Le monde connaît une séquence guerrière sans précédent entre 1870 et 1945, avec l’accroissement de la puissance de destruction des armements, ainsi que l’extension géographique des conflits, culminant dans les paroxysmes de la Seconde Guerre mondiale.

Cette période a fait l’objet de profonds renouvellements historiographiques, suivant trois axes principaux, dont le troisième volume de la collection « Mondes en guerre » propose une synthèse illustrée.

  • Une histoire mondiale, d’abord, qui prend en compte la dimension impériale des conflits mondiaux, le rôle qu’y jouent les empires coloniaux, mais aussi les circulations des acteurs et la dimension planétaire des théâtres d’opérations. 
  • Les questionnements ont également évolué, l’histoire diplomatique et militaire classique s’enrichissant désormais d’interrogations sur les violences de guerre, les rapports de genre, les bouleversements intimes ou psychiques provoqués par les conflits. –
  • Le rapport aux sources, enfin, s’est transformé, par l’intégration croissante de témoignages ordinaires, écrits par les combattants comme par les civils, mais aussi par l’attention portée aux productions iconographiques, dessin, cinéma, photo de guerre, que le travail historique prend désormais comme matériaux à part entière.

Modérateur: Hervé Drévillon. Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directeur de la recherche historique au Service historique de la Défense.

Intervenants:

  • André Loez: agrégé et docteur en histoire, professeur en classes préparatoires littéraires et chargé de cours à Sciences Po Paris, André LOEZ a consacré ses recherches aux désobéissances militaires et à l’histoire sociale de la Première Guerre mondiale. Il a notamment publié 14-18, les refus de la guerre. Une histoire des mutins, ainsi que Les 100 mots de la Grande Guerre, et La Grande Guerre, carnet du centenaire (avec Nicolas Offenstadt). Il se consacre également à l’histoire publique à travers l’émission de podcast Paroles d’histoire
  • Julie Le Gac: historienne, maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l’Université de Paris Nanterre, Julie Le Gac est notamment l’auteure de l’ouvrage Vaincre sans gloire. Le corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944), éditions Belles Lettres, Paris, 2013.

Je vous propose un résumé des principaux échanges durant cette table ronde qui fut organisée à l’occasion de la sortie du troisième volume des Mondes en guerre dont le sous-titre est Guerres mondiales et impériales (1870-1945).

La table ronde démarre par un hommage à Dominique Kalifa qui a travaillé, entre autres choses, sur le concept de chrononyme. Un ouvrage collectif sur ce sujet et sous sa direction était sorti en janvier 2020, Les Noms d’époque. De “Restauration” à “années de plomb” » chez Gallimard. Les travaux de Dominique Kalifa sur ce concept ont été précieux dans la réflexion sur la séquencialisation des périodes chronologiques, notamment dans l’ouvrage présenté ce jour. 

 

I/ Sens de la période 1870-1945

HD (Hervé Drévillon): quel est le sens de la séquence 1870-1945 ?

AL (André Loez): comment fait-on pour raconter des guerres mille fois revues ? Un des choix est de ne pas faire quelque chose de linéaire. Cela a déjà été fait de nombreuses fois. Sur la question de la périodisation, nos dates conventionnelles étaient à repenser. On peut s’interroger sur le sens de la période 1914-1918 pour la Grande Guerre. Les grecs par exemple ont une période qui va de 1912 à 1923. Autre exemple, la Seconde Guerre mondiale entre 1939 et 1945 n’a pas de sens pour la Chine pour qui cette guerre démarre en 1931 pour terminer en 1949.

1870 n’est pas une césure absolue. D’autres éléments sont abordés avant comme la guerre de Sécession, par exemple. Néanmoins, 1870 représente une bascule dans la manière de faire la guerre. L’idée était d’insérer les guerres mondiales dans une chronologie plus large. La chronologie sur ces questions s’élargie. On est dans une perspective plus globale. Par exemple à propos de la guerre russo-japonaise, les historiens parlent désormais de World War O. L’ouvrage est composé de chapitres chronologiques et parfois thématiques en mettant en parallèle les guerres.

