Les Rendez-Vous de l'Histoire de l'institut du monde arabe 2019

Le corps du Prophète – Enquête historique

Dimanche 14 avril 2019 14h/15h30 -Table ronde organisée en partenariat avec le magazine l’Histoire et animée par Valérie Hannin, directrice de la rédaction du magazine

Le corps du Prophète – Enquête historique

Intervenants :

-Joël Chandelier : archiviste paléographe, agrégé d’histoire et docteur, Joël Chandelier est actuellement maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université Paris VIII. Spécialiste des histoires des médecines latines et arabes, il a soutenu une thèse sur le canon d’Avicenne, publiée sous le titre  » Avicenne et la médecine en Italie » chez Honoré Champion,

-Julien Loiseau, professeur d’histoire du monde islamique médiéval à l’université Aix-Marseille, spécialiste des villes et de l’islamisation, il a dirigé la publication d’un colloque, publié aux Editions de la Sorbonne en 2018 sous le titre :  « Les vivants et les morts dans les sociétés médiévales. XLVIIIe congrès de la SHMESP (Jérusalem, 2017)

-Sohbi Bouderbala maitre-assistant à l’Université de Tunis dont la spécialité est de croiser pour les débuts de l’Islam les sources littéraires et les sources plus matérielles, telles que les papyrus et les monnaies par exemple.

La table ronde a été traduite en langue des signes (merci à l’équipe des traducteurs).

Valérie Hannin introduit le sujet est rappelant que le corps du Prophète est tout sauf un corps indifférent. Il est très présent dans les sources, ses gestes sont consignés dans l’ordinaire des jours, des plaisirs, de la maladie, avant et après la mort. Son corps est extrêmement cité et souvent, il est érigé en modèle. Nous avons affaire à un corps ayant des apparences de réalité, de concret, loin de l’idée que l’on ne pourrait pas se le représenter.

La première question, de nature pratique, est posée : de quelles sources disposons-nous ? Que nous racontent les textes ? Françoise Michaud dans son ouvrage consacré aux débuts de l’Islam parle justement de : « l’impossible biographie de Mahomet », car les sources sont le plus souvent hagiographiques, légendaires et tardives. Que peut-on en tirer ? Et, tout comme Jésus, sommes-nous sûr que Mahomet a existé ?

Joël Chandelier explique que nous disposons tout d’abord de sources externes à la tradition musulmane. En effet, les premières sources sont contemporaines de son vivant : nous disposons d’un texte syrien qui parle d’une victoire militaire de Mahomet à Gaza, d’un texte écrit  à Carthage qui évoque « les sarrazins » puis peu après sa  mort dans les années 660, tandis que sa première biographie est évoquée dans une chronique arménienne qui évoque un prophète dont la mission est de professer la foi d’Allah, qu’il dirige un peuple qui a renoncé à l’idolâtrie et qui se lance dans la conquête de la terre promise par Dieu à Abraham.

En revanche, pour la tradition musulmane, les textes apparaissent plus tardivement, notamment au IXème siècle avec surtout la biographie canonique (la sîrah) écrite par Ibn Hichâm mais qui est une version remaniée d’une première sîrah qui a été écrite par un certain Ibn Ishaq au VIIIème siècle.  Cette version aurait été une commande impériale qui se serait, selon son auteur, appuyée sur la première version. Ce dont on est sûr, c’est qu’il a bien existé un noyau narratif, fin VIIème début du VIIIème siècle. Donc nous disposons d’un matériel tardif certes, mais on sait qu’on a commencé à assembler un récit et à écrire à la fin du VIIème siècle, au début de la grande extension.

Nous disposons aussi des sources matérielles évoquant le prophète datant de la naissance de l’Islam, notamment des documents écrits émanant de chancelleries d’Egypte et de Palestine mais dans la titulature, on ne voit pas apparaître la figure du Prophète. On le voit à partir du contexte de la 2ème guerre civile dans les années 680 : à partir de ce moment, la figure du prophète est invoquée (Muhammad envoyé de Dieu) et devient un enjeu d’appropriation.

