Imane Mostefaï (excusée), Élodie Roblain

La représentation figurée dans les arts de l’Islam (VIIe – XVe siècle)

Rendez-Vous de L'Histoire n°21 Blois 2018

La représentation figurée dans les arts de l’Islam (VIIe – XVe siècle)
Élodie Roblain, enseignante détachée à l’Institut du Monde Arabe. Université, Amphi 2, RDH Blois n°21 2018.

La représentation figurée dans les arts de l’Islam (VIIe – XVe siècle)

Imane Mostefaï (excusée), Élodie Roblain, enseignante détachée à l’Institut du Monde Arabe.

Université, Amphi 2

Séquence qui a une vocation pédagogique.

Lectures :

Le but de cette intervention est double :

  • Donner des arguments si jamais les enseignants rencontrent des oppositions, des résistances sur ce sujet.
  • Donner des pistes pour traiter cette question dans le cadre du programme de 5e.

I. Les représentations figurées et la problématique de l’image dans l’islam

Quand on parle de « représentations figurées », on parle de la représentation d’êtres qui ont une âme (animaux, hommes mais pas des plantes). La question de l’image se pose vraiment pour le cas de l’islam, mais la question de la représentation figurée se pose aussi pour  les autres religions monothéistes : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre » (Exode, 20, 2-17). Cette question concerne donc aussi le christianisme et le judaïsme.

La question de l’image (dessinée ou peinte), qui est étroitement liée à celle de la photographie, fait l’objet de divergences entre les savants musulmans.

Pour les débuts de l’islam, il s’agit d’un contexte de la naissance de ce nouveau monothéisme, c’est-à-dire le passage entre polythéisme au monothéisme et donc d’éviter l’idolâtrie et la vénération d’images sculptées comme auparavant.

Idée reçue : l’islam n’interdit pas la représentation figurée. En dehors des courants rigoristes de l’islam apparu au XXe siècle qui se réfèrent aux débuts de l’islam pour condamner un ensemble de pratiques : représentation figurée, pratique et écoute de la musique… Cela vient pour beaucoup de la pensée orientaliste. Nourane Ben Azzouna : « La question de l’image en islam : idole de l’orientalisme ? » Il y a plus de cent ans que l’« Occident » débat de la « question de l’image en Islam ». Est-ce à dire que le problème est insoluble ? Ou, comme le suggère le grand historien de l’art Islamique Oleg Grabar, que la question n’est pas pertinente ?

« Ô vous qui croyez ! Le vin, les jeux de hasard, les pierres dressées et les flèches divinatoires sont une abomination et une œuvre du Démon. Évitez-les… » (Coran, Sourate 5, Verset 90, traduction Denise Masson).

Idée que les Arabes en tant que Sémites étaient naturellement hostiles aux images et que donc c’est dans leurs « gênes ». Cette idée a été renforcée par l’orientaliste Georges Marçais au milieu du XXe siècle qui cherchait à expliquer les miniatures persanes. Il en a conclu que les Persans étaient Indo-européens et donc faisaient des représentations plus proches de celles des Occidentaux. Cette fausse interprétation est tenace et il faut absolument déconstruire cette idée.

Dans le Coran au sujet des images : il y a très peu d’occurrences. Les termes employés et qui se rapportent à la question sont les mots arabes « Soûrah » (qui pourrait être traduit en français par « forme », « figure », « image »), ainsi que certaines de ses formes dérivées comme « At Taswîr » (qui est l’infinitif du verbe « sawwara ». « At Taswîr » signifie littéralement créer, organiser, distinguer en donnant une forme particulière. C’est cette racine que l’on retrouve dans un des attributs de perfections d’Allah, « Al Mousawwir ». Ce terme est également mentionné dans plusieurs passages du Qour’aane, relatant la Création Divine.).

Le terme de « Soûrah » apparaît très peu plutôt des termes consacrés aux idoles (asnam, awthan) c’est-à-dire des statues qu’on adore, devant lesquelles ont fait retraite pieuse (tamathil) et les pierres dressées (ansab).

Al-Lât est l’une des trois déesses mekkoises mentionnées par le Coran pour fustiger le paganisme arabe qui en faisait des filles de Dieu, Région de Khanaser au sud d’Alep (Syrie), Ier siècle, calcaire, dépôt du musée d’Alep.
Bétyle, Pétra, Jordanie, Ier siècle. Musée de l’IMA, dépôt des réserves archéologiques de Jordanie.

Représentation d’Al-Lât. Cette représentation vient de Syrie et a subi les influences grecques et romaines. La déesse a les attributs de la déesse Athéna.

Jordanie : bétyle (maison d’un dieu), pierre rectangulaire aniconique, les idoles sont proscrites.

Mis à part le Coran, si on regarde les hadîths (recueils qui représentent une masse considérable, constitués près de 150 ans après la mort de Mohammed), on retrouve des éléments de la vie du prophète. Les traditionnistes qui les ont constitués les ont authentifiés avec une chaîne de témoins. Historiquement, c’est compliqué de s’appuyer sur cette source (décalage de 150 ans). Globalement condamnation de la représentation figurée mais ce n’est pas du tout monolithique.