JLG (Julie Le Gac): Je rédige le chapitre sur les combattants abordés dans une étude sociale et culturelle des combattants. La chronologie fait question. Écrire l’histoire des combattants ne peut pas être fait sans tous les acquis de l’historiographie de la Première Guerre mondiale. Cette séquence chronologique “1870-1945” fait sens surtout pour l’histoire franco-allemande. Pour d’autres aspects, 1870 peut avoir moins de sens. Sur différents aspects, on a mis la focale sur d’autres conflits. Si on s’intéresse aux troubles psychiatriques de guerre, là, la guerre russo-japonaise aurait un rôle plus important. L’idée est de penser des continuités, ruptures, évolutions. Il s’agit d’élargir les questionnements et la réflexion.

HD (Hervé Drévillon) : j’ai été convaincu par cette façon de faire les choses. J’ai géré l’ensemble de la série, mais j’ai dirigé le deuxième volume. 1870 n’est pas une rupture totale. Par exemple, la guerre de Crimée est abordée dans le second et le troisième tome. Je trouve qu’il y a une totale cohérence entre les tomes, comme un système de tuilage.

Quel est le positionnement de ce troisième volume dans l’ensemble de la série ? L’objectif est d’étudier la guerre à l’échelle mondiale. La perspective est comparative en étudiant différents espaces, différents contextes mais aussi dans une perspective globale. Étudier la guerre à l’échelle mondiale ne veut pas dire nier le facteur national, mais le mettre en perspective critique. Or, dans la Mondes en guerre, il y a un volume original qui traite des guerres mondiales. Quelle est la spécificité d’une guerre mondiale dans la perspective d’une étude sur la dimension mondiale de la guerre ? La dimension impériale a souvent été un facteur structurant du caractère mondial. C’est la raison pour laquelle la série s’appelle “Mondes en guerre”, c’est parce que le monde c’est aussi la façon de percevoir le monde. La dimension impériale a tendance à structurer le monde. Les guerres menées par l’Empire romain étaient quasiment toutes des guerres mondiales car elles impactaient la quasi-totalité de l’écoumène. Dans cette perspective de longue durée, quelle est la spécificité de la séquence des guerres mondiales et quelle est l’articulation entre dimension mondiale et impériale ?

 

II- Spécificité de la séquence des guerres mondiales et articulation entre dimension mondiale et impériale

AL: C’est un défi. Première question, comment appeler ce volume ? Guerre totale ? Trop utilisé. En histoire, c’est peut-être un peu égarant. L’idée de guerre impériale permet d’associer deux caractéristiques : période des impérialismes pleinement réalisés. Tous les Empires coloniaux ont achevé les prises de contrôle. Le monde est connu et maîtrisé.

Guerres mondiales ? Ce titre implique les grandes puissances qui ont des ambitions mondiales. Il y a un intérêt à mettre en parallèle l’impérialisme à d’autres impérialismes : impérialisme japonais, allemand. Relier les guerres mondiales par le prisme de ces volontés d’empires très éphémères. Il y a cette idée qu’il y a quelque chose d’impérial qui traverse la période avant même la guerre mondiale. La période est paradoxale.

Dans les volumes précédents, on voyait des mondes guerriers différents. Jusqu’au XVIe siècle, on va avoir des hybridations, des apprentissages mais un soldat de Louis XIV ne ressemble pas à un soldat de l’Empire chinois. On a un monde connecté mais pluriel. À la fin du XVIIIe siècle, le monde se met à ressembler à l’armée prussienne. Ce modèle est adopté partout. On a une universalisation d’un modèle, c’est un monde interconnecté mais presque sur un même modèle. On a quelque chose que l’on pourrait appeler la mondialisation impérial: mondialisation des connexions par le fait guerrier mais aussi impériale car sous le contrôle des grandes puissances impériales.

