Compte-rendu
Avec F. Jarrige et Xavier Vigna, maîtres de Conférence à l’Université de Bourgogne,
Alessandro Stella directeur de recherche au CNRS,
Michèle Perrot, présidente des RDVH 2014 et professeur
Émérite à l’université de Paris VII,
Michel Winock, professeur émérite à Sciences Po.

Nous assistons à la remise du Grand Prix des RDVH à Karl Jacobi pour son ouvrage « Des ombres à l’aube « Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire » Karl Jacoby
, Anacharsis, 2013, 410 p., 26 €. Hommage et applaudissements mérités…

Michel Winock qui organise et mène le débat commence par 3 rappels : B. Malon écrivait en 1872, la « 3ème défaite du prolétariat français », ouvrage clandestin traitant “à chaud” l’histoire de la Commune de Paris. Avant elle, il y eut en 1831 celle des Canuts et en 1848 celles des ouvriers des Ateliers nationaux. M. Winock précise que cette “Commune de Paris”, n’a certes pas été, seulement, une insurrection prolétarienne et ouvrière, mais qu’avec le détail des pertes humaines, l’essentiel des victimes était bien des artisans et ouvriers des manufactures parisiennes. Ainsi, Paris perdit 100.000 ouvriers à l’issue de ces tragiques évènements. M. Winock précise que le XIXème n’a pas le monopole des rébellions ouvrières et que cette table ronde va s’attacher à en dresser un tableau plus large (France et Italie du XIVème siècle à nos jours).

M. Winock pose d’entrée la question : qu’est-ce qu’un ouvrier ? Il rappelle la définition du Robert historique qui s’appuie sur les notions de salaire et de travail manuel.

Pour Alessandro Stella c’est une définition très « contemporaine ». Il faudrait parler de travailleur auparavant, car on peut discuter sur le salaire (pour un esclave, quel salaire ? Le gîte, le couvert?), comme pour la femme et les enfants. Même remarque pour F. Jarrige. L’ouvrier « du passé » n’est pas celui que l’on croît. C’est un « ouvrier/paysan », un « artisan/ouvrier », cela pose problème. Le terme d’ « ouvrier » a été défini au XXème siècle selon lui. Pour X. Vigna, dans notre imaginaire, ouvrier est associé à « industrie ». Mais ce mot va au-delà : sous la Restauration, les ouvriers sont des « salariés ». Pour M. Perrot cela change selon les époques. Le salaire est important, mais c’est « le corps engagé dans le travail », le « producteur » aussi.

Le médiateur nous invite ensuite à plonger en plein XIVème avec A. Stella et la révolte des « Ciompi ». Mais qu’est-ce, que sont les Ciompi ?

Pour A. Stella c’est d’abord une insulte. Ce sont les « boueux », les « parias » qui n’avaient pas de guilde, de corporation reconnues et qui se révoltèrent au cours de l’été 1378 à Florence. Cette insurrection, ce « tumulte » donna lieu à des émeutes, saccages qui mirent en fuite même les magistrats de la ville. Le palais de la Signoria fut pris, les revendications des insurgés satisfaites (provisoirement) : une corporation (des travailleurs de la laine), des augmentations de salaire et améliorations des conditions de travail. Ces « Ciompi » étaient des “exclus”, ils vivaient entre les enceintes du XII et XIVèmes siècles ou dans les faubourgs de Florence.

http://www.editionscmde.org/Les_reveilleurs_de_la_nuit/La_revolte_des_Ciompi.html

http://brepols.metapress.com/content/x3873x3v4675w762/

M. Winock interroge A. Stella : cette révolte des Ciompi est-ce un événement important ? Oui. Des récits des chroniques existent (N. Machiavel) et les textes de S. Weil (1934). Mais Machiavel et les historiens en ont parlé avec mépris. Il n’y avait pas de « lutte des classes » naturellement à l’époque. Mais un mépris de classe, et même un « racisme » ajoute A. Stella. On est étonné de voir cela aujourd’hui.

A partir de cet exemple, M. Winock interroge les participants : pourquoi des révoltes ouvrières ? A quoi servent-elles ?

X. Vigna prend la parole.

Des révoltes pour de bonnes raisons : des licenciements, une répression, des conditions de travail et de salaires aggravées, des violences et même la mort… Ce sont des réactions, des dimensions affirmatives face à la domination économique, sociale et la baisse des salaires, voire le chômage. On lutte contre les contremaîtres, les patrons et les « jaunes »… On s’en prend rarement aux biens, demeures des patrons. Au XXème siècle, on va le séquestrer, à Troyes on l’oblige à éplucher les pommes de terre (1921)!

Dans ces révoltes ouvrières, on s’en prend aux forces de l’ordre, à l’armée au XIXème, puis à la police, aux CRS, au XXème siècle. Les ouvriers ont aussi parfois la haine d’un pouvoir bourgeois.

