Compte-rendu de Jean-Michel Crosnier et Joël Drogland

Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie dans le 93 et formateur au Mémorial de la Shoah, interroge :
Christian Ingrao, spécialiste du nazisme et du phénomène guerrier (Nouveau livre prévu : “Les modes de colonisation à l’Est”)
Tal Bruttmann, historien des politiques antisémites (Nouveau livre prévu : “Auschwitz”)
et Johann Chapoutot, qui vient de sortir “La loi du sang”, aux éditions Gallimard, coll. Les bibliothèques des Histoires.

Iannis Roder :
Au 18.12/41 dans l’agenda d’Himmler, à propos des Juifs est noté : “à l’Est, à exterminer en tant que Partisans”, ce qui permet au modérateur de poser d’emblée le lien entre Juifs et Partisans. L’objectif de cette table ronde est de montrer en quoi les territoires occupés de l’URSS représentent un espace sur lequel s’exerce une tension entre l’imaginaire nazi et la réalité du terrain.

IR : Quelles sont les modalités de la lutte contre les Partisans ?

Christian Ingrao : 1- La question de l’imaginaire est extrêmement importante quant à la tension avec le réel. Depuis les années 60, toute une littérature allemande (cf. Konsalik, traduit en Français et succès d’édition en France aussi) présente la lutte contre les Partisans comme dangereuse et difficile pour la Wehrmacht, comme un “cimetière des troupes allemandes ? En fait de bilan : 3000 morts en 4 ans…

2- Comment fonctionne en fait le “Partizanbekämpfung”, soit la lutte contre les Partisans soviétiques ?
– Phase 1 : Dès 41, au fur et à mesure de l’avancée des troupes allemandes durant Barbarossa : femmes et enfants passent, hommes avec cheveux courts sont arrêtés car les militaires soviétiques sont désorganisés et abandonnent leur uniforme. Ceux qui comprennent ce qui se passent et échappent aux rafles vont constituer les premiers maquis.
– Phase 2 : A partir de janvier 42, des groupes déjà importants sont là, qui ont échappé aux grandes manœuvres d’encerclement de l’armée allemande. La Wehrmacht entreprend le ratissage systématique des zones : la Biélorussie c’est plus de 600 villages brûlés (1 Oradour tous les 2 jours).
– Phase 3 : En 43, les Allemands adoptent une politique moins prédatrice : on récupère les gens aptes au travail.
– Phase 4 : En 44, avant l’opération Bagration qui verra la complète dislocation du front Est pour l’armée allemande, on arme des gens alliés (il est question d'”indigénisation” du conflit, soit un vocabulaire colonial pour l’imaginaire nazi à l’Est), mais 300 000 Partisans sont déjà structurés militairement depuis la fin 43.

En fait, la guerre nationale-socialiste a été peu dangereuse pour les Allemands et extraordinairement cruelle pour les populations.

Johann Chapoutot : L’imaginaire produit la réalité : le nazisme a ceci d’inédit qu’il introduit dans l’Histoire à la fois la radicalité du discours et celle des actes. Pourquoi ?
– Les soldats allemands prennent conscience (comme un choc “scopique”, Christian Ingrao) de la “barbarie asiatique” quand en juin 41, ils découvrent les charniers des “collaborateurs” tirés de prison et exécutés par les “Judéo-bolcheviques”.
– L’idéologie de l’espace sauvage à l’Est est globalement partagée par l’Occident colonialiste qui s’est depuis toujours approprié des “terrae nullius” (littéralement des “territoires sans maître”), c’est-à-dire non habitées par des hommes de culture et de race occidentale.
– L’Allemagne est encerclée et menacée par 6000 ans de guerres raciales (l’enseignement dans les écoles SS continue et amplifie les théories “biologiques” du XIXème siècle). Si on regarde la géographie de l’Europe, la psychose de l’encerclement allemand existe au moins depuis la guere de Trente Ans… Or la race “germanique-nordique” qui a tout inventé depuis le Parthénon, est confrontée à la Unrasse ou Gegenrasse, “chaos” et “égout racial”.
Cette histoire occidentale, “scientifique”, raciste, imprègne la mentalité du combattant allemand ; d’où la violence maximum qui produit ses effets dès l’attaque de Barbarossa sur des populations qui auraient pu se retourner contre le bolchévisme. Certaines officines du Reich en prennent conscience et les rapports montrent qu’on a pu aller trop loin et trop vite. Notamment les économistes face aux idéologues. D’où une relative “déradicalisation”, D’autant que les “sous-hommes” Slaves résistent bien plus que prévu…

Tal Bruttmann : Ce qui ne peut pour eux s’expliquer que comme la guerre éternelle des Juifs contre les Allemands. D’où une série d’ordres “criminels” donnés par la SS à la Wehrmacht et aux groupes de tueries mobiles entre fin juin et août 41, et ce en 3 temps :
– La liquidation des hommes juifs de 15 à 55 ans qui ont été capturés. 80 000 sont assassinés, mais 120 000 mourront en combattant.
– À partir de juillet, l’ordre est donné de liquider les femmes.
– Et le 15 août 41 l’ordre est donné d’éliminer les enfants.