« Les anges n’entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images ». Bukhârî, LXXVII, 87.

« L’envoyé de Dieu a dit : « Gabriel est venu vers moi et m’a dit : nous, les cohortes d’anges, n’entrons pas dans une maison où se trouvent un chien, l’effigie d’un corps ou d’un pot de chambre ». Kulaynî, Al Kâfî, « Tazwîq al-buyût ». 2

2 hadîths : la première est sunnite et la deuxième chiite.

Assimilation à l’impureté, dans la prière, le croyant après ses ablutions ne doit pas toucher un chien ou ses excréments. Il n’y a pas de condamnation nette.

Aïcha, une des épouses de Mahomet était très jeune. Dans leur maison, elle a installé des rideaux avec des représentations figurées. Le prophète lui a demandé de retirer ces rideaux « gênant pour la prière ». Elle en a fait ensuite des coussins qui ne lui ont en revanche pas posés problème. La même Aïcha surprise à jouer avec des poupées ou même des « chevaux ailés » par le prophète mais celui-ci n’y voit pas de problèmes, voire même s’amuse avec elle.

Il faut distinguer la tradition et le droit. Il faut nuancer les deux volets.

Dans le droit, Ibn Hazm, un grand juriste andalou auteur du Collier de la colombe estime licite de jouer avec des poupées.

Des islam »s »

Il y a des « islams », donc diverses opinions sur les images.

Pas de chapitres spécifiques sur les images ou représentations figurées ou de traités de droit sur ces questions, cela montre que peut-être les musulmans au Moyen Âge n’avaient pas ces questions comme priorités.

II. Proposition pédagogique

→ Examiner le statut de la représentation figurée sous les Omeyyades : les 4 premiers califes sont dits rashidun (les « bien- guidés »)

Fitna ensuite entre sunnites et chiites. A partir de 661, la capitale se fixe à Damas avec le règne de la dynastie des Omeyyades jusqu’en 750 (juste avant l’élaboration des hadîths).

→ exemple du Calife ‘Abd al-Malik (cf. Micheau Françoise, « ‘Abd al-Malik, premier calife de l’Islam »)

Dinar de ‘Abd al-Malik avant la réforme.

 

Dinar de ‘Abd al-Malik après la réforme monétaire

 

Pour Françoise Micheau dans Les débuts de l’Islam. Jalons pour une nouvelle histoire, 2012, Paris, Téraèdre, 255 p., ce calife est sans doute celui qui fonde l’État islamique d’alors qui s’agrandit entre 650-750 de l’Indus aux Pyrénées. C’est donc un très vaste empire. Pour Fr. Micheau, ce calife est celui qui fonde l’État, affirme un pouvoir arabe et musulman spécifique. Réforme monétaire mais aussi réforme de la chancellerie. Quand ils s’installent à Damas, les Arabes récupèrent l’appareil étatique byzantin (les écrits sont rédigés en grec, la frappe de la monnaie a été reprise des techniques byzantines…). Il demande que la chancellerie écrive en arabe et demande des monnaies aniconiques. Il y fait écrire la profession de Foi. C’est plus un acte politique que religieux. Il faut affirmer etlégitimer cette nouvelle dynastie.

Il semble aussi que la calligraphie ait joué un rôle très important. Alain Fouad George a montré que c’est un système très compliqué pour obtenir une grande régularité et une grande beauté dans cette écriture. Il manque les points diacritiques. Ici pour une même lettre on peut avoir plusieurs sons différents. S’il n’y a pas ces points, cela veut dire que ce n’était pas forcément pour le lire. ‘Abd al-Malik, pour se différencier du judaïsme et surtout du christianisme, choisit comme langage visuel la calligraphie.

On peut le voir aussi à travers deux monuments qui sont le dôme du Rocher (Jérusalem) qui a une décoration intérieure d’époque omeyyade et la Grande Mosquée de Damas.

Le choix de la calligraphie montre qu’en Islam, l’éducation religieuse ne se fera pas par les images.

Le Coran est une récitation de paroles.

On met en avant le verbe divin, ce monument s’inscrit contre la majorité chrétienne. Il s’agit d’affirmer un nouveau pouvoir, une nouvelle dynastie qui récupère tout de même les codes artistiques de ses prédécesseurs.

Mosquée de Damas : écoinçon en mosaïque. Le but était de faire des édifices aussi beaux que ceux des chrétiens, voire même utiliser des artisans chrétiens mais spécifier le pouvoir musulman par l’image.

Choix d’un langage visuel positif intéressant pour les 5e.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la même époque, des califes se font construire des châteaux dans le désert (des résidences secondaires). Qusayr’Amra en Jordanie au VIIIe siècle → fresques avec esclaves aux seins nus … Dans les espaces privés, la représentation ne semble pas poser de problème.

Fresque du château de Qasr al-Hayr al-Gharbi, Syrie, vers 730, Musée de l’IMA, dépôt du musée national de Damas.

