BLOIS 2015: La France face au retour des empires.

Il s’agit là d’un compte rendu concernant la conférence donnée par Jacques Lévy et Bertrand Badie au sujet de la France et de l’idée impériale, assez peu en réalité du retour des empires.

La France face au retour des empires.

Lors de cette très intéressante conférence, Jacques Lévy et Bertrand Badie ont eu à cœur de discuter la notion d’empire et l’intime relation séculaire que notre pays entretient avec elle. Ainsi à l’issue de leur intervention, fort pertinente, on peut affirmer que la problématique suivie interroge ce lien. Pour autant le retour contemporain de grandes puissances à vocation potentiellement impériale dans la géopolitique mondiale a été complètement évacué de la discussion.
On peut dès lors résumer leurs propos en deux axes de réflexion. Le premier vise à définir l’empire et le second à caractériser et analyser les tensions que cette notion impériale génère pour la France, son rôle dans le monde et la représentation qu’elle se fait d’elle-même.

Pour M.Badie, afin de définir l’empire, il faut se garder de tomber dans certains pièges de représentation. Il faut faire attention à ne pas s’enfermer dans la perception morale entre « empire élu » et « empire maudit ». De même, il faut prendre conscience que la catégorisation institutionnelle n’est pas forcément porteuse de sens. Pour exemple l’empire du Brésil au XIXe siècle était à bien des égards moins « impérial » que certains Etats-nations tels les Etats-Unis d’Amérique au XXe siècle. Pour le professeur, un empire est davantage le fruit d’une volonté impériale qui est fonction des possibilités, du contexte et de la mémoire des populations. L’empire se définit donc comme « un système qui fonctionne davantage par rayonnement que par territorialité », où la centralité entre en interaction avec des marges influencées. Ce rayonnement impérial entraîne un certain messianisme qui se voit comme « libérateur ». De cette représentation découle alors l’interventionnisme. Pour le politiste « n’est empire que celui qui rayonne régionalement » et ce rayonnement déclenche le messianisme.
Jacques Lévy se garde bien d’imaginer une catégorisation entre empire et Etat-nation. L’Etat-nation ou l’empire est, pour lui, la variante d’une même idée. Une centralité géographique s’assure l’obéissance de sa périphérie. Toute construction impériale étant un regroupement de territoires derrière un centre qui a la volonté d’étendre son pouvoir, tout Etat est un empire. La guerre extensive découle donc de cette construction et entraîne le comportement impérial. Pour autant le centre de l’empire nécessite la fidélité de la périphérie qui se dilue avec l’augmentation de la distance. Il tient pour exemple la fiscalité française où une dizaine de métropoles payent pour des périphéries, or plus la périphérie est lointaine, plus l’aide économique est élevée de sorte que la fidélité au centre soit toujours assurée. L’empire doit offrir des contreparties à ses périphéries pour son comportement impérial et parfois pour ses guerres extensives. Lévy reprend l’exemple français pour affirmer que la contrepartie de l’empire est ici l’Etat-providence.
Cette vision de l’empire est pertinente mais elle suscite la critique du professeur Badie car, selon lui, elle ne tient pas assez compte de l’idée de rayonnement sur des marges. Ainsi, si un Etat ne rayonne pas sur des marges plus ou moins intégrées alors on ne peut parler d’empire.