HD: il y a un processus de mondialisation qui débute avec l’expansion coloniale. Ensuite, la transformation de ces espaces en Empires coloniaux. C’est un processus de mondialisation. Un événement symbolise la mondialisation, c’est la naissance du droit international de la guerre. C’est seulement à partir des années 1860 qu’un droit international se formalise. C’est un des signaux de la mondialisation de la guerre.

JLG: à l’échelle des combattants, on voit une cohérence. Ce nouvel impérialisme se caractérise par le recours à des combattants des colonies pour mener à bien ces conquêtes. L’armée française va avoir recours à des combattants algériens pour entreprendre la conquête du Maroc. On a une première rencontre où les combattants des colonies sont les artisans de l’impérialisme européen. Dans les guerres mondiales, cela est renforcé avec l’utilisation des combattants des colonies sur le théâtre européen. Cette rencontre entre les différents combattants et les enjeux des interactions au quotidien sur ces théâtres d’opération sont importants. La dimension impériale amène à réfléchir sur la distinction des combattants et sur les conséquences de cet impérialisme. Cette période nous amène également à penser le rôle de ces guerres mondiales dans les fissures de ces empires coloniaux.

 

III- Le concept problématique de guerre totale

HD: il y a un concept souvent associé aux guerres mondiales, celui de guerre totale. Un concept problématique sur le plan historiographique. Le concept de guerre totale change selon les points de vue et il est difficile d’objectiver les critères. Celui qui exprime le mieux le caractère incertain de cette guerre totale, c’est Goebbels lorsqu’il déclare :“Je vous demande: voulez-vous la guerre totale ? Si nécessaire, voulez-vous une guerre plus totale et plus radicale que ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui ?” lors d’un discours à l’éducation du peuple et à la propagande au palais des sports à Berlin en février 1943. Comment fait-on par qu’elle soit plus totale ? Ce concept a une dimension politique, y compris historiographiquement. Actuellement, le concept tend à s’ouvrir aux guerres de la Révolution française et de l’Empire.

La guerre totale est un concept écran. On se focalise dessus et du coup, on oublie l’objet que ce concept est censé ordonné. Il y a une dimension structurante de la guerre totale, c’est le concept de l’implication de la totalité des sociétés et aussi l’effondrement de la distinction entre civils et militaires. Erich Ludendorff dit que la guerre totale “c’est quand le système politique se soumet aux impératifs militaires”. Peu importe la définition, il y a une dimension importante et c’est celle de l’implication des sociétés civiles.

AL: ce concept pose problème car les guerre ont toujours impliqué les civils. Exactement au même moment où les moyens sont très importants, ils sont utilisés sur les civils. Donc, c’est la capacité d’atteinte des civils qui est plus forte. On a des préoccupations morales et juridiques et en même temps on a ces atrocités pendant les guerres mondiales. Le terme de génocide est né durant la Seconde Guerre mondiale pour penser quelque chose qui paraissait neuf. En vérité, ce n’est pas l’atteinte aux civils qui est nouvelle mais plutôt le fait que cela préoccupe autant les gens. À la fin du XIXe siècle, on a des sociétés alphabétisées, des appareils-photos. Tout cela permet d’avoir des témoignages directs de l’expérience combattante et cela permet de prendre davantage conscience des atrocités de la guerre.

JLG: on peut revenir dans ce cadre sur les violences dont sont notamment victimes les femmes dans ces conflits mondiaux. Se pose la question de la sexualité des soldats, de la prostitution. Les femmes de réconfort utilisées par l’armée japonaise sont certainement l’exemple le plus violent. Les viols de guerre sont souvent pensés comme inévitables, comme un mal nécessaire qui serait corrélé à des besoins sexuels des combattants. Or, on peut distinguer des degrés d’intensité, de fréquence et donc faire des distinctions. Par exemple, en distinguant l’attitude des États-majors à l’égard de ces violences afin de remettre en cause l’idée selon laquelle ce ne serait pas possible de réguler ces phénomènes.

HD: quand on dit que la guerre est un phénomène social, on a quand même tendance à révéler une société masculine. Ce n’est pas par choix, mais c’est parce que les sources sont très genrées. Le volume 3 permet de prendre conscience que la guerre est un phénomène qui impacte l’ensemble de la société.

