majoritairement des étrangers utilisés comme main-d’œuvre dans le secteur des services. Les oasis qui existent au Sahara, sont des créations artificielles, comme des relais pour les échanges dans le commerce transsaharien. Cependant les villes sahariennes sont des tours de Babel africaines. Les géographes arabes médiévaux avaient donné le nom de Sahel signifiant « rivage ou côte », au moment où le Sahara fournit un capital, l’or et une main d’œuvre, les esclaves.

Aujourd’hui les pays maghrébins se sont complexifiés : pour entretenir les oasis, le recours aux subsahariens s’est imposé. Ces derniers se spécialisent dans la cordonnerie par exemple. L’informel est aussi très répandu. A Alger, les villas luxueuses de la nomenklatura sont édifiées par ces travailleurs. Si le minimum est garanti par l’État providence, le luxe passe par le secteur informel.  En Algérie, l’expérience coloniale et la fiction égalitaire prônée après l’indépendance, font que les populations sont très rétives à la domesticité qui est assurée par ces travailleurs subsahariens. En Mauritanie, la complémentarité est ethnique. Pendant que les négro-mauritaniens (anciennement sédentaires agricoles) s’emparent des emplois urbains, les Maures blancs mauritaniens migrent plus facilement. Ainsi la Mauritanie a autant d’immigrés que d’émigrés (15 %). A Dakar, les commerçants chinois sont fournis par les Maures blancs qui ont bâti des fortunes et un certain pouvoir économique. Le Maroc s’oriente de plus en plus vers l’Afrique subsaharienne pour l’économie. Le pays emploie par exemple des Africains francophones (pour Orange)

IV – L’externalisation  de la politique migratoire de l’UE.

Les injonctions européennes ont été précédées d’actions des États maghrébins comme les expulsions de migrants. Elles endossent et justifient la répression sur la population. Ces mesures répressives se sont amplifiées au fil du temps. La xénophobie d’état est aussi présente dans les populations locales, d’où cette ambiguïté des constructions nationales, alors que règnent l’intolérance et le racisme. Ce rejet n’est pas conjoncturel, il est déjà ancré depuis longtemps (Esclavage). L’islamisme conduit à trouver de la différence dans le semblable. On cherche l’identitaire, l’effacement de tout cosmopolitisme, mais toute recherche de pureté est une fiction.

Questions : le problème de la femme est qu’elle ne pouvait pas transmettre la nationalité jusqu’à très récemment. Ce sont les flux migratoires qui ont obligé à changer ces lois. La venue de l’autre est donc plutôt une bonne nouvelle.

Christine Valdois et Eric Joly pour les Clionautes

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