Puis vint le temps d’organisations et de mots d’ordre beaucoup plus structurés : les Internationales ouvrières. La I ère créée en 1864, la IIème créée à Paris en 1889, qui décide de faire grève chaque année le 1er mai pour instaurer une journée de travail de 8H et de faire appliquer les autres résolutions du Congrès http://www.herodote.net/28_septembre_1864-evenement-18640928.php http://www.anarchie.be/AL/14/histo.htm

Revenant sur le Luddisme, F. Jarrige revient sur leurs auteurs, objets et finalités. Les briseurs de machines britanniques étaient des ouvriers dispersés dans la campagne anglaise qui cherchaient une unité dans un espace public ; selon L. Chevalier, le Luddisme serait le « cri désespéré des ouvriers qui seraient la barbarie archaïque »… Ouvriers déconsidérés puisqu’analphabètes. Malheureusement, parmi ces ouvriers du XIXème certains sont des lettrés comme les ouvriers typographes. Donc l’interprétation classique d’ouvriers archaïques, illettrés ne marche pas selon F. Jarrige.

Sur la question à quoi servent-elles, F. Jarrige y voit une pluralité de fonctions :

• la grève participe à un mode de négociation. Car la mécanisation ne va pas de soi, les autorités sont méfiantes et reportent celle-ci souvent.

• Imposer des accommodements entre patrons et ouvriers

• des révoltes instrumentalisées dans les espaces publics selon les patrons. En les caricaturant, les dénigrant, ils veulent en fait justifier leur choix d’économie politique et l’imposer dans l’espace public (JB Say).

Sans disparaître elles reculent après 1848. Car les grèves étaient interdites dans la 1ère moitié du XIXème siècle, mais le droit de coalition (1864) + le droit syndical (1884) vont jouer leur rôle dans cette évolution. M. Winock, se tournant vers M. Perrot, l’interroge : et la place des femmes dans ces révoltes ?

Pour M. Perrot, la grève = rebelle. Sur à quoi servent-elles, elle répond

• c’est un mode d’expression pour obtenir une dignité.

• La grève est aussi pour les ouvrier(e)s un projet pour changer de société. Avec elle, on obtiendra quelque chose. On observe un saut quantitatif à la fin du XIXème. Au début (du XIXème) il y avait 10 grèves, vers 1850, 100, en 1900 1000 en simplifiant. Les meneurs sont soit récupérés (promotions) soit changent de métier (deviennent par exemple colporteurs).

Et les femmes ? Elles n’avaient pas un fort pouvoir de grèves. Elles furent moins nombreuses que les hommes. Les hommes ne voulaient pas qu’elles fassent grève ; devaient rester dans leur rôle idéal pour eux : la ménagère ! Mais elles les ont faites (Voiron en 1905, Vizille en 1906). Ce sont deux secteurs particuliers dans les quels les femmes s’illustrent dans des grèves : celui du tabac et du textile.

M. Winock aborde avec ses invités, une autre question : quels rapports entre la révolte, la condition ouvrière et l’engagement politique (quels débouchés politique et/ou révolutionnaire ?).

A. Stella prend cette fois la parole. Il y eut de très grandes grèves lors de la 1ère Guerre Mondiale et à la fin de celle-ci. Des manifestations de rues,révoltes ouvrières débouchant sur des occupations d’usines et même un projet politique. Un phénomène européen, avec la formation de Conseils ouvriers dans une optique d'”autogestion”, avec toute la base ouvrière au-delà des simples syndicats (influence de la révolution bolchevique). Ainsi en Italie, en 1920, 300 usines sont occupées et entre les mains des ouvriers, mais avec la montée parallèle du fascisme. Des accords seront signés favorables aux ouvriers, avant l’arrivée des fascistes au pouvoir en 1922. Mais cela a continué à la fin et bien après la 2ème Guerre Mondiale. Ainsi à partir de 1967/68, de grandes grèves avec occupation d’usines secouent l’Italie. Cela débouche sur de grands accords dans la métallurgie, le textile,en 1969. Autre grande grève celle de l’usine Fiat de Mirafiori de 1973; un mouvement politisé, innervé par des militants révolutionnaires. Il avoue avoir été « happé » par ces mouvements de la fin des années 60, début des années 70. Ajoutant, ému, qu’il est “né là dedans”. Qu’il y a des risques quand on se révolte, qu’il les a pris, les a subis en perdant même des amis lors de celles-ci

Reprenant la parole, M. Winock évoque le refus du mouvement ouvrier de s’embourgeoiser, Proudhon et le sujet de la révolution, de la grève générale, l’anarcho-syndicalisme et l’apaisement (?) avec la Révolution russe et la création du PCF. Pourtant, les républicains (socialistes) faisaient tirer sur les ouvriers lors des grandes grèves de 1947/48… Alors quels débouchés politiques pour ces grèves ?

