Andréa Marcolongo, Philippe Bertrand

La part du héros : le mythe des Argonautes et le courage d’aimer.

RDV Histoire de Blois 2019- vendredi 11 octobre 14h30- 16h - Château de Blois, salle des États généraux

La part du héros : le mythe des Argonautes et le courage d’aimer.

 

 

Andrea Marcolongo, universitaire, s’est fait connaître avec le succès de son livre La langue géniale, où elle confie sa passion pour le grec, dont elle est spécialiste. Dans le Grand Entretien de Blois, elle présente son nouveau livre La part du héros : le mythe des Argonautes et le courage d’aimer, publié aux Belles Lettres.

A. Marcolongo souhaite s’exprimer en italien, son « italianité » se manifestant avant tout par la langue.  Ses propos seront donc traduits.

L’on peut regretter l’absence de présentation du livre, bien utile pour un public non averti.

 

 

 

Un art de vivre.

Philippe Bertrand commence par souligner que le livre se présente comme un manuel de savoir-vivre. En fait, Andrea a longtemps traduit Apollonios de Rhodes et s’est approprié des éléments de la culture grecque et sa façon de comprendre la vie.

P Bertrand interroge l’auteure sur sa critique sévère de notre société. Le grec permet de revenir à nos racines, dans une société frappée selon elle d’amnésie.  Pour A. Marcolongo, il ne s’agit nullement de rejeter en bloc notre société ou de pleurer sur un passé révolu, mais de regarder en face ce qui ne va pas pour l’améliorer. Écrire un livre est pour elle faire de la politique, au sens grec du terme.

 

Jason et les Argonautes : que nous dit le mythe sur l’homme et ce que nous sommes aujourd’hui ?

P Bertrand suggère que Jason est jeune et fait l’expérience de sa vie pour gagner en maturité. Pour Andrea, il est difficile de dire que Jason est jeune. Il faut utiliser le mythe pour montrer les personnages dans une phase moins mature qu’habituellement, c’est-dire la quarantaine. Ils sont prêts pour la vie, ont la capacité de se mettre en jeu, de prendre des risques. Ce n’est pas seulement une question d’âge. Ce que Jason trouve à la fin, c’est cette maturité.

 

Tous des Jason ?

Le livre  d’Andrea Marcolongo tend à montrer que nous pouvons tous faire quelque chose de grand.  C’est une des raisons qui a poussé Andrea à écrire ce livre. Encore une fois, c’est une question de politique au sens grec du terme. On écrit des livres quand on a besoin de dire quelque chose. Ici, il s’agissait de dire cette idée grecque de l’héroïsme. Le héros grec n’est pas un super héros, toujours vainqueur. C’est tout être humain capable de prendre des risques, d’aller au-delà de ses limites. Andrea revient alors sur des éléments de sa vie, faite d’une succession d’étapes à franchir, comme les études par exemple, où l’on doit toujours donner le meilleur de soi-même et où l’on oublie ce qui est le meilleur pour soi. Dans le sens grec, être un héros ce n’est pas accomplir des actes grandioses comme conquérir un territoire ou un château ; c’est poursuivre quelque chose de grand en ne se trahissant pas soi-même. Accepter le « Connais-toi toi-même » demande du courage.

 

Le sens du collectif

P Bertrand évoque la mode su selfie, la propension des diffusions sur les réseaux sociaux, dans l’immédiateté. Nous avons perdu le sens du collectif, de l’agora, de la politique au sens grec du terme.

Pour Andrea, c’est une réflexion qui mérite d’être approfondie. Elle aime la notion de « parole collective ». Ce que Périclès a montré, c’est que celui qui a les mots a le pouvoir. La parole commune suppose que l’on puisse demander au public ce qu’il pense. Cela implique une vision du monde.