-Comment ce corps est-il décrit ? Est-il accessible ? Peut-on le toucher ? Dans l’article de la revue de l’Histoire, « le Prophète et ses femmes », Joel Chandelier décrit un prophète ayant aussi un corps comme saisi par des désirs irrépressibles.

Joël Chandelier indique qu’il y a bien une volonté d’Ibn Hichâm de décrire un corps exemplaire, un modèle à suivre sauf qu’il ne sera jamais égalé, mais dans le même temps, il n’y a quasiment aucune source littéraire où il n’y pas un chapitre où le Prophète est absent, donc son corps est assez accessible.

Pourtant, des éléments montrant cette contradiction entre l’idée d’un modèle et la mise en scène d’un corps pris par des pulsions. Mais, même si on a voulu enfermer le corps du Prophète dans un idéal à suivre, on peut voir apparaître un corps dans son contexte tout à fait humain, cédant à la peur, au désir charnel …

Valérie Hannin souligne que le corps du prophète donne lieu à une description très précise : selon Ibn Hichâm : « il n’était ni d’une grandeur excessive ni d’une petite ramassée mais d’une taille très moyenne […] son visage n’était pas trop gros ni ses joues trop gonflées, sa peau était blanche teintée de rose, ses yeux étaient très noirs et ses cils longs, ses membres et sa carrure étaient forts, il avait de longs poils sur la poitrine mais courts sur les mains et les pieds… ». A quoi correspond cette description physique ? De quelles sources disposons-nous en dehors de celle-ci ?

Pour Joël Chandelier, la description peut sembler étrange mais elle peut être aussi passée par un filtre d’interprétations renouvelé au fil des siècles. La couleur de ses yeux et de ses cheveux révèle pour les savants des caractéristiques propres à son corps qui sont liées à son âme. Dans la médecine et la philosophie grecques, il existait un lien très fort entre l’aspect extérieur et la réalité intérieure comme le montre l’existence d’une science depuis l’Antiquité : la physiognomonie, dont le but est d’étudier les signes extérieurs du visage pour en déduire le caractère. Or, le monde arabe est en contact avec le monde grec. A partir de cette analyse, des portraits expliquent comment le physique de Mahomet est interprétable et qu’il est la preuve-même qu’il est bien le Prophète. On retrouve cette analyse notamment chez Avicenne, philosophe et médecin qui réfléchit sur la nature de la prophétie. Il explique ainsi qu’un Prophète doit avoir un corps très particulier pour recevoir cette intelligence supérieure qui lui est envoyée. Par nature, le corps du Prophète est un corps humain, ce qui explique qu’il est aussi soumis à des passions ou à la colère. Mais il n’est pas tout à fait comme les autres non plus, il atteint un niveau d’excellence supérieur à celui des autres hommes. Les signes sont interprétés dans ce sens. Ainsi, les poils noirs sur la poitrine  sont le signe d’un caractère chaud, sanguin, nécessaire pour gouverner, ils dirigent le courage. Les yeux noirs sont considérés comme les meilleurs car, dans la médecine arabe, ils sont le signe d’un esprit plus acéré.

Valérie Hannin demande si nous avons le même genre de notations dans des sources comparables, par exemple pour Jésus ? Chez les Musulmans, Jésus a aussi un corps ayant les signes physiques montrant qu’il est un prophète mais, pour les Chrétiens, la question ne se pose pas de la même manière : le corps du Christ étant Dieu incarné, son corps ne peut être que parfait, il n’est jamais malade et non soumis aux passions. Chez les musulmans, le corps du Prophète est soumis à des évolutions et atteint la perfection. Mahomet peut tomber malade, il meurt, le Christ ne peut pas être malade : son corps n’est pas humain et toute une réflexion sur la complexion du Christ existe chez les Chrétiens. Pour Mahomet, nous disposons d’exemples de maladie et d’expérimentation de guérison. Il était notamment sujet à des migraines, et tentait de se soigner par une médecine liée à l’alimentation.

