Lascaux, un art de cour ?

Lascaux, un art de cour ?

Jeudi 11/10/2018 Conférence à la Maison de la magie

« Lascaux, un art de cour ? »

Emmanuel Guy, dernier ouvrage : « Ce que l’art préhistorique dit de nos origines »

https://editions.flammarion.com/Catalogue/au-fil-de-lhistoire/ce-que-lart-prehistorique-dit-de-nos-origines

 

Emmanuel Guy, historien de l’art et docteur en paléontologie, nous propose à partir de son dernier ouvrage une hypothèse audacieuse : des chasseurs-cueilleurs du paléolithique supérieur européen auraient fondé les premières sociétés inégalitaires, contrairement à l’idée communément répandue de petites sociétés mobiles, partageant les ressources et considérées,à l’instar des sociétés premières comme les aborigènes.
L’une des pistes les plus intéressantes est à chercher dans les conventions et systèmes de représentations utilisées par ces sociétés, tel l’art pariétal propre au Pliocène européen dont Emmanuel Guy est un spécialiste. D’autres évoquent le climat et les espaces naturels favorisant des activités qu’on peut qualifier de pré-agricoles.

Qu’est ce que cet art dit des chasseurs-cueilleurs du Pliocène européen ?

Un style qui s’apparente au naturalisme (photo) alors qu’ailleurs en Europe, on trouve des formes symboliques abstraites invoquant le surnaturel.

Que peut signifier cette différence remarquable et ce goût prononcé pour l’imitation et ce, pendant des millénaires ? Il aurait fallu donc des apprentissages pour former des artistes expérimentés…
Hypothèse : un pouvoir hiérarchisé faisant valoir de façon ostentatoire par la prouesse technique (l’artiste, le commanditaire) son contrôle de la nature. Ce qui est en contradiction avec ce que l’on sait des sociétés de chasseurs cueilleurs… Hiérarchie des sociétés en question ? Brian Hayden, paléontologue canadien, postulait il y a une dizaine d’années que l’inégalité sociale serait née au Paléolithique supérieur. Par exemple, chez les Aborigènes, pas de propriété foncière, partage des prises de chasse, etc.
Alors, comment concevoir une société de chasseurs cueilleurs hiérarchisés à l’image des sociétés agricoles ?
L’anthropologie d’Alain Testart avait déjà recensé en 1982 des inégalités qu’il nomme « de stockage » (carte photo), avec double condition : l’alternance entre abondance saisonnière et pénurie climatique, liée à un climat continental à forte amplitude, les groupes concernés étant quasimen tous dans l’hémisphère nord.

Noblesse, roturiers et esclaves étaient présents sur la côte pacifique nord-américaine, où des sociétés de pêcheurs de saumon fumaient ensuite des prises certainement très abondantes. Or, ces sociétés de pêcheurs ont construit des mythes d’appropriation de la terre et de domination, matérialisés par des totems devant des constructions en bois (cf. Claude Levi-strauss) et une vie beaucoup plus sédentaire que nomade.


Quels indices seraient applicables pour nos chasseurs-cueilleurs ?

Un climat tempéré continental avec des amplitudes marquées impliquant des pâturages et animaux herbivores nombreux.  En fait, des conditions de vie plus clémentes que celles communément admises et une steppe très étendue au sud de l’Europe. N’oublions pas qu’un mammouth mangeait environ 200 kg de fourrage par jour!

Si l’on regarde l’habitat dans les zones concernées : Europe centrale et orientale, des maisons en os de mammouth, des fosses de conservation dans le permafrost, des campagnes de chasse toute l’année ; Europe de l’Ouest, des outils de découpe, etc. ?
La question funéraire est également intrigante – même si elle ne peut être significative; quelques centaines de tombes sur plusieurs millénaires – néanmoins,  la tombe de Singar (photo) avec des enfants richement dotés nous suggère une transmission héréditaire.
Quelle fonction pour l’art ?
Une logique héraldique ? Quelques exemples: un bestiaire volontairement restreint, des représentations hors-cadre naturel sorties de leur espace, une codification géométrique de placement des animaux, l’absence de narration, les dessins les plus élaborés dans de vastes salles – on supposera qu’elles aient pu être montrées à un large public ; absence généralisée des humains.
En outre, trois indices stylistiques plaident pour un lien entre art et pouvoir, même si ce ne peut être démontré avec un code stable sur des distances importantes. 

1- un simple contour linéaire, des dessins privilégiant la tête, l’avant.
2- le style « Lascaux », qui se retrouve dans des régions aussi éloignées que le nord de l’Espagne et les Pouilles, ce qui suggère des échanges de techniques, voire des écoles d’apprentissage. On notera que sur le littoral nord-américain, les mariages exogamiques sur des distances importantes sont la règle chez les élites.

 

Maintenir l’ordre du passé est le propre des sociétés de chasseurs-cueilleurs, faire évoluer les styles seraient la marque d’une modernité : les vaches de Lascaux sont ,elles, non plus en pure silhouette mais en 3 dimensions. Au total, des hypothèses séduisantes que de nombreux indices corroborent mais dont la solidité demeure et demeurera certainement parcellaire. Ainsi en va-t-il de notre compréhension d’un passé aussi lointain et dont la chronologie dépasse par son ampleur notre entendement de « modernes ». Il nous reste la fascination sans cesse renouvelée pour ces ancêtres humains à la fois si lointains et si proches…

À propos de l'auteur

Jean-Michel Crosnier

Prof HG / EMC au lycée du Grésivaudan, Meylan-Grenoble Intérêts scientifiques : totalitarismes ; histoire et géographie culturelles ; géohistoire ; questions géopolitiques ; révolution numérique Membre du comité éditorial des Clionautes pour les questions géopolitiques et numériques ; clio-carto ; clio-news Membre du comité scientifique du Festival de géopolitique de Grenoble    

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