Dans ces châteaux, nous avons même des représentations en 3 dimensions.

Il y a des sites antiques comme Palmyre qui ont dû inspirer ces œuvres.

L’idolâtrie est bannie mais la représentation figurée peut s’épanouir.

Au XIXe siècle, les Européens ont pensé qu’il y avait un problème de l’image en Islam car il n’y a pas eu de peintures; mais en réalité, il s’agit de cultures qui ont fait d’autres choix (exemple dans les livres des XIIe– XIIIe siècles pour les traces connues mais il est probable qu’il ait existé des livres illustrés avant qui auraient disparu).

On retrouve souvent ces images dans des ouvrages scientifiques.

 

 

 

Traité des étoiles fixes d’al-Sufi, constellation d’Orion, copie de 1266 (BnF Arabe 2489).

Les Arabes étaient de très bons astronomes. À partir de 750 et les Abbassides, relation avec la science des Grecs et donc on sait qu’il y a eu des livres d’astronomie à cette époque.

Il existe de nombreuses copies illustrées de ce traité, commandé en 965 par le sultan bouyide ‘Adûd al-Dawla au grand astronome ‘Abd al-Rahmân al-Sûfî. Il y décrit le système des constellations inspiré des Grecs. Le manuscrit, probablement exécuté sous les Seldjoukides, présente chacune des 48 constellations connues sous deux angles différents. La constellation d’Orion dans l’hémisphère sud est montrée ici.

Fable : la tortue et les deux canards, XIIIe siècle. BnF, Département des Manuscrits orientaux, Arabe 3465. Kalila et Dimna. Kalila wa Dimna

 

Les ouvrages littéraires constituent la seconde catégorie de manuscrits à peinture. Deux grands classiques de la littérature arabe donnent lieu à de nombreuses versions illustrées, fort prisées par une clientèle bourgeoise riche et cultivée. Le premier, Kalîla wa Dimna, est un recueil de fables d’origine indienne adaptées en 750 par Ibn al-Muqaffâ. Le second, les Maqâmât (Séances), est un récit picaresque du XIe siècle dû à al-Harîrî. D’autres ouvrages, comme le roman d’amour platonique de Bayâd et Riyâd dont il reste un seul exemplaire, copié en Espagne musulmane au XIIIe siècle, sont, eux aussi, ornés de miniatures.

Séance 43 : Al-Hârith et Abû Zayd conversent avec un homme à l’entrée d’un village
Muhammad al-Qâsim al-Harîrî, al-Maqâmât (Séances)
Miniatures et calligraphie de Yahya ibn Mahmûd al-Wâsitî, Iraq, 1237.
Papier, 167 f., 37 x 28 cm
BnF, département des Manuscrits, arabe 5847, f. 138
© Bibliothèque nationale de France

Alors qu’il chemine sur son chameau, al-Hârith rencontre Abû Zayd endormi près de sa monture. Ils chevauchent ensemble jusqu’au matin et arrivent dans un village. Les deux amis montés sur leurs chameaux luxueusement harnachés pénètrent dans le village. Ils pointent l’index droit vers un personnage, vêtu d’une longue robe rouge et chaussé de bottes noires, debout à gauche de la page. La tête levée dans leur direction, il semble les écouter ou répondre à leurs questions. Des bandes d’herbe aux délicates fleurs beige pâle et rouge définissent plusieurs plans ; le premier où se trouvent nos héros et leurs montures, étonnantes de vérité, le second rempli par une petite mare dans laquelle viennent s’abreuver des chèvres noires et marron, l’arrière-plan enfin où la ville se dévoile à nous. Sur la gauche, à coté d’un palmier dattier, se dresse une mosquée au dôme bleu et au minaret ceint d’une balustrade rouge. De grandes calligraphies ornent sa façade. Un bazar à coupoles s’ouvre sur une suite d’arcades abritant des échoppes où s’activent différents personnages. Les marchands conversent à grand renfort de gestes avec leurs clients hommes et femmes. Le village se termine par une tour à porte fortifiée que garde un porte lance. Hors de l’enceinte à droite, une femme est en train de filer de la laine à la main avec une quenouille. Les animaux domestiques ne sont pas oubliés, un coq et une poule sont perchés sur une échoppe, un bovidé surgit d’une arcade.

Émergence du portrait au XIVe siècle à cause de l’influence européenne. Les souverains utilisent de plus en plus le portrait d’abord en faisant venir des artistes européens (ex Portrait de Mehmed II par Gentile Bellini en 1479).

Question de la représentation du prophète

Mahomet recevant le Coran de Gabriel. Tiré du Jami’ al-Tawarikh (Histoire du Monde) de Rashid al-Din, Tabriz, Perse, 1307.

Aucune, avant l’époque du XIVe siècle sans doute, car ces nouvelles dynasties utilisent ces traditions avec l’apparition de manuscrits compilant toute la vie des prophètes.

 

©Rémi Burlot pour les Clionautes

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