La seconde partie de la table ronde donne la parole à Julien Loiseau. Valérie Hannin  pose la question de savoir s’il existe d’autres sources matérielles, des traces du prophète qui ne sont pas seulement  autres que dans les textes ? Le corps du Prophète a-t-il laissé des traces ?

Julien Loiseau rappelle une évidence : la première trace qu’un homme laisse est sa dépouille mortelle, donc quelle est la matérialité historique de la dépouille de Mahomet ? Que reste-t-il de la tombe du prophète ? Cette question est d’autant plus importante qu’elle contraste avec celle concernant le Christ, mort et ressuscité, alors que dans le même temps, le Saint Sépulcre est vide. Médine est la ville où Mahomet a accompli son œuvre politique, où il a passé les 10 dernières années de sa vie, et où il avait construit aussi la première mosquée, attenante à sa demeure. A sa mort, il est enterré dans sa demeure, et plus précisément dans la chambre d’Aïcha. Que reste-t-il de cette tombe et de cette chambre funéraire ainsi que de la mosquée du prophète ? Selon une enluminure du XVIème siècle, on constate qu’une mosquée intègre dans son espace la chambre d’Aïcha. En réalité, le bâtiment fut construit au départ en terre puis au début du VIIIème siècle, elle est reconstruite en pierre, par le calife Ommeyyade au moment de la construction de la grande mosquée. A cette occasion, la chambre funéraire est reconstruite en pierre et murée sans aucun accès possible; une enveloppe de pierre qui l’isole du reste de la mosquée est en prime rajoutée. La chambre funéraire, rectangulaire, comporte trois tombes : celle du Prophète et celle de ses deux successeurs. Elle est intégrée dans un bâtiment à  la forme irrégulière disposant d’une pointe. Cette architecture a suscité des débats dans les décennies ayant suivi sa construction, mais il s’agissait de ne pas confondre la chambre avec direction de la prière et de la Mecque. La question est ici de savoir quelle est la place du Prophète dans la prière et il n’est pas question qu’il fasse l’objet d’une quelconque vénération. Elle fut rouverte dans les années 1470 : à l’occasion de travaux importants, les  murs de la chambre furent reconstruits et depuis elle n’a pas été réouverte. La volonté de ne pas transformer le lieu en lieu de vénération a primé, mais la construction donne une aura particulière à l’ensemble. Le tombeau existe toujours mais reste inaccessible depuis la conquête saoudienne et dans l’Islam wahabbite, cela doit rester ainsi : inaccessible et invisible. Le but est d’éviter toute forme de dévotion excessive sur la tombe. Cela n’a pas empêché cependant que le trésor de la tombe soit pillé en 1902.

Valérie Hannin reprend : les sources sont abondantes et variées, des textes de toutes natures sont disponibles, des traces matérielles existent. Mais il existe aussi des traces et des textes ambigus car ils contribuent à mettre Mahomet à distance et cela contribue à une image probablement interprétée et instrumentalisée. Que peut en faire l’historien ? Si la tradition s’intéresse autant à l’intimité du Prophète, c’est que le corps de ce dernier et de ses femmes ont constitué un enjeu crucial dans la construction du modèle politique islamique. Quel est donc le rapport entre le désir physique, le coup de foudre notamment pour une de ses cousines qu’il a donné en mariage à son esclave affranchi Zayd, et la question de la succession ?