Cette conférence offre donc deux visions différentes de l’idée impériale. Mais quid de la France dans ces raisonnements ? Là encore Bertrand Badie et Jacques Lévy développent des éléments de réponses intéressants qui aident à appréhender le positionnement français contemporain.
Pour Badie, la France connaît deux tentations impériales : une dans son espace régionale et une autre à une échelle mondiale. Dans l’espace continental, la France demeure attachée à l’idéal carolingien. Cet attachement se voit dans son histoire avec la volonté de puissance de Louis XIV et l’aventure napoléonienne. Il perdure dans son présent. Dans l’espace du « grand large », la tentation impériale française se représente tel un « messianisme libérateur ». Dans l’histoire, pour le politiste, cela se voit dans la quête d’expansion coloniale. Cela a également une traduction dans l’actualité avec une multiplication des actions diplomatiques et militaires à l’extérieur.
Ces deux tentations impériales sont la résultante de quatre facteurs. « Le syndrome de responsabilité particulière », pour commencer, est une représentation que la France se fait d’elle-même et qui la pousse à agir de façon impériale. En d’autres termes : la France se voit comme un pays à part qui, du fait de son histoire, a des responsabilités particulières sur des territoires et dans le monde. C’est notamment autour de cette idée que Bertrand Badie interprète les relations entre la France et l’Afrique que l’on nomme aussi la « Françafrique ». La « surdimension » du militaire, ensuite, est également un facteur explicatif. La France serait une puissance accordant beaucoup de place à son armée et comptant énormément sur elle pour asseoir sa puissance. L’interventionnisme est également mobilisé comme facteur explicatif de la tendance impériale française. C’est-à-dire que face à tous les problèmes mondiaux, même très éloignés, la France porte une voix, fait des propositions, crée des groupes de contact…Cela a pour incidence de la renforcer dans son messianisme pour M.Badie. « La réinvention de la croisade », ou le « soft-néoconservatism », enfin, finit d’expliquer cette tentation. Celui-ci, né pendant la présidence de George W. Bush, consiste à faire primer les valeurs, et non les intérêts, comme cœur de la politique mondial. Badie parle d’ « art de punir des délinquants». Ces quatre facteurs explicatifs sont donc les moteurs du réflexe impérial français et cela entrave toute bonne négociation internationale.
Jacques Lévy, nous l’avons déjà dit, ne fait pas de différence entre Etat-nation et empire. Pour autant il insiste pour signifier que psychologiquement, les Français peinent à se débarrasser d’une idée négative de l’empire qui incarnerait le dominant face à des dominés. Cette vision est, pour lui, héritée de la première guerre mondiale pendant laquelle la France, membre de l’Entente, se battait contre une alliance d’empires qu’elle a appris à percevoir comme « néfastes ». La France serait alors celle qui lutte pour la liberté des peuples face à l’oppresseur impérial. Lévy note cependant une contradiction dans cette représentation contemporaine. Cette idée de liberté des peuples contre l’oppression n’est pas nécessairement antagoniste d’une Autriche-Hongrie ouvertes aux réformes à l’aube du XXe siècle, de même que les visées serbes (« gentils de l’histoire » selon l’idée développée) peuvent tout à fait être désignées telle une volonté impériale dans les Balkans en 1914. La représentation de « défenderesse face à l’impérialisme » que la France a d’elle-même serait donc une des raisons qui, paradoxalement, la pousserait à agir en empire.
De même Levy développe l’idée selon laquelle le réalisme des relations internationales est « vecteur d’empire ». Penser comme une puissance qui défend ses intérêts pousse à l’impérialisme et à l’action extérieure.

Bertrand Badie et Jacques Lévy nous ont donc donnée deux visions différentes de ce qu’est un empire et du positionnement de la France face à cette notion. Pour M. Badie l’empire est un ensemble rayonnant sur des marges dont plusieurs facteurs explicatifs le pousse à user d’impérialisme. La France est donc un empire. Pour M. Lévy, tout construction politique qui rassemble des territoires (comme la France le fait) est un empire et tente d’imposer, plus ou moins violemment, ses vues en fonction de ses représentations.
Pour autant, si ces différences existent dans leurs exposés, leurs idées semblent se rassembler à la fin de leur conférence quand est évoqué le dépassement de la notion d’empire, ce que Badie nomme « la pathologie impériale ». Pour le professeur Badie, il s’agit de sortir du néoconservatisme (soft ou hard) dans les représentations et dans l’action internationale afin de promouvoir une mondialisation qui prend en compte l’altérité. Cette mondialisation se débarrasserait de l’universalisme de la morale et deviendrait une mondialisation du multilatéralisme délivré de la tentation impériale. Un peu dans le même sens, Lévy pense, lui, qu’il faut cesser le réalisme et adopter l’idéalisme en politique car celui-ci constituerait l’instrument de la sortie de l’empire.
Ces deux visions sont très éclairantes conceptuellement car elles forcent l’historien à questionner ses paradigmes : qu’est-ce qu’un empire ? Mon pays est-il un empire, notamment dans sa politique internationale ? Le droit n’est-il pas, parfois, l’instrument de l’impérialisme ? Pour autant, malgré l’intérêt certain que l’on éprouve à écouter ces deux spécialistes, on peut se demander si le sujet d’origine, le « retour des empires », que l’on peut comprendre telle la résurgence de la conflictualité à travers une nouvelle multipolarisation du monde (ou la fin de ce que Kupchan appelle la pax americana KUPCHAN Charles, The end of the American Era, U.S Foreign Policy and the Geopolitics of the Twenty-first Century, Alfred A.Knopf,2002) n’est pas complètement évacué du propos. C’est fort dommage car une problématisation plus large aurait pu se nourrir des idées ici développées et peut-être même éclairer cette résurgence actuelle des empires d’une perspective nouvelle.
L’ouverture de cet exposé fort intéressant peut nous être offerte par la question posée par le préfet présent dans la salle. Pour lui, un empire est une puissance qui désire « écrire l’histoire ». Partant de cette affirmation il demande si la France, dans la construction européenne, ne constituerait pas (avec les autres Européens), un nouvel empire. Bertrand Badie repousse l’idée en mettant en avant le manque de solidarité des membres de l’Union pour constituer un empire. Jacques Lévy, lui, réprouve l’idée même d’associer la construction européenne à l’idée d’empire car, selon lui, il s’agit là d’un projet associatif et donc par essence même anti-impérial. On peut alors se demander, à partir de cette dernière remarque, si dans le monde actuel l’unification européenne ne serait pas justement cet idéalisme, décrit par Lévy, appliqué en politique qui permet de sortir de la « pathologie impériale » théorisée par Badie. Mais quid de cet idéalisme européen post-impérial face à un monde demeuré, par biens des aspects, réaliste et donc impérial ?

