Le III° Reich : l’Empire de la Science

Table ronde, samedi 7 octobre 2017, Université, Amphi 1, Blois.

La table ronde proposée par le mémorial de la Shoah sur le thème “ le troisième Reich, l’empire de la science” est animée par Iannis Roder. Il est entouré par Yves Ternon et Johann Chapoutot, deux éminents historiens spécialistes de la fonction occupée par la science dans l’imaginaire et la politique criminelle des nazis.
Iannis Roder, professeur agrégé, est un spécialiste de l’histoire de la Shoah et dirige le centre de recherche historique du mémorial de la Shoah. Yves Ternon, chirugien de formation, a entamé des recherches historiques sur la médecine nazie à partir de 1965. Docteur en histoire de l’université Paris IV, il s’est imposé, au fil des décennies, comme un spécialiste de l’histoire des compromissions des médecins nazis dans la politique génocidaire du troisième Reich et a ensuite élargi le champ de ses recherches aux autres génocides du vingtième siècle ( arménien, rwandais). Johann Chapoutot, normalien, est professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne. Il s’est imposé comme un des meilleurs spécialistes internationaux de l’histoire culturelle du nazisme. Ses recherches et ses ouvrages ont contribué à renouveler la connaissance historique de l’idéologie nazie et l’interprétation du régime nazi.

Grâce à la qualité des intervenants mais aussi à la complicité manifeste qui unit Iannis Rodier et johann Chapoutot, nous avons assisté à une grande leçon d’histoire qui a comblé un public venu nombreux.

I – Décembre 1946: des médecins nazis au banc des accusés.


Pour entrer au coeur du sujet, Y. Tournon propose d’évoquer rapidement un fait judiciaire retentissant de l’immédiat après-guerre, le procès des médecins nazis organisé par un tribunal militaire américain, dans le cadre des dispositions internationales qui régissaient alors les procès de Nuremberg.

Ouvert le 9 décembre 1946, le procès des médecins nazis est le premier de la série de 12 procès pour crimes de guerre organisés après la fin du procès de Nuremberg qui avaient jugé les principaux dignitaires du régime nazi. Sur le banc des accusés, 23 nazis dont 20 sont médecins. Beaucoup sont des spécialistes éminents de la science médicale ou de la biologie. Certains ont occupé des fonctions centrales dans l’organisation et le fonctionnement du système criminel et génocidaire du troisième Reich. Parmi eux, quatre médecins, Karl Brandt, Joachim Mrugoswsky, Karl Gebbhardt ( président de la Croix rouge allemande en avril 45!) et W. Hoven ont participé au programme Aktion T4 visant à euthanasier les malades mentaux, handicapés et, pendant la guerre, un nombre considérable de déportés des camps de concentration. Tous sont accusés d’avoir pratiqué des expériences criminelles, des sévices corporels inhumains et la torture sur des civils, essentiellement des déportés des camps.

Ces procès posent à l’historien, mais aussi au simple citoyen qui s’y intéresse, de nombreuses questions:

Comment expliquer cette compromission massive des médecins allemands ( plus de 50% ont adhéré au parti nazi…) et des scientifiques en général avec le régime nazi? Comment expliquer qu’une bonne partie de l’élite scientifique de l’Allemagne, « la patrie de nombreux prix Nobel scientifiques », ait accepté de mettre son savoir au service d’une idéologie mortifère?

C’est à ces questions angoissantes que nos deux historiens ont tenté de répondre.

II – La science au service de la race aryenne

« Le nazisme, c’est de la biologie appliquée » . A. Hitler

Selon J. Chapoutot, l’union étroite entre le projet archaïque de retour aux sources de la supériorité de la race aryenne et le scientisme des nazis n’est en rien un paradoxe mais au contraire un élément essentiel pour comprendre l’imaginaire et l’idéologie nationale-socialiste. Les nazis vivent dans une société qui a porté la science au sommet et ils croient en la science ! Dans cette vision raciste du monde, la science – et en particulier la biologie- a pour mission de (re) découvrir les lois véritables de la nature, celles dont découlent les lois de l’Histoire, celles qui établiront de manière incontestable la supériorité de la race aryenne, celles qui enfin permettront sa régénération et légitimeront sa domination du monde. Ce postulat biologique posé, les nazis croient profondément que la science est un symptôme avéré du génie germanique, toute découverte scientifique, toute création culturelle ne pouvant être que germaniques.

