La réforme du lycée en actes : bilan de notre enquête.

La réforme du lycée en actes : bilan de notre enquête.

Depuis que la réforme du Baccalauréat et du Lycée a été lancée, les Clionautes ont été conviés par le CSP et la DGESCO à toutes les réunions préparatoires. Nous ne nous sommes pas contentés de commenter les différents documents ou éléments d’information présentés. Nous avons à chaque fois fait valoir notre expérience concrète des élèves, des classes et des établissements. C’est l’avantage d’un mouvement national, pour ne pas dire international quand on songe à nos adhérents d’outre-mer et des lycées français de l’étranger.

En tant que membre actif des Clionautes, vous avez reçu il y a quelques semaines un questionnaire sur la mise en place de la réforme dans votre établissement. Nous avons le plaisir de vous en communiquer les résultats aujourd’hui. Nous remercions chaleureusement tous ceux qui ont bien voulu participer. C’est cet état d’esprit volontaire qui fait la richesse de notre association.

1) Comment les réformes ont-elles été vécues au sein de l’équipe des professeurs d’Histoire-Géographie ?

Les réponses font état d’un profond mal-être. Trois idées reviennent quasiment à chaque fois : la lassitude, l’inquiétude et le mécontentement.

Lassitude face à des réformes menées tambour battant. Les collègues qui ont enchaîné la réforme du collège avec celle du lycée, soit parce qu’ils ont muté entre-temps, soit parce que leur service est à cheval entre collège et lycée (postes partagés, établissements privés sous contrat ou lycées français de l’étranger notamment), sont les plus exposés. Cette lassitude se nourrit aussi de la conviction que, réforme après réforme, la situation s’aggrave. Un collègue de l’académie de Rennes souligne que la réforme Chatel était déjà une « ineptie » et que toutes ces évolutions rendent « fatalistes ». Plusieurs Clionautes affirment enfin que la suppression des filières, objectif a priori valable de cette réforme, est un leurre : dans un lycée de la Martinique, les élèves ont massivement choisi les spécialités Mathématiques, Physique et SVT, et ce n’est pas un exemple isolé.

L’inquiétude est, quant à elle, alimentée par les multiples incertitudes qui planent sur la rentrée prochaine. Quels emplois du temps sortiront des contraintes liées à l’alignement des spécialités ? Comment cumuler sur une année les différentes épreuves communes de contrôle continu en Première avec les contraintes existantes pour l’épreuve anticipée de Français, le(s) bac(s) blanc(s) de Terminale ? Que sera le fameux Grand Oral et comment s’y préparer au plus tôt ? Cette réforme est une « usine à gaz » pour reprendre l’expression d’une collègue de l’Académie d’Orléans-Tours.

Le mécontentement s’exprime face à l’alourdissement des charges de travail. Le resserrement des services sur le strict enseignement disciplinaire (fin des TPE et des AP), la diminution pour ne pas dire la disparition des heures en demi-groupe, le remplissage des classes jusqu’à saturation, les contraintes liées aux nouvelles évaluations conduiront à la nette augmentation du nombre de copies. À cela s’ajoute la charge de préparer les nouveaux programmes en Seconde et en Première. Les collègues engagés dans des projets scolaires ou impliqués comme professeurs principaux ou encore membres de différentes instances d’établissement hésitent à renouveler leur engagement, par crainte d’être débordés. Enfin, les réponses déplorent une dégradation des relations de travail avec les collègues. Florilège entendu en salle des professeurs : des enseignants de Mathématiques qui objectent aux professeurs d’Histoire-Géographie qu’ils sont « privilégiés » car faisant partie du tronc commun et n’ayant pas lieu de se plaindre de la perte de dédoublements, des professeurs de SES et de Philosophie qui estiment que les postes des professeurs d’Histoire-Géographie sont moins prioritaires car « nous pouvons enseigner en collège », etc.