À propos de l'auteur

BLOIS 2015 : La France face au retour des empires

Participants :

Bernard Badie Fiche disponible sur [le site du centre de recherches internationales de Sciences Po->http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/users/bertrandbadie]
Jacques Lévy Fiche disponible sur [le site de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne->http://personnes.epfl.ch/jacques.levy]

Vendredi, 17H30. Nous nous retrouvons dans la salle Gaston d’Orléans du Château de Blois pour assister à l’une des dernières conférences de la journée. Loin de nous endormir celle-ci va se révéler passionnante, portée par deux chercheurs que l’on a toujours autant plaisir à écouter.

Bertrand Badie ouvre le propos en rappelant la pertinence du questionnement du jour dans le contexte géopolitique actuel, notamment à la vue de la situation française. En effet, selon lui la France réfléchit très peu sur la question impériale, alors même que cette tentation traverse toutes les sociétés et tous les Etats. La distinction positiviste entre les Etats impériaux dans leurs institutions, et les autres, des Etats qui n’ont jamais été considérés comme des empires, mais qui ne se sont jamais privés d’user de la tentation impériale, comme les Etats-Unis d’Amérique, doit être abandonnée car loin de servir de grille de lecture convenable et pertinente. Au contraire, la potentialité impériale inhérente à chaque Etat doit servir de nouvelle base de réflexion.


Bertrand Badie distingue deux tentations impériales dans l’histoire française, aux géographies distinctes :

1, Une tentation impériale européenne, puisant ses racines dans le passé carolingien, et réactivée régulièrement dans l’histoire plus ou moins récente.
2, Une tentation du grand large, dans ses avatars pré-coloniaux, coloniaux et post-coloniaux.

Pour autant, et cela fait écho aux propos tenus un peu plus tôt, la tentation impériale, et par essence universaliste, côtoie dans l’histoire française la reconnaissance de l’altérité des autres peuples : relisons pour s’en convaincre les échanges entre Jules Ferry et Georges Clemenceau sur les revendications impériales françaises au Tonkin. Ceci dévoile les deux faces de la République : la République impériale et la République nationale. Loin d’avoir disparu, ce débat est toujours d’actualité.

Médiateur : Si nous revenons à l’actualité justement, la germanophobie française fait-elle renaitre une contre-offensive néo-impériale en France ?

Bertrand Badie: Nul Etat ne peut se penser empire sans être auparavant une puissance régionale majeure. La France est traversée par la tentation impériale, et cela est visible à plusieurs égards :

1, Syndrome de la responsabilité particulière en certains lieux où se développent des degrés d’altérité, justifiant les interventions militaires et diplomatiques à travers le monde.
2, La surdimension du militaire. La France a une grande histoire militaire et sa surdimension est le fruit de son ambition impériale.
3, Le grand interventionnisme français. La France donne son opinion sur tout, et crée de très nombreux comités de contact pour régler les crises. Ce sont les automatismes de la diplomatie française, sans jamais se poser la question de l’efficacité de cette pratique, et de sa pertinence.
4, Le recours nouveau à la croisade. L’évolution de la doctrine française et de son personnel d’exécution suit la vision néo-conservatrice étasunienne : certaines valeurs, placées au dessus de tout autre idée, justifient toutes les interventions en absence d’accord. Moyennant quoi, l’on ne négocie plus (les premières négociations diplomatique menée depuis 1989 lors du nucléaire iranien se sont faites sans véritable bonne volonté française).

