Game of Thrones, quand l’Histoire nourrit le mythe

Game of Thrones, quand l’Histoire nourrit le mythe

Vendredi 12 octobre 2018

Site chocolaterie de l’IUT, Amphi 2

 

 

Game of Thrones, quand l’Histoire nourrit le mythe

 

Rencontres pédagogiques Conférence

 

Le point des RDV Blois : « La série Game of Thrones fascine des millions de téléspectateurs. Comment comprendre ce succès mondial ? Pourquoi cette fiction nous parle-t-elle tant ? C. Delaunay décrypte les références historiques sublimées par (ou sous) la plume de G. R. R. Martin. »

 

Intervenants :

 

Cédric DELAUNAY, Professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Descartes de Tours et chargé de cours à l’université François Rabelais de Tours.

Il a  écrit Mythes et légendes du Moyen- âge (2016) et Les chevaliers du Moyen-âge (2017) aux éditions Metive.


Yannick DEHÉE, Docteur en Histoire, chercheur associé au centre d’histoire culturelle de l’université de Versailles-St Quentin, directeur de la publication du Temps des Médias, directeur de Nouveau Monde éditions.

 

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Introduction

 

ATTENTION SPOILERS !!! Le 25 octobre sort en libraire un livre que tous les fans de la série et d’Histoire vont s’arracher. La preuve, il n’en restait déjà plus en dédicace à la fin de l’intervention de Cédric Delaunay.

 

Ce professeur d’Histoire-géographie, nous dresse un tableau en quatre parties de ses recherches au cœur de la série : la carte et le territoire, destins funestes et sorts cruels, ceux que l’on aime ou que l’on aime détester et, enfin, justes et réprouvés. Pour nous donner l’eau à la bouche, il nous livre des exemples de ses recherches faisant voter le public parmi trois choix pour chaque thème.

 

 

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I – La carte et le territoire

 

 

=> Le Mur, qui apparaît à l’épisode 2 de la saison 1 est bien sûr un écho à de nombreux murs de l’Histoire : mur de Berlin, muraille de Chine, mur entre Israël et la Palestine. Cependant, l’auteur a repris l’inspiration directe de George R. R. Martin, à savoir, le mur d’Hadrien, un souvenir d’enfance. Le cours d’Histoire peut commencer. Un mur s’étendant sur 117 kilomètres de long, constitué de deux parties. La partie ouest est un mur de gazon de quatre mètres de haut alors qu’à l’est c’est un mur de pierre devancé d’un fossé. Celui-ci est renforcé de forts tous les 1472 mètres soit un mile romain, pouvant abriter trente deux hommes. Seize forts plus importants viennent conforter l’ensemble avec une centaine de légionnaires. La recherche se poursuit le long du limes. Le mur d’Hadrien fait figure d’exception face aux attaques des peuples du nord alors que le reste de la « frontière » est plutôt constitué de palissades en bois avec des points de passage permettant de réguler et surveiller les passages et non les bloquer. Le Mur d’Hadrien est donc une exception dans le dispositif général du Limes. Ceci semble invalider la seule référence historique d’autant que le « Mur » est bien plus imposant que dans la réalité.

 

 

=> Pour Cédric Delaunay l’une des clés les plus pertinentes est à chercher ailleurs. Game of Thrones prend en effet une lecture politique et sociale lorsque les « Sauvageons » guidés par Mance Rayder font figures de « prolétaires » alors que les royaumes du sud représentent les privilégiés se protégeant des pauvres. D’ailleurs dans la série, la VO offre un large panel d’accents et d’expressions prolétaires.

Mance Rayder campé par Ciarán Hinds

 

II – Destins funestes et sorts cruels

 

=> L’analyse des Noces pourpres emporte un grand succès, devançant largement la mort de Robert Barathéon (ce qui renvoie à des rois morts dans des accidents de chasse tel Philippe de France en 1131) et la bataille de la Néra (référence à peine voilée à la défaite de l’Invincible Armada en 1588 et des sièges avortés de Constantinople). Ce banquet de la saison 3, épisode 9, fait écho à plusieurs évènements historiques. En 276, Protius accède à la tête de l’Empire romain, succédant à deux empereurs assassinés par leurs propres troupes. Pour contrer le sort, il organise un grand dîner de réconciliation et en profite pour tuer les chefs de guerre, éliminant toute menace… Partons en Orient. Abou al-Abbas, premier calife de la dynastie abbasside prend le pouvoir sur les Omeyyades, affaiblis par les coups d’arrêt dont celui de Poitiers. Marwan II parvient à échapper à son rival al-Abbas. Il s’enfuit en Egypte mais sa famille reste sur place. Le 25 juin 750, al-Abbas organise un dîner de réconciliation… Vous connaissez la suite… Abd al-Rahman en réchappe, seul, fondant le califat omeyyade de Cordoue. Notons toutefois, à l’instar de la musique de fond qui laisse deviner le drame qui se joue dans la série, l’entrée en scène d’un poète comme déclencheur des assassinats de Syrie. Al-Abbas devient dès lors « As-Saffâh », « le sanguinaire ».