Sobhi Bouderbala revient sur cette histoire connue et réutilisée en Europe, notamment par Voltaire. Une source fondamentale pour ce récit reste le Coran. Avant cette histoire et le Coran, les mariages incestueux sont interdits. Mahomet a adopté un esclave chrétien, Zayd, qu’il affranchit et adopte avant de lui donner Zaynab sa cousine en mariage. Quelques années plus tard, Mahomet rend visite à son fils adoptif mais a un coup de foudre pour Zaynab après qu’elle lui ouvre la porte dans une tenue légère. Zayd finit par répudier son épouse et Mahomet l’épousa après hésitations. D’après le Coran, Allah l’aurait autorisé à l’épouser malgré l’interdiction de base. Un verset rend finalement licite le mariage avec les belles-filles, une fois séparée de son premier époux; l’inceste est donc autorisé dans ce cas particulier. Il se termine avec une phrase qui interdit l’adoption en Islam puisque Mahomet décide de rompre le lien adoptif avec Zayd, alors que ce n’était pas obligatoire. Pourquoi cette rupture finalement ? (l’adoption est toujours interdite en Islam mais en pratique elle existe) Selon un historien, le verset a été rajouté plus tard par ses successeurs pour justifier deb couper court à la succession du Prophète, Zayd étant le fils susceptible de recueillir l’héritage politique de Mahomet. Ainsi, il ne peut plus lui succéder. Cette interprétation a fait polémique.

Dans les histoires prophétiques, les sources mettent en avant le désir de Mahomet pour les diverses femmes qu’il croise et épouse, comme Maria la copte. Les épouses sont mères des croyants et sont inaccessibles aux croyants, car il leur est interdit de contracter à nouveau un mariage après la mort du Prophète. Derrière cet interdit se trouvent des enjeux de pouvoir.

Le problème de la succession et de la stérilité est posé. Pourquoi tant de femmes et si peu d’enfants ? Mahomet a eu 8 enfants de Khadidjah qui meurent tous. Il a un seul fils de Marya (Marie) la copte qui meurt bébé. La succession se fera par Fatima. L’enjeu de succession est donc considérable. Pourquoi aussi peu d’enfants ? La question est-elle débattue ?

Sohbi Bouderbala souligne qu’il s’agit d’un sujet sensible. Certes, il y a les filles mais les enfants mâles, plus importants, mériteraient une étude. On lit dans les sources que Mahomet fut triste de ne pas avoir eu de descendance mâle, il est moqué pour cela par les mécréants de la Mecque, il est taxé de « castré ». Cependant, il finit par en avoir un de sa concubine copte, Marie qui lui fut envoyée en présent par le patriarche d’Alexandrie. La symbolique est forte  d’autant qu’elle est chrétienne, qu’il ne l’épouse pas, mais lui donne un enfant nommé Ibrahim, nom à la charge symbolique et religieuse majeure. Cette histoire a laissé des traces dans la toponymie de Médine avec le belvédère de la mère d’Ibrahim, par exemple. Mais Ibrahim meurt âgé de 20 mois. A cette occasion, la tristesse de Mahomet est rapportée : il pleure et là on voit un corps fragile qui meurt un an plus tard.

Cette absence d’enfant mâle a laissé la place au Calife. Une des critiques faite actuellement et qui fait l’objet d’une polémique naissance concerne l’oubli de la branche la plus importante : la propre famille de Mahomet, et ses petits-fils. Or, la découverte d’anciens écrits des exégèses coraniques chiites du Xème siècle montrent comment les premiers califes ont gommé du Coran des passages faisant mention explicite de la succession d’Ali et ses descendants, pourtant légitimes en termes de succession. Ici, nous rejoignons l’histoire des chiites et les enjeux actuels, l’opposition entre l’Arabie saoudite et l’Iran notamment. Cela illustre une nouvelle fois que le corps du Prophète n’est pas tout à fait comme les autres et les enjeux sont considérables.

Valérie Hannin aborde une autre tradition qui instrumentalise le corps du Prophète et le rappelle en le présentant comme modèle : la médecine du Prophète sur laquelle revient Joël Chandelier.