Jacques Lévy ouvre son propos sur un parallèle amusant pour la salle : si nous fêtons aujourd’hui en France le 500ème anniversaire de la victoire à la bataille de Marignan, la Suisse fête quant à elle la mort de son idée impériale. La catégorisation classique française oppose bien trop souvent les empires et les Etats-nations. Cette clé de lecture trouve son origine, selon Jacques Lévy, dans le premier conflit mondial et la lecture française de l’évènement : celle de la victoire des nations sur les empires passéistes et oppresseurs d’Europe Centrale. L’impérialisme, dans l’imaginaire politique français, ne se manifeste que dans l’empire. Or celui-ci est protéiforme. Appliquer cette clé de lecture sur la Première Guerre Mondiale aboutit à considérer les impériaux austro-hongrois comme les fautifs, et les nationalistes serbes comme les libérateurs. On oublie alors que l’empire austro-hongrois, à l’image de François Ferdinand, s’orientait vers une évolution de son modèle et une plus grande considération de ses marges, alors que les visées politiques serbes étaient à bien des égards impérialistes sur la région des Balkans.

Ainsi empire et Etat-nation ne sont que des variantes d’une même idée : celle de la conquête de territoires et de ressources. Jacques Lévy va même plus loin : tout Etat, fonctionnant par accumulation et extension territoriale à partir d’un coeur pensant sa puissance et la projetant, est par essence impérial. A mesure de son extension, le centre doit s’assurer la fidélité des périphéries, de plus en plus éloignées et donc enclines à la rébellion. C’est dans cette dialectique que l’Etat-providence trouve ses origines, notamment en France, à l’image des larges redistributions fiscales que l’Etat opère entre les régions motrices et les espaces délaissés ou en marges. C’est aussi pourquoi, de nos jours, les plus grands défenseurs de ce modèle soient aussi souverainistes.

Bertrand Badie reconnait de nombreux points d’accord avec Jacques Lévy, mais marque son opposition quant au rapprochement opéré par celui-ci entre construction nationale et impérialisme. En cela Bertrand Badie réaffirme le travail de conceptualisation déjà opéré par lui à Blois Voir la conférence Les sorties d’empire menée plus tôt dans la journée. La logique d’empire est celle du rayonnement : l’on peut parler d’empire lorsqu’une construction politique opère davantage par logique de rayonnement que territorialité.

Médiateur : Y a t-il des forces politiques réveillant aujourd’hui cette tentation impériale ? Comment pouvons-nous dépasser cette idée d’empire ?

Pour Bertrand Badie toutes les formes du souverainisme réveillent les tentation. Bertrand Badie appelle à la prudence devant ces tentations et à la réflexion sur une mondialisation basée sur la reconnaissance de l’altérité, qui permet de sortir des pathologies impériales, universalistes et punitives.

Jacques Lévy marque son accord avec les propos de son voisin. La question du dépassement de la notion d’empire est celle de l’affrontement entre deux visions politiques : celle de l’idéalisme et celle du réalisme. Si le réalisme mène à la realpolitik et donc à la tentation d’empire, l’idéalisme mènera à abandonner les tentations d’empire et les velléités de domination.

Séance de questions :

Q1 : La table ronde a abordé la France impériale et sa vision dans l’histoire et non pas la France face au retour des empires. Est-ce que l’Europe n’a pas d’ambition à devenir un empire dans le monde et face aux grandes puissances impériales en place (Etats-Unis d’Amérique) ou en devenir (Chine) ?

Bertrand Badie n’est pas d’accord car l’Union Européenne est dans une logique associative et non une logique de rayonnement et de domination. Pour autant l’Union Européenne va mal, l’alternative se trouve dans la solidarité. Jacques Lévy marque son accord total avec son voisin, en rappelant que pour lui, l’impérialisme se trouve dans l’inclusion de force de sociétés, et donc l’emploi de la violence et de la coercition. L’abandon de cette vision coercitive est possible en partant de l’idéalisme.

Q2 : Quel serait pour vous le moins mauvais découpage territorial ?

Jacques Lévy croit que la région est une échelle majeure de lecture du monde et qui est, par principe, non impérial. Il faut lancer un grand débat et trouver le meilleur équilibre entre ressources objectives et ressources subjectives. Pour Bertrand Badie c’est l’exemple même de la mauvaise réforme. La surdité du pouvoir est impériale ici, celui-ci agissant par prescription et non par construction.

Une conférence de haut vol, avec des intervenants aux réflexions complexes, exigeantes mais riches d’enseignement et promptes à nourrir la réflexion personnelle et de nombreux débats ultérieures. Qu’il me soit permis d’émettre une remarque : il est dommage que la question centrale de la conférence, celle du « retour de l’empire », notamment via la réflexion autour de la nature impériale actuelle ou en devenir de l’Union Européenne, ne soit abordée que tardivement et sur un temps très court : à charge d’une nouvelle rencontre à laquelle nous assisterions avec plaisir.

Geoffrey Maréchal © Clionautes

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon sur Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes depuis 2016.  

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