 

=> George R. R. Martin, lui, avait en tête le dîner noir du 24 novembre 1440. Jacques II d’Ecosse est trop jeune pour régner seul. La régence est confiée de 1437 à 1439 au vieil Archibald Douglas. Son fils espère prendre sa succession mais c’est sans compter William Crichton qui prenait déjà son mal en patience depuis la mort de Jacques Ier. Il évince donc le jeune Douglas mais la tension augmente entre les deux familles et leurs partisans. C’est lors d’un dîner que le massacre a lieu, lorsque Crichton soulève la cloche protégeant les plats, révèle une tête de taureau noir, symbole de mort.

 

Cette image d’Épinal a profondément marqué l’auteur dans son enfance qui a décidé de l’inclure dans son œuvre.

 

III – Ceux que l’on aime ou que l’on aime détester

 

 

=> Parmi les douze portraits du livre c’est celui de Tyrion Lannister, magnifiquement joué par Peter Dinklage, qui emporte les voix. La figure du nain, des craintes ou fantasmes qu’elle évoque sont mis en avant. Remontons à Priape, fils d’Aphrodite, protecteur des récoltes et vergers, symbole de vitalité. Homère fait combattre des nains contre des Grus dans l’Odyssée, Strabon précise qu’ils font en moyenne 60 cm de hauteur. Au Moyen Age, nous retrouvons le Zwerg germanique. Ce personnage que l’on observe dès le XIIe siècle vit dans les mines, est mineur lui-même, adopte une posture inquiétante. Il renvoie à la mort, selon une lecture chtonienne classique. Le nain est un être avare, fourbe. A la Renaissance, et le retour des images antiques, la figure de Priape refait du nain un individu attractif, amuseur de cour. Il est représenté sur les tableaux, notamment des nobles espagnols. Il peut être savant, ainsi Antoine Godeau, homme de lettres, prisé des salons mais déçu en amour. Il se retire de la vie publique pour se consacrer à la religion.

Portrait gravé (burin) par Jacques Lubin

 

=> Même attractif, le nain reste le compagnon de discussion, il ne peut être aimé. Richelieu le prend son sous aile et le nomme évêque de Vence et Grasse dans le sud de la France. Il y était très apprécié nous dit l’auteur. Cela rappelle les amours déçues de Tyrion. De même que le personnage de la série se révèle stratège, des nains ont pu être chefs de guerre comme Jeffrey Hudson, chef de la cavalerie d’Henriette Marie de France. Il bat en duel un chef de garde qui l’avait doublement provoqué : en se rendant sur les lieux du combat, il présente ses armes, un télescope et un cure dent. Cela se termine aux pistolets. Il est intéressant de noter que dans la série Tyrion se révèle être un chef de guerre habile, après des débuts peu encourageants. Il est ainsi le grand vainqueur de la bataille de la Néra. Les médecins de l’époque expliquaient les défauts et l’humeur des nains comme étant liés à la circulation sanguine, plus rapide… De quoi se délecter de la gifle que reçoit Joffrey dans la série.

Portrait d’Henriette Marie de France et de Jeffrey Hudson par Van Dyk

 

IV – Justes et réprouvés

 

 

=> La présentation touche à sa fin avec une analyse des Sans-visages dont le plus célèbre, Jaqen H’ghar est joué par Jaqen H’ghar. Il apparait dans les saisons 1, 2, 5 et 6 et guide Arya Stark sur les chemins de sa vengance. Nous remontons au XIIe siècle avec la création de la secte des Assassins. Les chiites ismaéliens poussent encore plus loin l’idée de l’imam caché et fondent les Nizârites. Hassan Ibn al-Sabbah, le « Vieux de la montagne », contrôle le mouvement depuis la forteresse d’Alamut, dans l’Iran actuel. Cette secte se fait payer pour tuer des chrétiens en plein contexte de croisades. Conrad de Montferrat, devenu roi de Jérusalem en 1192 est une de leur victime, la même année. Des religieux musulmans sont également ciblés car ils ralentiraient le retour de Dieu sur Terre et la fin de ce monde selon la théorie de l’Iman caché et d’autres lectures théologiques schismatiques …

 

 

 

=> Il existe une réelle différence entre la série et le roman, ce dernier apportant bien plus de réponses quant à l’origine des Sans-Visages. Le talent de G.R.R Martin est donc de puiser dans un corpus vaste et de le mettre en musique avec ses propres thématiques. Ici cette secte des Assassins aux forts accents religieux résonne particulièrement dans notre monde actuel.

 

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Conclusion :

 

Vous en voulez plus ? Imaginez Raspoutine sous les traits de Mélisandre ou encore l’assassinat de César-John Snow. Pour la suite, il faudra lire ce livre nécessairement passionnant pour les fans et les amateurs d’histoire. Même les Clionautes n’ont pas eu droit à plus de confidences mais nous comptons bien diffuser la bonne parole ; définitivement, l’Histoire a sa place dans l’analyse de la culture Geek/Pop.

 

 

Par Sandrine BONNAL et Ludovic CHEVASSUS  pour les Clionautes.

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