 

Et l’importance des mots

Dans toute philosophie grecque, c’est le nom (mot) qui donne à la chose son sens concret. Andrea a récemment étudié la notion d’analphabétisme fonctionnel : ce sont des gens qui connaissent les mots sans savoir les utiliser. Un mot = une réalité. Elle rappelle que pour Jacqueline de Romilly, les mots sont comme des passerelles. Sans la passerelle, on tombe.

 

Que dire de l’influence grecque sur notre société ?

P Bertrand indique qu’Albert Jacquard a pourtant dénoncé la compétition à l’école. Mais Andrea n’est pas forcément d’accord avec ce courant de pensée dans la philosophie de l’éducation. Certes, connaître la langue grecque n’est pas indispensable mais, bien étudiée, elle apporte beaucoup. Un modèle historique de société ? Non, il ne s’agit pas d’idéaliser les Grecs et de les ériger en modèles de civilisation parfaite. Le terme démocratie, né en Grèce antique, a un sens très différent de notre conception.  Une femme grecque, à quatorze ans, n’a d’autre choix que de se marier ou devenir esclave. Présenter l’idée de civilisation grecque comme nos racines et comme un monde idéal est risqué et mérite d’être réfléchi.

P Bertrand demande comment l’on peut expliquer l’influence grecque sur la pensée occidentale.

C’est cette question qui a incité Andrea à étudier le grec à quatorze ans. Il était fascinant pour elle de comprendre comment une petite cité comme Athènes ait pu être fondatrice de philosophie, d’architecture, d’ astronomie, … Athènes a produit un un big bang culturel mais comme tout big bang, il a duré peu de temps. Aujourd’hui, nous bénéficions du processus de transmission de cette culture à travers l’histoire , les migrations, l’Asie, … Quand on lit Platon, on entre en dialogue avec tous ceux qui l’ont lu.

 

Le parcours de Jason sur la mer : lutter contre la peur et aller à la rencontre de soi.

Andrea n’est pas né dans une ville de bord de mer. La mer est un paysage intellectuel de la Grèce antique. Aujourd’hui, Mare nostrum est devenu un cimetière.

Jason arrive sur une île sans hommes, Lemnos. Créer une famille, ce sont les prémices de ce que cherche Jason. Ce premier arrêt est l’épisode le plus puissant. Les Lemniennes ont décidé de vivre sans hommes. C’est une excellente métaphore de ce que produit la peur : éloigner l’autre et se fermer à soi-même. Par peur, on peut ainsi éloigner le migrant ou s’enfermer dans les études classiques.

P Bertrand rappelle qu’A. Marcolongo a souvent fait part de sa peur d’écrire. Andrea confirme qu’elle ne voulait pas écrire son premier livre, et avait toujours refusé malgré les demandes répétées de son éditeur qui souhaitait un roman. De guerre lasse, il lui demande un jour si elle a quelque écrit déjà prêt ; c’est ainsi qu’elle lui donne le chapitre d’ouverture de La Langue géniale, dont il la presse de faire un livre. Dès lors elle ne peut plus reculer. P Bertrand évoque les risques de la célébrité. Pour Andrea, il faut en effet rester responsable, savoir dire non et rester fidèle à soi-même.

 

Comment est né le deuxième livre ?

Après le succès de La langue géniale, Andréa mène de front enseignement et rencontres littéraires mais le rythme effréné la contraint à mettre entre parenthèses son activité d’écrivain. On lui demande La Langue géniale 2 ou un livre équivalent pour le latin, difficile pour elle à envisager. Elle pense même arrêter d’écrire mais ne veut pas perdre son héroïsme. Elle a donc pris son temps pour savoir ce qu’elle voulait. Elle annonce que son prochain livre concernera l’étymologie.

 

La question de la langue et le sens de la mesure

La Langue géniale a suscité en Europe, où les langues anciennes sont en crise, un sentiment de nostalgie à l’égard du grec. Andrea s’est rendue en Amérique du sud et en Chine a l’occasion de la sortie du livre, avec l’appréhension d’y parler d’une langue et d’une culture totalement inconnues du public de ces pays, aux cultures si différentes de la nôtre. Or, contre toute attente, elle a pu y retrouver le plaisir de lire Homère sans qu’on lui demander : À quoi ça sert ? Parce qu’en effet on n’écoute pas la radio en se demandant : À quoi ça sert ?