Cependant, J. Chapoutot rappelle que cette foi scientiste n’est pas une invention nazie, mais qu’elle s’inscrit dans le fonds culturel européen et occidental qui s’est développé au XIXème siècle et qui a fait de la biologie la science par excellence. Les deux historiens rappellent qu’à la fin du 19ème siècle, le racisme biologique est conçu avant tout comme une science et qu’il se diffuse dans la droite nationaliste allemande à partir de la fin du siècle.
L’hécatombe provoquée par la première guerre mondiale et qui a vu « les meilleurs de la race » tomber au champ d’honneur aurait provoqué, associée au traumatisme de la défaite et du traité de Versailles, une angoisse collective de la dégénérescence et de l’extinction du peuple allemand.
Y. Tournon affirme que dès 1921, se développe dans la communauté des médecins et biologistes un discours eugéniste, définie comme une « hygiène raciale » et invoquant la nécessité d’éliminer à l’intérieur de la race les inutiles et les handicapés. Beaucoup de médecins de cette époque s’inspirèrent des travaux d’un médecin, généticien, anthropologue allemand, Eugen Fischer (1874-1967), recteur de l’université de Berlin. Même Hitler lors de son emprisonnement en 1923, aurait lu ses travaux avant de rédiger «Mein Kampf» . Fischer est auteur de la théorie de l’hygiène raciale durant le nazisme et le fondateur et dirigeant à partir de 1927 de l’institut d’hygiène raciale. Son ouvrage sur les principes de l’hérédité humaine et l’hygiène de la race est considéré comme ayant été une source inspiratrice de l’idéologie nazie, Fischer rejoint le parti nazi. En 1934, il donna ses cours aux médecins SS parmi lesquels se trouvait le docteur Joseph Mengele qui devint son assistant.
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III – 1933-1945 : médecins et scientifiques au service d’une vision raciste du monde

A partir de 1933, tout change. Ce qui relevait de la doctrine d’un parti politique d’extrême-droite devient vérité scientifique officielle. Médecins et scientifiques participent activement à cette «révolution culturelle».

Au nom de la science et du racisme biologique, les nazis entreprennent une révolution idéologique radicale qui repose sur un rejet absolu des valeurs humanistes et libérales occidentales. Ainsi, le « gentilisme » qui avait été défini par Fritz Lentz dès 1923 impose une nouvelle doxa : l’homme universel et l’unité du genre humain sont un mythe judéo-chrétien, seule existe la race, dont la survie est la valeur suprême et le fondement de la «morale» nazie. Dans la même logique, J. Chapoutot rappelle que le «corps allemand» désignant le peuple allemand n’est pas une image pour les nazis, mais une réalité concrète, une réalité organique. C’est le fondement de la révolution culturelle nazie, le rejet de l’humanisme et le retour glorifié de la nature, aux origines de la race, aux pratiques ancestrales des germains barbares, au retour à la loi de la nature, au darwinisme social en éliminant les malades, en promouvant la natalité, pour préserver le groupe, la «race» allemande. L’idéologie nazie se nourrit de cette obsession de la disparition du groupe.

Les deux historiens soulignent en outre d’autres facteurs individuels à l’adhésion au nazisme. L’expulsion des professeurs juifs ou opposants politiques des universités offrent des opportunités de carrière rapide dans tous les domaines ( Kristaller dans le domaine de la géographie urbaine, par exemple). La nécessité de se débarrasser des médecins juifs fort nombreux ( environ la moitié des médecins berlinois..) créent un formidable appel d’air pour entrer dans la carrière ou accroître sa clientèle