Cette médecine qui apparaît formellement autour du XIVème siècle, bien après sa mort même si des traces sont visibles avant, cette idée propose un modèle découlant du prophète : certes, il propose un comportement religieux et moral, mais l’idée émerge qu’il fournit aussi un modèle de comportement physique et qu’on peut s’inspirer de lui non pas pour gérer son esprit et son âme, mais son propre corps. Des éléments racontent sa vie quotidienne, au Xème siècle; des hadiths sont regroupés de différentes traditions sur ce thème. A partir des XIIIème-XIVème siècles, des savants en religion, et non des médecins, font des volumes intitulés explicitement « médecine du Prophète » dont le principe est de trouver dans la vie du prophète des éléments de médecine basés sur le principe qu’il n’y a pas de maladie créée par Dieu pour laquelle il n’y ait pas de remède, Mahomet étant le mieux placé pour connaitre les maladies envoyées par Dieu. Le texte débute par la tradition avec le Prophète, qui est analysée et présentée comme exemple de ce qu’il faut faire et ne pas faire pour éviter de tomber malade ou pour se guérir. Tous les aspects de la vie sont étudiés : sommeil, nourriture, vie sexuelle … Ainsi, pour ne pas tomber malade, il faut plutôt dormir du côté droit, car une tradition raconte qu’il se couchait du côté droit. Dès le XIVème siècle, certains de ces traités cherchent une justification physique et scientifique : on digère mieux, on soulage le cœur. Le thème de la nourriture est abordé à travers notamment une question : faut-il manger pour le plaisir ? Sur le modèle du Prophète, on considère que le plaisir est une bonne chose pour le corps. Une anecdote est rapportée allant dans ce sens. Un jour, on lui propose un lézard rôti qu’il refuse. La question qui lui est posée est de savoir si le lézard rôti est interdit par la religion. Il explique que cela n’est pas sa tradition, qu’il n’a pas l’habitude d’en manger et qu’il n’en a juste pas envie. Finalement, cette médecine est assez basique dans son ensemble, et repose beaucoup sur des conseils simples de modération. Mais elle en vient aussi à poser aussi des questions religieuses : peut-on ainsi utiliser des médicaments interdits par la religion mais bons pour le corps ? Le cas du vin, souvent utilisé comme fortifiant par exemple en médecine. La tradition grecque estime que c’est possible car la santé du corps passe avant. Mais, pour l’Islam, si Dieu a interdit, cela signifie que c’est mauvais pour le corps. Mahomet ne buvait pas de vin même si cette interdiction  a pris plusieurs étapes, et que cette interdiction est plus subtile car elle concernait d’abord certaines boissons fermentées. Le but reste de mettre en conformité la diététique avec les prescriptions religieuses. Pour des auteurs plus tardifs, la prohibition est sans nuance même si cela peut soigner et sauver une vie.

Cependant, la médecine arabe a pourtant d’autres relations avec les textes sacrés et généralement elle s’affranchit de la religion tandis que la médecine du prophète est plutôt une forme d’excroissance du domaine médicale. En effet, des auteurs de la fin du Moyen Âge observent qu’il existe deux types de médecine : celle de tradition scientifique, ancienne, et celle du prophète qui transmet des informations sur ce qu’elle était au temps du prophète. Mais cette dernière ne relève pas de la Révélation, n’est pas obligatoire et donc ne relève pas de l’obligation pour les croyants. Autant cette médecine du Prophète est influencée par des critères scientifiques (exemple : il aimait les dattes et le miel et on cherche à prouver scientifiquement l’intérêt des deux produits),  autant l’inverse n’existe pas la médecine scientifique grecque devenue arabe, ne s’intéresse pas du tout à la religion. Selon eux, le corps n’est pas dépendant de la révélation : il existe indépendamment de la religion. Cette médecine est donc relativement indépendante de la religion même si elle peut citer des passages du Coran.

Enfin, dans un dernier temps, Valérie Hannin interroge Julien Loiseau sur la question de la transmission physique : y-a-t-il des reliques du Prophète ? Des traces physiques, par exemple ?