Deux sentiments ont marqué Andrea : la question des mots et de leur partage, et la peur que nous perdions tous quelque chose. Or, une langue ne se perd pas.  Si on perd le français, on perd les Français.  Le peuple se perd avec sa langue. Pourquoi donc cette peur ? Les barbares sont-ils à nos portes ?

P. Bertrand souligne que le numérique peut provoquer la perte de connexions cérébrales. Pour Andrea, le mot est relié au réel, notre devoir est de relier le virtuel à notre langue.  Internet est comme une grande bibliothèque et l’on agit comme si l’on possédait tous le code. Or, ce n’est pas le cas. La plus grande source de connaissance peut alors devenir source d’ignorance.

Comme le dit P. Bertrand, il s’agit de trouver le juste milieu des choses, comme le gouvernail des Argonautes. Andrea confirme que la question est au cœur du livre. La « mesure héroïque » (titre italien du livre) est le chapitre central. Dans l’antiquité, dépasser la mesure mène à la tragédie. N’oublions pas le « Rien de trop  » du temple de Delphes.

À son retour, Jason ne reconnaît plus les habitants. Il tue un ami.  Ce fait montre que l’on peut tous faire de erreurs, ne plus savoir ce que l’on cherche. Jason abandonne deux de ses compagnons, il les oublie, comme les langues que l’on oublie, parce que l’on arrête d’en prendre soin. Pensons au patois interdit parce que perçu comme antirépublicain en France. Les dialectes sont généralement considérés comme inférieurs. L’histoire de l’Italie est  plus compliquée encore. L’unité italienne s’est forgée par la création d’un italien commun, en opposition aux dialectes locaux. Pourtant certains mots perdurent moins standardisés que la langue commune.

Concernant le grec, il n’y avait pas UN grec antique : on connaît cinq variantes littéraires et combien pour la langue orale ?

P Bertrand évoque le risque de retour au nationalisme et le refus de la diversité culturelle. Pour la Ligue du Nord, l’intégration, qui ajoute de la diversité, conduit à se priver de quelque chose. Or l’intégration ne consiste pas à baisser le niveau pour que tout le monde soit égal mais à élever le niveau pour que tous aient accès à des choses différentes. Sans la contamination d’une langue par une une autre, une langue meurt.

Dernière étape : Médée et l’amour

P Bertrand mentionne le rapprochement phonétique de héros et Éros, dont Andrea rappelle qu’on le trouve chez Platon.  Le courage d’aimer, c’est ce qui nous pousse à aimer. C’est la tension qui nous pousse à donner le meilleur de nous-même.

Doit-on y voir une vision naïve et galvaudée de l’amour ? Nullement. L’amour prend ici un sens philosophique. Les choix de Jason et Médée sont décidés par les dieux. C’est une façon de motiver Jason à chercher la Toison d’or. L’amour est un instrument du dépassement de soi. Pour Médée aussi, il est l’occasion de se découvrir soi-même et de trouver le courage de partir.

Médée, contrairement aux autres héroïnes mythologiques, incarne toutes les personnalités d’une vie de femme : la jeune fille, celle qui quitte le père, l’épouse, la magicienne et la séductrice. C’est aussi une étrangère, qui a fait le choix de quitter sa terre.

 

En conclusion, le charme, la passion et la voix douce et mélodieuse d’Andrea Marcolongo ont offert au public un entretien passionnant. Le dialogue entre le monde grec et celui d’aujourd’hui nous montre combien les classiques, pour reprendre l’expression de l’auteur, sont toujours bien vivants en nous, pour peu qu’on veuille bien se laisser enivrer par la beauté de leurs mots.

 

 

 

 

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