X. Vigna prend la parole. Avoue que c’est compliqué d’y répondre en 5’… Oui il y a des tensions les ouvrier(e)s veulent un débouché politique à leurs mouvements. Faute de quoi c’est le licenciement de 18000 ouvriers dans les Chemins de Fer après les grèves de 1919/1920. Aujourd’hui c’est pareil avec ce gouvernement -de gauche parait-il ajoute ironiquement X. Vigna- il y a cette aspiration là -celle de voir, avec son arrivée au pouvoir, sa situation durablement s’améliorer. Il y a dans le monde ouvrier l’immense mémoire des conquêtes du Front Populaire. Mais à subordonner cette révolte à des objectifs politiques, il y a le risque que ces organisations politiques la canalisent la freinent, voire la condamnent, R. Salengro ministre de l’Intérieur sous le front Populaire “expulse” des ouvriers grévistes étrangers. Plus graves dans la période 1944/47 le PCF, la CGT et la SFIO condamnent es grèves. Et au moment même où se mettent en place des “Comités de Gestion” dans le sud de la France (Marseille) la CGT et la gauche ne promeuvent pas ces expériences. Les quelques 200.000 mineurs qui se sont mis en grève en 1948 voient arriver 60.000 soldats et gendarmes envoyés par J. Moch le ministre de l’intérieur, pour qu’ils reprennent le travail ! Le « pouvoir n’aime pas les rebelles » martèle X. Vigna.

M. Winock évoque les évolutions techniques, les robots, les machines destructrices d’emplois, le progrès technique infini qui serait… une aporie ?

F. Jarrige tente une réponse en deux temps.

• Par les mémoires : l’exemple de Bernanos est intéressant, par un parcours atypique, passant de l’Action française et Maurras à De Gaulle et évoquant plus que des doutes sur les progrès techniques et les robots (La France contre les robots de 1944). Mais on peut se référer à d’autres auteurs, intellectuels (G. Anders et J. Ellul) qui ont beaucoup contribué à dénoncer les dérives de la technique et ses aliénations. Pour F. Jarrige les ouvriers ne sont pas contre la technique, mais ses usages (et donc contre les machines). De même, les rébellions comme le Luddisme sont à replacer dans leur contexte, et si ce mouvement fut déconsidéré longtemps, il ne l’est plus aujourd’hui. Il y a bien eu « renversement » quant au jugement porté à son égard.

• Penser la technique autrement.Car oui la robotisation phénoménale (même en Chine) devient un problème social en ce qu’elle fait disparaître des emplois. La 2ème phase des avancées techniques (avec le numérique) voit des tâches intellectuelles être prises en charge maintenant. Enfin, nos choix techniques et technologiques sont du point-de-vue de l’écologie une impasse selon l’auteur.

Pour finir, M. Winock aborde le « vote FN » en France dans les dernières élections européennes, qui serait le signe que la gauche (incarnant le vote ouvrier…) aurait perdu ce vote ouvrier… Il se tourne vers M. Perrot pour qu’elle lui réponde (on est tout de même loin de notre sujet !…)

La présidente de ces RDVH précise d’abord que le vote FN est différent selon que l’on est un homme ou une femme. Chez les ouvriers, les hommes votent plus Front National que les femmes (c’est inverse chez les employés). De plus il convient de réfléchir sur la condition de l’entrée de la femme dans le marché du travail après la 1GM. Ce fut souvent une promotion : une secrétaire, une dactylo, une caissière (qui était plus haute que le client dans l’épicerie autrefois) une vendeuse étaient respectées. Aujourd’hui, ces emplois sont déconsidérés, déqualifiés. Cela s’est traduit par une perte de reconnaissance et d’identité. Or les femmes, en France, ont un fort taux d’activité et de fécondité ! Si le travail est moins valorisé, celui qu’elle accomplit à la maison l’est plus pour beaucoup. Et Mme Le Pen est prête à reconnaître cela en payant ce travail à la maison. Certaines femmes peuvent être tentées par un tel discours…Mais alors si elles restent chez elles, elles seront isolées !!

En conclusion, M. Winock pose une question/problème surprenante : aujourd’hui les révoltes ouvrières c’est fini ?

X. Vigna répond non. Elles existent en France et ailleurs bien sûr. Mais on n’en parle pas/peu. Il existe des dizaines de milliers de révoltes ouvrières en Chine aujourd’hui: et nous avons tout intérêt à les….suivre !

Au total une table ronde très riche, instructive, émouvante et non dénuée d’humour. Ravi d’ y avoir assisté…

Pour les Clionautes, Pierre Jégo

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