Une Histoire de la Guerre XIXe-XXIe siècle

Une Histoire de la Guerre XIXe-XXIe siècle

Samedi 13 oct. 2018

 Université, Amphi 3

 

Une Histoire de la Guerre XIXe-XXIe siècle

Salon du livre Table Ronde

 

Le point des RDV Blois : « L’histoire de la guerre que nous proposons ici est une histoire de la guerre, et non l’histoire de la guerre. Sans négliger la stratégie et les chefs de guerre, notre ouvrage explore à parts égales les mondes combattants et civils, le front et l’arrière, les événements militaires et leur impact sur les sociétés et sur les cultures, la mobilisation des institutions politiques et militaires ou de l’économie comme celle des affects et des croyances, ou encore les effets de la guerre sur les corps et les esprits, à travers de grandes thématiques étudiées dans la longue durée : la guerre et l’environnement, l’évolution des technologies, le prix de la guerre, la conscription, le volontariat, l’arme de la faim ou les violences sexuelles, l’engagement des femmes et des enfants, la médecine de guerre, l’enrôlement des soldats coloniaux, l’expérience de la captivité, les deuils, etc. Nous avons voulu rompre avec une lecture strictement occidentale en faisant place à d’autres espaces géographiques et champs culturels : le Japon, la Chine, l’Afrique subsaharienne, l’Inde notamment. Cette histoire largement ouverte sur le monde passe aussi par une présentation approfondie des formes de guerres non étatiques, qui occupent une place croissante dans le monde contemporain : guérillas, small wars, guerres hybrides, etc. Notre ouvrage reflète donc une approche globale et interdisciplinaire du « phénomène guerrier ». Des historiens, mais aussi des politologues, des sociologues ou des anthropologues (en tout 55 chercheurs et chercheuses de 6 nationalités différentes) livrent ainsi un ouvrage de référence tourné vers le grand public. »

 

Modérateur :

 

Gilles HEURÉ, Journaliste et grand reporter à Télérama

 

Intervenants :

 

Raphaëlle BRANCHE, Professeure à l’université de Rouen, rédactrice en chef de la revue XXè siècle

 

Bruno CABANES, Titulaire de la chaire Donald G. & Mary A. Dunn d’histoire de la guerre à Ohio State University

 

Thomas DODMAN, Maître de conférences à l’Université Columbia à New York

 

Hervé MAZUREL, Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Bourgogne-Franche-Comté
Introduction

 

« Nous sommes en guerre » est devenue une expression courante depuis 2001 ou la vague d’attentats ayant frappé la France depuis 2015. Pourtant ce qui semble une évidence n’a pas le même sens pour l’adolescent de 2018 et celui de 1918. Gilles Heuré introduit ainsi cette somme appelée à faire date dans le renouvellement des études consacrées à la guerre, cette « créatrice d’abstraction », ce fait social total. Tour à tour, il présente les divers intervenants qui vont chacun explorer des thématiques abordées dans le livre grâce aux questions qu’il va leur poser.

 

 

***

 

I – Pourquoi ce titre, pourquoi pas une histoire des guerres ?

 

=> Bruno Cabanes commence par rappeler le caractère exceptionnel de cet ouvrage, fruit du travail d’historiens du monde entier, disponible en langue française. Le choix a été fait de s’intéresser à la guerre comme d’un sujet anthropologique par excellence. Le choix, thématique, répond à la volonté d’embrasser tous les champs, d’intégrer au-delà de l’Occident et, pour reprendre le travail de John Keegan, de faire une histoire vue d’en bas. La définition même du mot guerre pose en effet problème et impose l’approche plurielle.

 

II- Quelles ont été les grandes étapes historiographiques des études sur la Guerre ?

 

=> Hervé Mazurel insiste à son tour sur le tournant majeur constitué par L’anatomie de la Bataille de John Keegan paru en 1976. Jusqu’alors c’est le point de vue de l’État major qui primait, selon la grille de lecture quasi exclusive de l’ « Histoire-Bataille ». Keegan explore le terrain, se rapproche des soldats, du combattant. Son travail est à mettre en parallèle avec les apports liés au cinéma de guerre qui a lui aussi profondément évolué après la seconde guerre mondiale. Dans ce sens, les années 70-80 marquent des tournants majeurs, concrétisés pour le grand public par le travail de Spielberg avec Il faut sauver Soldat Ryan en 1998.