Selon Y. Ternon, cette conception raciste a des effets dramatiques dans l’univers de la médecine, d’autant que plus de 50% des médecins adhèrent (sincèrement?) au parti nazi. A partir de 1933, les chaires d’enseignement du racisme biologique se multiplient au sein des universités. Ainsi, on passe rapidement d’une conception humaniste de la médecine à une conception gentiliste où l’individu n’est plus qu’une cellule du « corps allemand » qui est le seul véritable malade à traiter. Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, les premières mesures furent prises pour modifier le système de santé allemand et en faire un système de santé d’Etat avec la création des offices de santé du Reich. De ce fait les médecins allemands et leurs ressources dépendaient de ce nouveau service. Les années trente virent alors l’explosion en Allemagne de l’enseignement du racisme dans la plupart des universités et parallèlement se dessina la nécessité de se débarrasser des médecins juifs allemands, plus de 50% des médecins à Berlin étaient juifs. La loi du 14 juillet 1933 marque une étape décisive qui s’insère dans un programme eugéniste et raciste inscrit dans un ensemble de lois, de circulaires dont la première étape fut la loi de stérilisation eugénique, une loi dite de prévention d’une descendance atteinte de maladie héréditaire. Cette loi imposait la stérilisation obligatoire pour les malades atteints de neuf maladies considérées comme héréditaires et congénitales or parmi les pathologies classifiées, cinq ne relevaient pas de l’hérédité, c’est une erreur scientifique soulève le conférencier. On estime cependant qu’environ 400 000 personnes furent stérilisés dans le cadre de ce vaste programme entre 1933 et 1945.
La médecine allemande à partir des années trente est désormais centrée sur l’hérédité et s’insère dans un processus de déréalisation (terme d’Elie Wesel), le passage de la protection de l’individu à un passage d’un individu qui n’est plus qu’un objet, assimilé à une cellule pouvant contaminer le peuple allemand et le rendre collectivement malade. Mais Yves Ternon relève surtout le paradoxe durant les années de 1933 à 1938, entre cette déréalisation et la médecine quotidienne de l’autre, parallèlement avec les progrès dans la médecine hygiéniste comme la lutte contre l’alcoolisme, la lutte contre le tabagisme en autres. Cette médecine criminelle se met donc en place à partir de toutes ces lois de stérilisation; ainsi le juridique a suivi la transformation de la médecine en médecine nazie.

Le passage à l’acte ente les théories eugénistes et la pratique génocidaire se fit par des médecins consentants à l’idéologie scientiste nazie. Les camps de concentration et d’extermination furent leur champs d’expérience criminelle. De la déréalisation de la pensée humaine de 1936-1938, on est passé de la criminalité nazie à la déshumanisation de la pensée chez les médecins nazis. Avec libération des camps et la fin de la guerre se posa la question de la responsabilité du corps médical allemand.
Au lendemain du procès des médecins nazis de Nuremberg, la plupart des médecins ne furent pas inquiétés excepté les vingt accusés, et continuèrent leur carrière de médecin. A partir du début des années soixante on découvrit qu’un des responsables de la stérilisation Action 4 vivait librement. Le réveil des mémoires par les victimes de ces médecins criminels nazis débuta. Yves Ternon termine cette conférence sur la conclusion que le national socialisme avait opéré une substitution de valeurs. L’hygiène raciale fonda et définit la médecine nazie. Elle renversa des barrières éthiques fragiles et inversa le sens de la pensée médicale sans toutefois interrompre le progrès scientifique. Et c’est bien là l’un des caractères spécifiques du génocide juif qui définit l’exceptionnalité de la Shoah : cette union de la technique et de la bureaucratie qui crée une distance entre le meurtrier et sa victime et efface la culpabilité de l’assassin. Des catégories entières de l’humanité, étiquetées sous-humaines ou non humaines, devenaient, par les mots et par le sens de ces mots, l’adversaire même que le médecin s’était engagé à combattre : la souillure, le germe, la maladie. Par cette aberration, la réduction d’un ensemble social à un organe, à une personne, à un corps, le médecin nazi n’avait plus qu’un malade : le peuple allemand devenu corps, alors que les individus devenaient des cellules de ce corps, vouées selon qu’elles le préservaient ou qu’elles le menaçaient à la protection ou à la destruction. Avec des capacités techniques intactes et une curiosité aiguisée, les médecins qui exercèrent sous le national-socialisme évoluèrent dans un cadre professionnel nouveau, celui qu’inspirait l’idéologie völkish où l’individu disparaissait au bénéfice de la communauté. C’est cet univers fictif aux valeurs inversées, cette fracture irréversible, que révéla le procès intenté par le Tribunal militaire américain n° 1 à Karl Brandt et ses co-inculpés, mais en fait à l’ensemble des médecins qui, sous le national-socialisme, avaient adhéré à une idéologie qui excluait la compassion.http://www.memorialdelashoah.org/wp-content/uploads/2016/05/texte-reference-memorial-shoah-ternon-proces-medecins.pdf

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