Pour Julien Loiseau cette question se pose en miroir du christianisme qui, lui, en a fait grand-usage. Les restes mortels de Mahomet sont à Médine mais la visite pieuse du pèlerin, motivée par une bénédiction, est suivie par l’idée que le Prophète, comme d’autres, est toujours vivant dans sa tombe et que son corps est non corrompu, un Hadith rapportant une parole de Mahomet selon laquelle Dieu a interdit à la terre de manger le corps des prophètes. L’idée s’est donc imposée que le corps est intact en attendant la résurrection. Mais l’Empire musulman devenant de plus en plus vaste au fil du temps, le voyage s’avère long et difficile pour des musulmans éloignés des lieux de pèlerinage, il faut donc des solutions de remplacement quand on ne peut effectuer cette visite pieuse.

Il existe une forme de démultiplication du corps plutôt inattendue : ainsi, les descendants du prophète sont entourés d’une vénération particulière. Or, ils ont accompagné la dilatation du monde islamique. Les objets laissés par Mahomet ont été pieusement collectés : ce sont les reliques de contact, les objets qu’il aurait touchés comme un bol en bois installé dans un reliquaire en argent et faisant partie du trésor du palais de Topkapi. Les reliques sont nommées « les traces du prophète » et certaines traces ont été laissées par le corps lui-même comme des poils de sa barbe des cheveux et qui tiennent à un récit de sa vie lié au pèlerinage de l’adieu, alors que Mahomet a les cheveux longs. A cette occasion, il décide de se faire raser la tête et ses compagnons récupèrent ses cheveux. Cette collecte des traces du Prophète s’accélère au Moyen Âge et donne lieu à la construction de monuments, comme par exemple au sud du Caire, sur l’emplacement d’un ancien nilomètre. A cet endroit, une petite mosquée funéraire est fondée vers 1280 et elle est accompagnée de la construction d’un dôme funéraire. A l’intérieur sont conservés des objets : un morceau du bâton du prophète, des outils divers utilisés. Une autre trace au sens propre existe encore plus intéressante, une figuration de son passage au sens propre : ses empreintes de pieds. Ces dernières sont collectées et vénérées depuis les 14ème-15ème siècles. On en trouve notamment une à Jérusalem, et une autre en Inde conservée à la grande mosquée de Delhi. Elle est à relier au développement de la Dévotion à la sandale du prophète : des morceaux de cuir de la sandale du prophète circulaient et étaient conservées par les fidèles sur eux, comme source de bénédiction. Des traités sont également écrits sur ces objets, montrant qu’il ne s’agit pas uniquement de tradition populaire. En effet, il n’y a pas de coupure entre une tradition populaire et une tradition des élites, un continuum existe. Ainsi, les recueils de tradition du Prophète comportent une section dédiée aux objets ayant appartenu au Prophète et leurs mérites spirituels.

Ces vénérations et croyances accompagnent le développement de la dévotion envers le Prophète qui est devenu une figure sainte centrale. Cette inflexion est visible dès le XIIème siècle, notamment au moment où la fête d’anniversaire du Prophète se popularise. Comment s’explique cette montée du culte du corps du prophète ? D’abord, cela tient à une époque où les conversions s’accélèrent en Egypte, en Anatolie par exemple. Donc, il est assez probable que cette dévotion envers les traces du Prophète soit un point de passage pour ceux qui se convertissent à l’Islam. Mais l’essor du soufisme aussi à partir des XIIème et XIIIème joue aussi certainement un rôle : les traces du prophète incitent à la réflexion et à la méditation mystique individuelle.

 

Cécile DUNOUHAUD

À propos de l'auteur

Cécile Dunouhaud

Agrégée - Docteure en histoire Professeur d’histoire-géographie au lycée Marguerite Yourcenar de Morangis (91) Adhérente des Clionautes depuis octobre 2016 Membre du Comité éditorial depuis 2017 Représentante des Clionautes pour la Région Ile-de-France Globe-trotteuse [Europe-Equateur-Chine-Japon-Corée du Nord-Iran-Inde-Egypte ...]

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