FIG 2019

Les barrières frontalières comme dispositifs anti-migrants

Conférence de Stéphane Rosière (Foyer du Temple) – Vendredi 4 octobre

Les barrières frontalières comme dispositifs anti-migrants
Auteur de la conférence

Stéphane Rosière est Professeur de géographie au laboratoire Habiter de l’Université de Reims. Spécialiste de la Hongrie et des minorités, il s’est intéressé de plus en plus aux frontières et notamment à la question des barrières frontalières. Il est l’auteur de Géographie politique et géopolitique : une grammaire de l’espace politique chez Ellipses, régulièrement rééditée.

 

 

Murs, barrières et barbelés…

Stéphane Rosière rappelle tout d’abord qu’il vaut mieux privilégier le terme de « barrières » à celui de « murs » car ces barrières sont rarement des éléments maçonnés. Le point de départ a été les attentats du 11 septembre 2001. Cette impulsion n’empêche pas les passages, y compris là où la barrière est forte comme à Ceuta et Melilla ; de nombreuses photographies en témoignent. La crise économique de 2007-2008 a renforcé le phénomène, tout comme ensuite la « vague » migratoire de 2015 (il vaut mieux privilégier l’expression de « vague » à celle de « crise », connotée négativement). Le monde connaît un processus de cloisonnement plus que de fermeture car le but n’est pas de se fermer, mais de créer des points de passage afin de contrôler. Il s’agit plus d’un contrôle des flux que d’une interdiction. Ainsi, la frontière entre États-Unis et Mexique, connue pour son mur, est la plus franchie au monde! Elle est très médiatisée et montre que les murs n’empêchent pas les flux. L’étude des barrières a été appelée par Stéphane Rosière et Florine Ballif « teichopolitique », du terme grec désignant le mur; cela concerne tant les barrières frontalières que les gated communities, qui se construisent selon le modèle du cloisonnement ou du checkpoint. Les dispositifs de cloisonnement ne devraient pas être appelés « dispositifs de sécurité » ; en effet, la sécurité renvoie à un danger pour la vie et des vies ne sont pas en jeu dans le franchissement des frontières. Les terroristes ne franchissent pas illégalement les frontières en général, sauf exception (Palestiniens avec des explosifs pour se faire sauter en Israël) : les terroristes du 11 septembre étaient entrés légalement et les attentats de 2015 à Paris ont été faits par des personnes légalement présentes sur le territoire, à quelques kilomètres de chez elles. La question migratoire n’est donc pas à lier à un enjeu de sécurité; c’est même un paradoxe effrayant dans le sens où ce sont les migrants qui fuient la guerre et qui ont donc un problème de sécurité. Certains dispositifs de type barbelés tranchants les font risquer leur vie.

 

Il existe une grande diversité dans les dispositifs anti-migrants aux frontières. Les clôtures et grillages représentent potentiellement 95 % du total de barrières, au sens où ils sont même présents au niveau des aéroports mais aussi des zones commerciales. Il faut y ajouter des barbelés (plus rare pour les zones commerciales…).  Les murs eux-mêmes sont assez rares car chers ; ils sont à longueur égale au bas mot 10 fois plus chers qu’une clôture. Il existe aussi des remblais, des tranchées, comme au niveau du Sahara occidental où le Maroc a créé un remblai de sable avec des bulldozers et pelleteuses. Les barrières peuvent souvent être électroniques ou optroniques (ex : caméras thermiques). Enfin, des armes létales peuvent être mises en place, pour tuer avec des processus de tir à vue/de tir automatique. Le mur de Berlin incarnait la combinaison de presque l’ensemble de ces dispositifs, à l’exception peut-être de l’optronique, pas encore inventée ; mais il existait déjà des capteurs de présence. Pour définir les barrières, la gestion du seuil à prendre en compte est cruciale. Travailler sur les barrières pose aussi des difficultés liées au secret qui les entoure. Ces dispositifs sont visibles du point de vue du matériel mais leur coût est un tabou. Le coût de construction est déjà élevé et difficile à atteindre mais c’est surtout le coût de fonctionnement qui est inaccessible. La construction d’un mur crée un cercle vicieux ; un morceau isolé ne sert à rien : il faut tout murer. Le meilleur exemple en la matière est celui de la frontière entre Arabie Saoudite et l’Iraq, qui doit déborder sur la dyade entre l’Arabie Saoudite et la Jordanie.

Géographie des barrières frontalières

Il y a aujourd’hui environ 27 000 km de barrières frontalières, contre 25 000, il y a seulement quelques années. Cela représente 11 % du linéaire de frontières dans le monde. Un quart seulement de ces lignes sont des lignes de front (comme au Sahara occidental ou au Haut-Karabakh) ou des lignes de cessez-le-feu (comme entre les deux Corée, au Cachemire, à Chypre entre nord et sud de l’île). Trois quarts des barrières sont donc tracées entre des pays qui entretiennent sinon de bonnes relations du moins des relations correctes. On peut proposer une triple typologie de dualités pour ces barrières : militaire/civile, terrestre/maritime, continue/discontinue. La barriérisation est un phénomène qui progresse aujourd’hui en Afrique mais c’est peu efficace dans le désert. Les informations restent lacunaires sur certaines zones et l’extension exacte des barrières reste imprécise. Par exemple, en Mongolie, la frontière n’est pas entièrement murée selon Stéphane  Rosière, notamment dans les montagnes ; mais un article de la revue PLOS Biology (sciences naturelles) dédié à l’impact des murs sur la faune estime que si. Au sein de ces barrières, la plus grande est celle entre Inde et Bangladesh qui mesure 3 326 km, de l’aveu même du gouvernement indien. Derrière la progression des barrières, le nombre de démantèlements reste réduit. Le principal cas est la frontière entre Éthiopie et Érythrée il y a quelques mois, lors du rapprochement entre les deux pays qui a vu le nouveau premier ministre supprimer ce dispositif. Il y a quelques années, les trois quarts des barrières étaient postérieures à 2001 ; aujourd’hui, ce sont sans doute les 4/5. Le phénomène est très contemporain.