 

=> Thomas Dodman intervient pour insister sur la volonté de multiplier les angles de vue étrangers, en particulier en questionnant le rapport à la guerre de l’Asie.

 

=> L’un des points importants, souligne Raphaëlle Branche, est qu’il existe encore des pans entiers de la guerre qui doivent être explorés en profondeur, tant sur les combats que l’approche sociale ou culturelle par exemple. Elle cite ainsi le manque de travaux sur les guerres de Corée et d’Indochine ; il existe donc une approche très inégale de la guerre dans la Recherche. Parmi les explications, il ne faut pas sous-estimer les difficultés d’accès aux archives. Ainsi cite-elle le cas d’une décolonisation britannique qui serait perçue moins violente que celle pratiquée par les Français ; or, dans de nombreux cas, il n’en a rien été et les archives anglaises ont été détruites à dessein.

 

Les pistes sont multiples, comme celles menant sur le terrain des civils, celles sur les cultures de guerre comme le Japon dont on oublie qu’il a fortement copié l’Occident à partir de la fin du XIXè, lui préférant une image d’une vision orientale de la guerre. Bruno Cabanes insiste sur la nouvelle problématique de la guerre comme circulation des idées, comme imitation.

 

III – Hervé Mazurel, pouvez-vous explorer plus avant la figure de l’engagé que vous traitez dans cet ouvrage ?

 

=> Le chercheur commence par insister sur la notion de séduction, d’attractivité de la guerre. C’est un point déterminant à mettre en perspective avec le rejet actuel (se souvenir de Garibaldi, de Byron etc). Musset et l’héroïsme, la guerre glorieuse du XIXè sont des vérités qu’il faut rappeler. Lorsque commence la guerre en 1914, alors qu’il n’y a pas encore de mobilisation générale, 2 millions d’Anglais affluent vers les bureaux de recrutement. On retrouve ce phénomène avec certains Djihadistes. D’un point de vue anthropologique, il faut dès lors s’intéresser à la notion de groupe, à l’aventure, au fait de donner un sens à sa vie. Hervé Mazurel explore à la suite la question de l’espace ; comment, selon une dynamique sociale, des mêmes quartiers ou communes se mobilisent comme un seul homme. La question de la propagande, de son conditionnement des esprits doit être creusée. Se posent aussi les questions des effets d’aller-retour. Le global représenté par la Bataille de la Somme en 1916 et le local des rues apprenant en même temps la mort de multiples fils. Bruno Cabanes évoque à son tour les cas de Marc Bloch et de Pierre Renouvin. Il est intéressant de noter que la littérature s’empare de la Première Guerre dès les années 1920-30 (exemple de E.M.Remarque) alors que les historiens sont plus à la traine. A titre d’exemple,b P.Renouvin ne parle jamais de ses blessures. « L’ego histoire » est encore loin mais ,petit à petit, on assiste à une libération des sources ; tout est source.

 

IV – Comment aborder la question de la torture, par exemple en Algérie ?

 

=> Raphaëlle Branche s’empare de cette question dont elle est spécialiste. Dans un premier temps, ces questions ont été abordées par en haut, par le prisme des généraux qui cherchaient à justifier leurs actions. A partir des années 2000, les soldats prennent aussi la plume pour évoquer leur vision, différente, de ces événements. Il ressort des études de ces sources que très vite, on s’habitue à cette violence. Le choc vient au premier moment ; par la suite, pour se protéger, on banalise. Il s’agit de comprendre que les soldats ne sont pas des fous, mais sont en quête de pouvoir tenir. La notion de baptême du feu reste entière. Autre question centrale que celle du rôle des officiers qui sont au contact ; ils doivent savoir utiliser leurs hommes selon leurs qualités et faiblesses, entretenir une dynamique de groupe (voir avoir 20 ans dans les Aurès). Raphaëlle Branche insiste sur le fait que le combattant est secondaire face au groupe.

 

V – La question des monuments aux morts et des corps ?

 

=> Bruno Cabanes rappelle que le grand bouleversement induit par les armements de la Première Guerre Mondiale conduit à disperser les corps, à les faire disparaître littéralement sous les coups de l’artillerie lourde. La notion de disparus s’impose dans les années 1920 car nombreuses sont les familles qui se retrouvent sans corps à pleurer et à enterrer. La question du retour des corps devient centrale ; c’est un rapport au temps qui marque un décalage dans la fin de la guerre. La guerre s’achève-t-elle avec l’armistice ou avec le retour progressif des corps?  Se posent les questions du nombre de corps à gérer, de la capacité à les respecter. Détruire les corps peut aussi être perçu comme le summum de l’agression vis-à-vis de l’ennemi ; détruire les corps, c’est l’atteindre au cœur.