L’iconographie de cet ouvrage est remarquable car on y voit des femmes. On prend conscience de cette dimension de la guerre. Qu’est-ce qui a guidé les choix iconographiques ?

 

IV- Les choix iconographiques

JLG: dans l’ouvrage, il y a des témoignages qui sont insérés. Ils permettent d’approcher l’expérience de la guerre.

HD: une dimension importante de la Seconde Guerre mondiale va donner lieu à de nouvelles conventions de Genève et va se poser le problème de la qualification de la violence de guerre. Ce qui caractérise cette séquence de l’histoire de la guerre, c’est un degré et des modalités de violence qui interrogent. Qu’est-ce qui caractérise la guerre ? C’est l’usage de la violence. Qu’est-ce qui fait que l’on considère le citoyen d’une puissance ennemie comme un ennemi qu’il faut cibler ? Certains historiens disent que c’est la Révolution française qui est à l’origine de la guerre totale car les révolutionnaires ont instauré la conscription. En fait, c’est Louis XIV. Quand les systèmes de conscription se sont développés, à chaque fois il y a eu des efforts pour cadrer juridiquement. On peut mentionner notamment le Lieber code de 1863 qui va inspirer les conventions de Genève. Dedans on y trouve des questions comme : faut-il considérer un citoyen d’une puissance ennemie comme un ennemi ? Beaucoup de dispositions amènent à considérer que le citoyen ne peut être visé que s’il est soldat. Quand on regarde les guerres révolutionnaires, il  y a quand même un moment où les pertes civiles sont moins importantes que les pertes militaires. Avec cette séquence des guerres mondiales et impériales, on  un développement particulier de la violence en termes quantitatifs mais aussi en tant que phénomène. Cela débouche sur la nécessite de caractériser la violence.

Qualifier la violence, c’est aussi une problématique que se pose l’historien. Comment peut-on caractériser la dimension de la violence ?

 

V- Comment peut-on caractériser la dimension de la violence ?

JLG: le nombre de morts des guerres mondiales montre l’intensité des combats qui résulte des évolutions technologiques. Les historiens se posent la question de l’expérience de la violence subie. Dans la Seconde Guerre mondiale, l’immense majorité des blessures sont infligées par l’artillerie. Il faut aussi considérer la violence et l’impact sur le psychisme des combattants. Ces troubles ne sont pas nouveaux, mais la question va se poser en termes accrus. Cette question des violences subies et commises va alimenter de nombreux débats juridiques.

AL: pendant longtemps, la violence de la guerre n’a pas été un problème pour les chercheurs. La question de la violence n’était pas interrogée. C’est devenu de plus en plus un objet d’interrogation car les nouveaux chercheurs n’ont pas connu ces guerres. Cela a alimenté des questions sur le fait guerrier. Comment comprendre les crimes des nazis ? Dans les années 1960, le concept de banalité du mal d’Hannah Arendt fait évoluer notre pensée. Le mal ne vient pas forcément de personnes atteintes d’une quelconque maladie mentale. Dans les années 1980-1990, l’ouverture des archives et des lieux à l’est fait aussi prendre conscience de l’ampleur de la violence, notamment avec l’extermination par balles. Les nouvelles explications apportées à ces violences ont ensuite été diffusées sur d’autres conflits.

HD: la violence n’a pas toujours été un objet d’analyse. Dès que l’on s’intéresse à la question de la violence, il y a une tentation de l’absolutisation de la violence. Il faut rappeler que la violence est un phénomène social. L’usage du bombardement stratégique est déjà utilisé sous Louis XIV qui fait bombarder l’intérieur des villes pour viser la population civile. Viser les populations civiles en guerre est une pratique qui existe depuis longtemps. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les victimes sont biens plus nombreuses qu’à l’époque contemporaine car il faut prendre en compte le facteur technologique.

On peut se demander comment une société, un chef militaire assume de développer ce type de violence. Il y a là un ensemble de dimension qui sont un fait historique. La violence est un fait historique.


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