 

Certains pays ont joué un rôle d’entraînement. Ce sont tout d’abord les États-Unis, avec l’opération Gatekeeper en 1994 puis le Secure Fence Act de 2006 et enfin la politique de Donald Trump. Israël est le second moteur, à partir de 2002, suite à la seconde Intifada. Voir le travail de Cédric Parisot dans À l’ombre du mur, qui montre l’efficacité de la barrière et ses limites, en soulignant que la baisse du nombre d’attaques vient, non de la barrière, mais des services secrets qui filtrent les individus et les arrêtent, en laissant passer les autres. Le mur conduit aussi à grignoter le territorien palestinien, qui devient un véritable archipel. Enfin, l’Inde en tant que pays qui a le plus de barrières au monde est également un « modèle » au sein des Pays du Sud. Un regard historique permet de rappeler que tout cela n’est pas nouveau : entre Égypte et Cyrénaïque libyenne, une barrière électrifiée a été construite par le colonisateur italien dès 1930, afin de se protéger des incursions venues du désert égyptien. De la même manière, les lignes Morice et Challes pendant la guerre d’Algérie visaient à protéger les positions françaises. Enfin, le rideau de fer et notamment le mur de Berlin sont un exemple marquant. On peut à nouveau souligner l’hétérogénéité des dispositifs, du mur bétonné à Jérusalem à la clôture virtuelle entre Slovaquie et Ukraine ; selon Stéphane Rosière, le coût serait de 100 millions d’euros, soit 1 à 3 millions d’euros par km. Autant d’argent qui n’est pas dépensé dans la santé, l’éducation, les retraites, etc. Et tout cela n’est que la partie émergée de l’iceberg ; derrière la barrière, il y a tout un système de surveillance, avec des moyens humains et technologiques.

 

Des barrières face aux migrants

Il existe 3 types de discours justifiant la construction de barrières frontalières : ceux liés à la lutte contre les trafics, ceux liés à la lutte contre le terrorisme et ceux liés à la lutte contre l’immigration illégale. En réalité, les ¾ des murs ont été édifiés contre les pauvres. Cela se voit avec une double logique de corrélation. D’une part, la quasi-totalité des barrières ont été construites par des pays riches contre des pays pauvres : c’est là où l’asymétrie de développement est la plus forte que les murs prolifèrent, notamment en Eurasie, premier pôle de barriérisation du monde. Evidemment, c’est un peu réducteur car les migrants ne viennent pas nécessairement du pays voisin mais une partie importante en provient souvent. Par ailleurs, si le différentiel de développement entre Bulgarie et Turquie est fiable (voire inversé), la Bulgarie est en réalité membre de l’UE; le mur a bien été suggéré par l’UE pour se protéger. Et l’asymétrie de développent entre Turquie et UE est réelle ; changer d’échelle permet de rétablir la logique. D’autre part, les barrières sont aussi perpendiculaires aux routes migratoires : « dites-moi où sont les routes, je vous dirai où sont les barrières ! ». Les barrières physiques sont le prolongement des barrières administratives. Par exemple, les Occidentaux bénéficient d’un passeport qui ouvre en général l’accès sans visa à plus de 150 États dans le monde (soit plus des ¾). Pour les pays pauvres, c’est l’inverse : un passeport afghan ne donne accès qu’à 19 pays sans visa…

 

Les conséquences des logiques de cloisonnement

La barrière stimule les trafics. Elle enrichit les mafias et les grandes firmes multinationales (aujourd’hui, la sécurité est devenu un marché ; par exemple, Dassault vit surtout grâce à des services dans l’aviation civile, le militaire ayant débouché sur un marché civil). Les barrières ont un coût humain immense, avec des milliers de morts chaque année (au moins 4 000 à 5 000, qui sont surtout des morts maritimes, en Méditerranée mais aussi dans le Golfe d’Aden et autour de Mayotte, les chiffres importants dans ce dernier venant sans doute de la relative transparence de la France tandis que de nombreuses morts ailleurs dans les monde ne sont pas comptabilisées). Les décès sont en augmentation, conduisant le laboratoire Migrinter à parler d’une « guerre migratoire ». En outre, elles sont l’occasion d’un fichage généralisé de la population qui fait froid dans le dos, même s’il faut éviter tout catastrophisme. Les coûts sont colossaux pour les migrants : il faut compter quelques centaines d’euros pour traverser la Méditerranée en avion en classe affaires mais entre 10 000 et 12 000 euros pour passer en bateau avec un passeur. Le plus riches paient peu pour aller au sud ; les plus pauvres paient beaucoup pour se rendre au nord. Les barrières profitent aux gangs, à la traite humaine.

 

Pour conclure…

Stéphane Rosière rappelle combien le libre-échange est différent de la libre-circulation des individus ; c’est très important. Les enjeux des barrières migratoires et de leur construction sont évoqués dans le livre Frontières de fer, à paraître en février 2020.

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