 

VI – Thomas Dodeman, à partir de quand la notion de choc psychologique a-t-elle été identifiée ?

 

=> L’historien tire ici les grands traits de son article « Toutes sortes d’émotions extravagantes ». La notion de traumatisme, « l’obusite » ou « shell shock » apparaissent en réalité avant la Première Guerre Mondiale. Les victimes des accidents ferroviaires dans les années 1860 impliquent d’ores et déjà une notion de trauma,mais ,dès 1916, cette approche quitte le domaine médical pour une approche plus sociale. Cette question a été largement redécouverte lors de la Guerre du Vietnam, avec les PTSD (Post-traumatic stress disorder), évoqués par exemple dans Rambo 1 – First Blood en 1982. Les problèmes sont profonds. Comment par exemple parler de PTSD pour ceux qui ont massacré des civils à My Lai en 1969 ? Thomas Dodeman nous apprend que le budget actuel consacré à la gestion de ces traumatismes au sein des forces US équivaut à celui de l’Éducation, soit 6% du PIB ! Cette notion de traumatisme est aussi occidentale, ce qui pose la question de savoir comment elle est abordée dans les autres cultures. Ceci alimente la réflexion de la guerre comme fait social total. Un autre aspect stimulant, celui du traumatisme pour l’officier rêvant de gloire en 1914 et contraint de se battre dans des tranchées boueuses et sordides. Autre élément, le rapport au temps ; pour le soldat, la guerre ne s’arrête jamais, elle se poursuit dans les cauchemars. Selon une approche plus audacieuse encore, Thomas Dodeman questionne sur le véritable vainqueur de la Guerre de Sécession, qui reste La guerre par excellence traumatisante pour les USA (plus de 700 000 morts). Sur le temps court, le Nord a gagné ; mais lors de l’élection de D.Trump, les drapeaux sudistes fièrement arborés sont autant de marqueurs d’une revanche actuelle du Sud qui, sur le temps long, semblerait finalement l’emporter …

 

=> Est alors abordée la question de l’enseignement différencié de la guerre aux USA. Thomas Dodeman et Bruno Cabanes précisent que la tradition des World Studies est plus prégnante, mais aussi que l’enseignement est plus classique. Un élément intéressant sur lequel Bruno Cabanes insiste est que certaines notions, telles l’occupation ou l’invasion, sont plus difficiles à transmettre à un public américain. Pour l’historien, une des pistes les plus stimulantes serait à l’avenir de lier véritablement les études de la Guerre de Sécession et du premier conflit mondial.

 

VII – Raphaëlle Branche, les dernières études sur le sujet permettent-elles d’établir une typologie claire quant aux viols en temps de guerre ?

 

=> Cette question est moins étudiée que nombre de domaines liés à la guerre. Elle appartient aussi à la question du genre. Les chantiers sont nombreux et souvent transversaux. Ainsi, les viols par des soldats noirs plus mal jugés que lorsqu’il s’est agi de soldats blancs. La question de la dénomination : crime, violence sexuelle; selon les époques, la sémantique change. Question des sources aussi ; il y en a peu;  dans ce sens, le cas de la Yougoslavie est exemplaire pour renouveler la question. Durant ce conflit, le viol a été un des buts de guerre pour les Serbes. Pour finir, Raphaëlle Branche envisage finalement un début de typologie autour des moments (début de guerre, fin), des lieux (prisons, camps, terrain), des logiques de guerre (viol admis, condamné), des questions de la descendance.

 

***

Conclusion

 

La guerre reste par excellence le phénomène social total. Nombreuses sont les nouvelles problématiques actuelles (guerre invisible des drônes, perte de réalité alors même que la guerre est dans tous les médias). Question des soldats hypertechnologiques qui seraient coupés des combats, du droit et de son impact sur les combats. Les défis sont immenses et à tous points riches de perspectives pour la recherche.

 

À propos de l'auteur

1 commentaire

  1. vincent leclair

    Excellent compte-rendu, dynamique et historiographiquement rafraîchissant. Merci.

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