2. Les réformes font-elles perdre ou gagner des heures en Histoire-Géographie ?

La perte est très sensible en lycée professionnel, notamment dans un lycée de Gironde où, rien qu’en première année de CAP, on passe de 5h30 par semaine (Français, Histoire-Géographie, EMC) à 1h30, au profit d’une co-intervention avec un collègue d’enseignement professionnel. Ailleurs, deux paramètres entrent en réalité en ligne de compte : l’ouverture de groupes de spécialité et la configuration statutaire des équipes. Sur ce dernier point, dans les équipes où il y avait un Bloc de Moyens Provisoires (BMP), ces heures disparaissent dans la majorité des cas enregistrés : l’EMC et le partage de spécialité avec les SES autorisent ainsi un transfert de nos heures, avec l’objectif avoué de préserver les postes de ces collègues titulaires. Dans un lycée de l’académie de Montpellier de 1200 élèves, un BMP disparaît à la rentrée à cause de la perte d’heures en EMC et la quasi-éviction de l’Histoire-Géographie pour l’enseignement des SNT. Par contre, dans les équipes où il n’y a que des titulaires, c’est le statu quo qui ressort.

Beaucoup de collègues s’inquiètent et ce motif est à rajouter à la liste commencée plus haut— pour la rentrée 2020. Nul ne peut prédire quel sera le succès de notre spécialité en Terminale par exemple. Une seconde perte sèche est à prévoir avec la finalisation de la réforme. Dans un lycée de plus de 2000 élèves de l’académie de Caen, si les élèves boudent la spécialité de Terminale, ce sont deux BMP qui seront menacés.

3. Quels sont les outils pédagogiques proposés aux élèves à la rentrée prochaine ?

Contrairement aux annonces médiatiques, le numérique ne s’imposera pas comme le premier outil pédagogique à la rentrée prochaine, soit parce que la région refuse de payer les abonnements, soit l’établissement n’est ni adapté ni préparé à gérer le changement. Un témoignage venu de Haute-Savoie explique ainsi que dans son lycée de 950 élèves, il n’y a que …deux jeux de vingt tablettes pour tout l’établissement. Un collègue de l’académie de Nice explique que le budget très faible alloué par élève (7 euros) rend impossible la constitution d’un jeu de manuels pour l’Histoire ET la Géographie. Dans un lycée de Bretagne, on réutilisera les vieux manuels d’Histoire-Géographie et on se contentera de la version pdf en livre accès de l’édition collaborative lelivrescolaire. Dans un lycée de l’académie de Nancy-Metz, le manuel numérique n’intervient que pour la Seconde et pas pour la Première. Dans un lycée de l’académie de Bordeaux, on invite les élèves à utiliser leur smartphone et leur forfait personnel pour compenser l’absence de wifi. D’autres s’interrogent sur la pertinence du tout-numérique, en termes de coût pour la collectivité mais aussi pour les familles, sans parler de l’invasion des écrans au quotidien, du risque sanitaire et de la surconsommation énergétique.

4. Quels sont les premiers éléments connus d’organisation des épreuves communes de contrôle continu ?

Voilà une question qui a fait ressortir le degré de (dés-)organisation des établissements. Les dates données sont provisoires, quand elles existent. Un établissement de l’académie de Rennes a par exemple estimé que ce n’était pas à l’administration de s’en charger ! Ces épreuves obligent à des programmations communes, programmations loin d’être acquises partout en ce début juillet. Un établissement a fait le choix de la semestrialisation. Pour reprendre un mot fréquemment employé dans les réponses, tout cela est « flou ». Par contre, plusieurs collègues en Rhône-Alpes ont été convoqués en juillet pour fournir les sujets de la future banque d’épreuve.