Dernier critère pour compléter ce qui a été décrit par JC : la guerre fut extrêmement violente, on le méconnait à cause des images de propagande allemande : les chars, les encerclements, le Blitzkrieg, soit l’esthétique de la guerre porté à son acmé.
Or les combats acharnés à l’Est font plus de morts dès le 1er mois de la guerre que le reste des combats en Pologne et à l’Ouest en 39-40. (On ne dira jamais assez l’importance de la thèse d’Omer Bartov sur la réalité de la Wehrmacht)

Enfin, contrairement à l’appellation communément admise par les Alliés de “front de l’Est”, pour les Allemands tout le continent est l’arrière du front, qui va des Pyrénées au Caucase : la rafle de septembre 41 en France est lièe à l’opération Barbarossa ; la Milice française est chargée du front intérieur pendant que la LVF combat sur le front extérieur. cette vision est partagée par les pays inféodés au Reich : Les Oustachis croates liquident leurs Juifs en quelques mois.
Pour les nazis et leurs supplétifs, tout le continent est “infesté” par le “péril juif”.

JC : le contexte culturel général nazi est que les races ne font que lutter les une contre les autres, mais le contexte “proche”, l’histoire récente joue un rôle essentiel : les 600 000 morts de la 1ère Guerre Mondiale dus au blocus du front intérieur allemand (Heimatfront) et son rappel obsessionnel par l’extrême droite après-guerre ; c’est la peur de la destruction de l’Allemagne à la fois par la haine de ses adversaires à l’extérieur et à l’intérieur par “l’anti-Allemagne” (Juifs, Socio-Démocrates).
Hitler dit dans ses discours : “plus jamais de 11 nov 18 en Allemagne” ce qui peut être compris comme : 1- plus jamais de défaite militaire 2- plus jamais de révolution rouge 3- plus jamais de victoire juive.
A partir de 44 les potentiels “Rosa Luxembourg” de l’après guerre sont assassinés (Ernst Thaelmann à Buchenwald). Si le Reich ne peut pas gagner, au moins le Juif et le communiste ne vaincront pas.

IR : Quelle est la réalité de la présence juive dans les combats ?

TB : la résistance françaises et les Partisans n’ont rien à voir. Ceux-ci ont une réalité militaire : ils sont quasi une armée régulière qui contrôle de grands territoires. C’est valable aussi pour la Yougoslavie.
En Urss, la liaison existe entre Moscou et les unités de Partisans. En Pologne, des gens désarmés vont se réarmer mais sans centre.
Quant aux Juifs, les grands massacres sont à l’été 41 ceux d’enfants, de vieillards et de femmes, les hommes étant au front (cf les carnets de guerre de V. Grossmann qui alors au front, cherche à avoir des nouvelles de sa famille).
Une partie des hommes juifs ont combattu, en Urss ou en France après des itinéraires improbables (certains réfugiés en Urss, avaient été dans un premier temps victimes des déportations staliniennes). Quant aux gens des ghettos, rapidement érigés en Pologne, ils sont isolés ; ceux qui veulent combattre sont parfois liquidés, vu l’antisémitisme violent des résistants nationalistes mais aussi des résistants communistes. Un double combat permanent pour ces résistants.
Ce qui confirme pour les nazis la légitimité de la lutte contre les Juifs….

IR : Comment écrire cette histoire ?

CI : L’objet “Partisan” refracte une réalité kaléoscopique à laquelle il faut donner un peu d’ordre. L’historien à intérêt à faire une histoire culturelle, une analyse très fine des pratiques et travailler sur des liens non évidents (Pourquoi l’assassinat des dirigeants communistes allemands dans les camps fin 44 ?).
La réalité du lien entre discours et pratique est unique ici. C’est le cercle vicieux de la production de la réalité par l’imaginaire. Les Juifs sont sales et porteurs de maladies ; or on les rassemble dans les ghettos qui connaissent des épidémies de typhus meurtrières, ce qui vient confirmer la thèse biologique nazie.

Questions de la salle :

Q1 : On assiste à un retour des théories du complot juif aujourd’hui. S’agit-il d’un renouveau de l’extrême-droite, comme on peut le lire sur l’internet ?

CI : Le complotisme n’est pas nouveau et vient de l’extrême gauche aussi, pas que de l’extrême-droite.

Q2 : Comment expliquer la violence de l’antisémitisme à l’Est ?

TB : L’antisémitisme est prégnant à l’Est, il est renforcé par le nazisme. L’endoctrinement ne suffit pas, l’antisémitisme résulte de plusieurs facteurs culturels et non d’un seul. Les Croates, les Roumains ont liquidé leurs juifs en quelques mois. La théorie du “Sonderweg” allemand est abandonnée et ne fait plus débat.
CI : le génocide a été initié par les nazis mais il n’aurait pas été réussi sans les petites mains européennes. Il faudrait comprendre cette histoire culturelle d’une guerre civile européenne entre nationalistes, communistes, et démocrates…

Q3 : Pourquoi Oradour en France ?

TB : La France est vaincue au printemps 40, et l’Occupation est appréciée par les troupes allemandes qui y stationnent. Mais la guerre reprend en France en 44 avec le débarquement en Normandie ; il y a alors des massacres de basse intensité parallèlement à la remontée des divisions allemandes vers le nouveau front de l’Ouest. Donc à partir du printemps 44, on tue à nouveau les ennemis sur place.
CI : En d’autres termes, les résistants français et la population locale subissent une “démonstration à la biélorusse” (sic) de troupes qui avaient connu d’autres fronts…

Au total une table ronde se terminant par de longs applaudissements pour des spécialistes reconnus sur le plan international, complices, blagueurs, parfois trop, mais il est vrai que consacrer sa vie de chercheur à un sujet aussi lourd explique bien des choses !
La salle de la Chocolaterie était d’ailleurs bien trop exiguë pour un public venu très nombreux et pour moitié resté devant les portes d’entrée…