Jean-Nicolas Fauchille, Jacques Lévy, Ana Póvoas

Présentation du livre « Théorie de la justice spatiale »

Festival international de géographie de Saint-Dié 2018

Présentation du livre « Théorie de la justice spatiale »

Jean-Nicolas Fauchille, Jacques Lévy, Ana Póvoas – Odile Jacob, 2018

Dimanche 7 octobre, « Au Bureau »

Théorie de la justice spatiale. L’ouvrage, sorti le jour de la remise du prix Vautrin-Lud dont le lauréat, Jacques Lévy, est un des auteurs, est le fruit d’une dizaine d’années de travail d’une équipe du laboratoire (devenu rhizome) Chôros. Il s’était donné pour mission d’y voir plus clair dans le couple « improbable » justice-espace, que les trois auteurs affirment ne pas regretter d’avoir pris au sérieux. Synthèse et catalyseur des acquis en matière de pensée de l’espace, la justice n’a pas pour moindre vertu de permettre d’aborder cet objet de manière plus efficace.

Théorie de la justice spatiale est le fruit d’un dialogue entre quatre enquêtes, chacune avec un angle d’attaque et un terrain propres. D’un côté, au Portugal, les enquêteurs cherchaient simplement à vérifier si les interrogés pouvaient exprimer spontanément l’idée de justice spatiale. De l’autre, en Suisse, on demandait aux habitants de se placer en citoyens, de se projeter en décideurs de ce que devrait être un espace juste. En France, le CGET, qui a apporté son concours à la recherche menée, avait manifesté son intérêt pour les manières dont les habitants se prononcent sur la justice. L’hypothèse des chercheurs était que, d’une question telle que « qu’est-ce qu’une société juste ? », la question de l’espace puisse émerger. Ce qui s’est passé. Le livre est donc, à bien des égards, la somme de cent cinquante entretiens que les chercheurs n’ont fait que reconstruire, dans le but, bien éloigné de celui de livrer une définition d’un, ou de l’espace juste, de permettre aux individus d’être au clair avec ce que cela signifie pour eux – bref, de pouvoir apporter eux-mêmes quelques réponses aux questions qui (qu’ils) se posent manifestement.

Les auteurs partent d’une définition de la justice comme articulation de l’égalité et de la liberté. L’entrée par la justice consiste à discuter de ce qu’il conviendrait légitimement de construire, en contrat, contrat social, contrat spatial – contrat de l’habiter. Ils partent ainsi de concepts, de notions, d’outils, de « cases », comme le dit Ana Póvoas, dessinées à grands traits – car elles ne sont pas prescriptives ou restrictives – à partir de la philosophie politique. Ces « cases » mises à la suite forment une checklist : il revient aux interrogés de définir quelles sont les composantes de l’espace juste. Trois grandes catégories se distinguent : celle des biens premiers, celle des libertés individuelles, et enfin celle des biens publics – mais ce ne sont, comme tous le rappellent, que des exemples constitutifs d’une théorie qui se veut ouverte. La checklist des biens premiers comprend au moins deux items : l’extensibilité de ces biens à tous, c’est-à-dire leur accessibilité en tous points du territoire, et l’inaltérabilité du bien premier par l’effort d’égalité (la qualité des soins doit, par exemple, rester la même). Les libertés individuelles et les biens publics ont leurs subdivisions propres : l’enjeu de l’interdépendance des libertés et des contraintes qui s’y appliquent ou celui des limites de la prescription des libertés par les pouvoirs publics : nous sommes encore libres de choisir de ne pas nous loger, car c’est l’accès au logement qui est un bien premier ; la question des biens publics comme, dans les théories de Samuelson, des objets ne devant susciter ni rivalité, ni exclusion (non-rivalrous, non-excludable), ou la nécessité de l’engagement individuel, habitant, citoyen pour les construire. On pense à l’Ecole, financée par l’Etat, mais qui n’existe comme bien public que parce que des enfants y sont formés. Autant de questions que les auteurs adressent aux personnes sollicitées et qui suscitent des réponses parfois à l’envers des hypothèses des chercheurs.

Prenons la ville : cadre idéal pour comprendre la notion de bien public car ne provoquant ni rivalités ni exclusions, maximalisation de l’urbanité, de l’accessibilité, des virtualités, disent les auteurs et, en écho, quelques-uns des interrogés qui en demandant plus ! Ce ne sont pas les avis de tous les participants à l’enquête qui, parfois, évoquent des futurs possibles sans convoquer l’urbanité. La seule responsabilité des chercheurs et auteurs consiste à placer ces demandes, dans leur diversité, dans la perspective du temps long, et de rappeler l’interdépendance des biens publics que sont la mobilité, la durabilité et l’urbanité. Tous les styles ne peuvent pas être admis ; il en va de la cohabitation des êtres humains, cohabitation dont font preuve et œuvre les auteurs qui, aux idéologies, préfèrent les points de vue des hommes habitants.

Les questions du public permettent de tirer les fils proposés par le livre. Deux auditrices interrogent les relations entre justice et développement. Lévy, fidèle à la composition du sous-titre « La justice comme développement, le développement comme justice », répond en deux temps. D’abord que la justice développe dans la mesure où elle signe, lorsqu’elle vient, « la fin de l’âge moral », où chacun développerait sa propre conception de la justice sans conscience de l’intérêt de la société dans son ensemble ; ensuite, que le développement est justice puisqu’il correspond à la co-production des biens publics, tels l’éducation et l’urbanité ; que la tâche des acteurs du développement de créer les conditions de possibilité pour que chacun choisisse sa vie, avec un effet systémique indirect vis-à-vis de la société – quitte, les actions des individus se faisant et faisant, à voir bouleversés leurs programmes.

Deux questions concernent l’extension, dans l’œuvre présentée, du champ de la justice : inclut-elle la « justice judiciaire » ? Oui, mais elle ne constitue pas son principal objet : la théorie est réelle. Seul témoin : une interview d’un ancien détenu, qui confirme la parfaite cohérence entre le vécu de la personne et ses représentations de la société juste, puisqu’il ne parvient pas à la concevoir comme quelque chose de positif pour tous. Englobe-t-elle la justice environnementale, telle que peuvent la concevoir un Latour ou, sur le FIG, un Paquot ? Avec prudence ; il semble plus logique à Jacques Lévy de dire que les humains ont des devoirs vis-à-vis des espèces vivantes que de leur donner des droits, en obéissant à une vision anthropomorphiste du non-humain qui, dans d’autres pays comme la Nouvelle-Zélande ou en Suisse, se concrétise dans le droit.

Si la justice permet de revisiter l’espace, l’espace permet également de revisiter les conceptions de la justice qui, au cours de l’échange, ont été plus discutées que lui ; telle est la conclusion de la présentation de Théorie de la justice spatiale, qui relance un débat ancien et a le mérite, par l’approche théorique, de se distancer et des idéologies, et du caritativisme de grands justiciers.

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