5. Comment s’organise l’enseignement de Spécialité dans les établissements ?

Les réponses sont ici plus contrastées qu’ailleurs. Le partage de la spécialité HGGSP voit s’installer dans certains établissements un climat de plus en plus tendu, avec des enseignants de SES qui réclament le partage intégral de cette spécialité, quand bien même les programmes sont clairement articulés autour du pivot géopolitique et historique, ne laissant aucun doute quant aux enseignants à même de les mener à bien. Il ne nous appartient pas de refaire une nouvelle fois les débats épistémologiques des Sciences politiques ou de lutter contre une réforme qui s’applique d’ores et déjà. Nous sommes un mouvement de spécialistes, pas un mouvement syndical ou politique. Nous allons donc être concrets au risque de déplaire.

Dans un établissement de l’académie de Nice, la spécialité sera partagée entre les enseignants de Histoire Géographie et SES. Un enseignant de cette matière refuse tout compromis et dans un conflit qui s’est figé depuis des semaines, voici ce qui semble devoir être mis en place à la rentrée. 1 heure enseignée en SES, 3 heures en Histoire Géographie toutes les semaines. L’enseignant de SES a convenu que seul le thème 1 était de son ressort. Donc c’est le seul qu’il enseignera, pendant 24 semaines. Les élèves de cet établissement ayant choisi la spécialité HGGSP auront donc une étude sur la Démocratie éclatée sur toute l’année, à raison d’une heure hebdomadaire et, le reste des thèmes sera étudié en parallèle avec des enseignants d’Histoire Géographie. Il ne faut pas être grand clerc pour mesurer les difficultés méthodologiques ; les élèves condamnés à jongler avec en permanence deux thèmes, un programme perdant toute cohérence. Quant aux E3C, quant à la nécessaire programmation d’équipe, il n’y en aura tout simplement pas. L’enseignant de SES a déjà fait savoir qu’il ne corrigerait pas cette épreuve de E3C construite par des enseignants d’Histoire Géographie. Ce n’est pas un cas isolé, dans la même académie, des collègues ont entendu que les professeurs de SES ne participeraient pas aux corrections. Dans un lycée d’Aix-Marseille, le partage a été fait mais il n’y a pas de programmation commune. Le pire, dans le premier cas évoqué à Nice, est qu’il ne s’agit même pas de sauver un poste. La réalité est plus froide. Cette réforme n’étant pas acceptée par tout le monde, l’engagement politique et syndical est parfois limpide et assumé ; il s’agit tout simplement de faire échouer la réforme à la base. Quid des élèves ? Eh bien ils seront sauvés si la réforme est abandonnée, CQFD. Le fameux « cas échéant » a ouvert une boîte de Pandore qui peut devenir ingérable au niveau local.

Le partage a été acté par nombre de chef d’établissements. Ces derniers ont une réforme à mettre en place, des enseignants à mettre devant les élèves. Lorsque les équipes ne s’arrangent pas, ils tranchent de façon médiane par un partage, ce qui se retrouve dans toutes les Académies. Que les programmes ne soient pas adaptés, que les enseignants de SES ne soient pas qualifiés pour les traiter en intégralité contrairement à ceux d’Histoire Géographie n’entre pas en ligne de compte.

Les Clionautes ont toujours affirmé que la non clarification du partage de la Spécialité allait poser de lourds problèmes. De fait, même quand il n’y a pas eu de partage final de la spécialité, de nombreux collègues ont regretté le ton houleux des discussions et les tensions créées. Si l’enseignement de spécialité devait devenir synonyme du n’importe quoi pédagogique, il y a fort à parier qu’à l’avenir les élèves s’en détourneraient, sans parler des impacts en termes d’images pour le Supérieur et donc les logiques Parcoursup. Il est temps de trancher ce nœud gordien.

À propos de l'auteur

Déborah Caquet

Professeur agrégée au Lycée de la Vallée de Chevreuse (Gif-sur-Yvette, 91). Intervenante régulière dans le Supérieur (chargé de TD en L3 Géopolitique, jurys de concours, etc.) Présidente des Clionautes.  

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