Philippe Minard : On l’a assez dit, les épices ont joué un rôle dans la conquête coloniale, laquelle conquête a provoqué de profonds déséquilibres écologiques, sans parler évidemment du drame de l’esclavage. Le commerce des plantes est au croisement entre l’histoire des savoirs, avec l’inventaire des espèces, et l’histoire des échanges commerciaux à partir du XVIIe siècle. Quelles pratiques de terrain ? Qui fait quoi et comment ? Ce sont à ces questions que répond le dernier numéro de la Revue d’histoire moderne & contemporaine, intitulé “Le commerce des plantes: Empires, réseaux marchands et consommation (XVIe-XXe siècles). 

Rahul Markovits : Dès l’époque moderne, il y a eu une première mondialisation, appelée aussi protomondialisation ou mondialisation archaïque. Or, c’est un des enjeux du dossier de casser la distinction entre première mondialisation et celle du XIXème siècle, ainsi que de réunir les différents empires coloniaux. Le commerce des plantes s’inscrit dans l’Exclusif. Toutefois, le poids de la contrebande montre la porosité de ce système et légitime une approche globale.

Hélène Blais: Le commerce des plantes commence par la bioprospection qui recouvre les inventaires de plantes utiles dans le contexte colonial. On colonise aussi par l’appropriation des savoirs sur les plantes, par la manière dont on les acclimate.

Samir Boumediene: Au quotidien, la plante ne migre pas avec la protomondialisation. Les plantes qu’on utilise peuvent être remplacées. La notion même de ressource naturelle est une construction culturelle.

Philippe Minard: Les plantes intéressantes ont d’abord été les épices puis les stimulants (café, thé, chocolat, tabac), les plantes médicinales et enfin les plantes tinctoriales. Pouvez-vous chacun nous en dire plus sur vos recherches ?

Rahul Markovits: Le ginseng, « racine qui a la forme de l’homme »étymologiquement, pousse en Mandchourie mais on essaie de vendre une variété canadienne de la plante aux Chinois.

Claire Fredj: Le quinquina est l’écorce d’un arbre utilisé pour les décoctions, puis pour traiter les fièvres. La plante est envoyée en Algérie pour traiter le paludisme. La question a été de savoir qui fabriquait le traitement, comment on l’acheminait et comment on le conservait.

Hélène Blais: La vanille sert à parfumer. Eric Jennings dans la revue s’intéresse à sa commercialisation depuis Madagascar car la vanille peut être imitée.

Philippe Minard : La géographie du ginseng ou du quinquina est intéressante. Comment du ginseng canadien se retrouve-t-il en Chine ? Quel quinquina utilise-t-on en Europe ?

Rahul Markovits: La compagnie des Indes françaises fait acheter le ginseng au Canada par des Indiens, puis le ginseng passe par Londres, Amsterdam et La Rochelle, pour ensuite être acheté par les marchands chinois à Canton. Au XIXème siècle, il y a aussi revente aux marchands japonais.

Claire Fredj: Le quinquina ne pousse que dans les Andes (Pérou, Bolivie, Equateur…) puis cela arrive dans les ports français. Mais le quinquina s’acclimate à Java qui devient progressivement le premier fournisseur mondial mais au bénéfice des Hollandais cette fois.

Philippe Minard : Passons aux acteurs. Quel a été le rôle des médecins et quelle place accorder à la notion de succédané ?

Samir Boumediene: Effectivement, le rôle des médecins et des apothicaires qui travaillent avec les poudres et les racines est essentiel. On peut citer Nicolas Monardes (1493-1588) à Séville. Les plantes étrangères sont d’abord rapprochées des plantes déjà référencées dans l’Antiquité et qui sont les plantes-reines. Les plantes américaines doivent d’abord conquérir un statut de plante originale, ce qui suppose de s’intéresser à ce qu’en disent les Indiens.

Rahul Markovits: Le ginseng canadien est découvert par un jésuite, Joseph Lafitau, qui produit les premières gravures. Les premières analyses sont faites par le père Jartoux, un autre missionnaire.

Hélène Blais: À la fin du XVIIIème siècle, on crée des jardins botaniques pour la reproduction, l’acclimatation et le divertissement. Ce sont de véritables pépinières coloniales. Le directeur est chargé de dresser un catalogue des espèces qui poussent dans le jardin. Les plantes peuvent ensuite circuler sous forme de graines, d’écorce voire de plantes vivantes (caisses de Ward), avec des tarifications adaptées.

Philippe Minard : les plantes sont-elles toujours bien identifiées ? Y a-t-il des falsifications ?

Samir Boumediene: Le terme succédané est assimilé à ersatz, c’est-à-dire de qualité inférieure. Mais avant le XVIème siècle, il n’y a pas ce caractère dépréciatif. La falsification concerne surtout les poudres.

Claire Freds: Le quinquina arrive sous forme d’écorce. On peut juger de son apparence, de son goût… Comme le produit est cher, la fraude est grande. Les contrôles dans les Andes sont rares mais se renforcent à partir du moment où la production se javanise.

Philippe Minard : y a-t-il des bulles spéculatives ?

Rahul Markovits: Le ginseng étant très cher en Chine alors que son équivalent canadien l’est beaucoup moins, il a connu un cours chaotique. Le cours flambe jusqu’en 1752 et chute dramatiquement l’année suivante du fait de la surproduction et de la saturation du marché à Canton mais aussi du mauvais contrôle exercé par la Compagnie des Indes.

Hélène Blais: dans les archives d’Aix, on a trouvé le fonds d’un cartel de vanille de Madagascar pour contrer la vanille artificielle, avec une stratégie publicitaire et commerciale pour mieux mettre en valeur le produit d’origine.

Questions de la salle:

  • Quelles conséquences sociales pour le commerce des plantes au niveau local ?

Claire Fredj: dans les républiques andines, il n’y a pas d’usine de quinine, donc tout est exporté et transformé en Europe et aux États-Unis. La région d’origine profite moins que prévu de sa ressource même si localement, au gré de l’évolution des fronts pionniers, il y a des enrichissements circonscrits.

  • Modalités de transmission de savoirs ?

Claire Fredj : Difficile à saisir. Il y a des résistances par exemple face aux savoirs sur les plantes abortives. Le quinquina est un arbre inconnu puisque tout arrive sous forme d’écorce.