Autour de Bruno Modica, officier d’instruction, lieutenant-colonel de réserve au profit de l’état-major de la 11e brigade parachutiste et modérateur de la table ronde, nous trouvons :

  • Emmanuelle Rioux, directrice de publication et rédactrice en chef de la revue Inflexions, sous le commandement du chef d’état-major de l’armée de terre, le général d’Armée Thierry Burkhard,
  • le colonel Jean-Luc Cotard, ancien officier du génie dont la mission consiste justement à adapter au jour le jour la logistique indispensable aux opérations de combat et de maintien de la paix, à assurer le déminage, etc.
  • le lieutenant-colonel Vincent Lazerges, qui sert au 7e bataillon de chasseurs alpin et qui est chef du BOI (bureau d’opérations instruction)

Pouvez-vous, Emmanuelle Rioux, nous présenter la revue Inflexions qui entend concilier l’institution militaire et la recherche universitaire ? 

Emmanuelle Rioux

Emmanuelle Rioux : La revue est née d’un constat simple: l’armée de terre condense quantité de réflexions parcourant la société toute entière. Le premier numéro est sorti en 2015. Précisons que ce n’est pas une revue universitaire, c’est-à-dire dépendant d’un organisme de recherche, mais bien une revue constituée par l’armée de Terre elle-même. Elle rassemble des praticiens, des intellectuels, en totale indépendance par rapport à qui que ce soit. La revue choisit librement ses thèmes, ses auteurs, son ton, à la frontière entre le civil et le militaire. Quoique affiliée au ministère, la revue n’est nullement tenue de relayer une quelconque parole officielle.

Jean-Luc Cotard, en tant qu’officier du Génie, pouvez-vous aborder de façon concrète ce que l’on fait, en tant qu’officier du génie, sous le feu ou à côté du feu, pour “s’adapter” ? 

J’ai connu une expérience en ex-Yougoslavie, au sud de Saravejo, en décembre 1992, qui mérite commentaire. Au cours du périple, nous avons dû suivre une petite piste, amenant vers Tarcil Kresevo, le long de la D463. Le voyage fut long et difficile. Puis subitement, on nous donna l’ordre d’élargir la route pour qu’en six mois, on puisse l’emprunter dans les deux sens de circulation. Quasiment à partir de rien, sans possibilité d’interrompre la circulation, sans explosifs à disposition, dans des conditions climatiques et militaires pénibles, il a fallu “s’adapter”. Nous nous sommes fournis localement en explosifs. Des dizaines de fois, nous recommencions les travaux qui venaient d’être endommagés par un passage.

Lieutenant-colonel Lazerges, votre 7e bataillon des chasseurs alpins, spécialisé dans le combat de montagne, a dû subir un changement de nature dans les affrontements. De la guerre symétrique, nous sommes passés à la guerre asymétrique voire hybride. Quel rôle votre bataillon a joué en Afghanistan, en Centrafrique, au Sahel ?

Vincent Lazerges : Les militaires occupent une place centrale dans l’histoire de la géopolitique, Yves Lacoste l’a bien rappelé.

Lieutenant-colonel Vincent Lazerges

Dans la mise en œuvre, l’armée doit s’adapter au terrain et aux circonstances. La fameuse zone verte en Afghanistan n’a aucun équivalent en France, on ne peut pas s’entraîner en prévision. La Kapisa est un maillage compliqué d’habitations hautes, de terrains fermés par des murets de deux mètres, avec des tours de garde aux extrémités pouvant atteindre dix mètres. La simple progression dans un village s’apparentait à un combat en zone urbaine. Il fallait à tout prix s’approprier le terrain.

À partir de cartes soviétiques avec une nomenclature en cyrillique et des photographies aériennes, il fallait tout réapprendre, la toponymie, les paysages, les grands axes structures, etc. On ne pouvait pas forcément s’appuyer sur les habitants locaux car eux-mêmes peinaient à reconnaître leur village à partir des photographies aériennes. Pourtant cette étape était essentielle. Il fallait bien délimiter les terrains, les communautés, les villages, etc.

Emmanuel Rioux, vous êtes confrontée à des expériences de terrain très hétérogènes. Comment dans les problématiques sur lesquels le conseil scientifique travaille, parvenez-vous à réinvestir toute cette richesse opérationnelle ?

Nous partons toujours des expériences du terrain pour bâtir un numéro. Un ancien militaire revenu de Centrafrique, bouleversé par les atrocités qu’il avait vues, a été ainsi longuement entendu et a inspiré un numéro sur la violence totale dans la guerre de façon plus générale. L’intérêt est d’ailleurs de faire discuter les différentes générations de soldats, les différents corps de l’armée, pour ensuite obtenir un creuset de cette somme d’expériences dispersées.

Colonel Cottard, vous avez évoqué la dimension politique de l’intervention. Le militaire est entre le marteau du politique et l’enclume d’une terrain. Or, le terrain est lui-même souvent porteur de réalités politiques purement locales pour lesquelles on doit obtenir des obtenir des informations exactes.

Auprès d’un commandant, il y a toujours un conseiller en communication, lui-même entouré d’exécutants qui montreront au grand public ce que fait la force et comment elle le fait. En Côte-d’Ivoire, en  2006, les opposants contre les forces françaises et contre la communauté internationale ont diffusé des images hostiles qui, mal interprétées, conduisaient à désinformer le public. Avec mon cameraman et mon photographe, je suis allé sur le terrain, pas très loin d’Abidjan, puis j’ai diffusé immédiatement des prises de vue contredisant la version des rebelles. Ce fut un succès.

Colonel Jean-Luc Cotard

Par la suite, en mars 2008, j’ai été déployé au Kosovo, j’ai mis du temps à bien comprendre la situation géographique et la mosaïque nationale de la région. Des hommes de l’ONU et de la KFOR, en l’occurrence le bataillon français de Mitrovica, ont tenté d’arrêter des activistes serbes autour du tribunal de Mitrovica-Nord. Les affrontements ont dégénéré. On déplora un mort ukrainien du côté de l’ONU, 50 blessés chez les soldats français et une centaine chez les Serbes qui ont utilisé tout ce qu’ils avaient (cocktails Molotov, grenades, pavé, etc.). J’ai envoyé, comme en Côte-d’Ivoire, une équipe de caméraman et de photographes. Les images étaient terribles: on avait par exemple une trentaine d’hommes fauchés en même temps par une explosion.

Comme pour la Côte d’Ivoire, nous avions des vidéos, nous pouvions les diffuser. Mais après discussion avec les responsables de l’OTAN (Naples, Bruxelles), nous avons renoncé. Les images montraient que la force de l’OTAN était trop faible.  Entre ce que l’on voulait faire et l’image que l’on voulait transmettre, il a fallu trancher. Les journalistes internationaux étant absents, occupés qu’ils étaient avec le Tibet à ce moment-là, il n’y avait que les images de l’armée. On a alors préféré ne pas les utiliser lors de la conférence de presse.

Par contre, les images ont eu un usage diplomatique. Quelques jours plus tard, au Conseil des ambassadeurs de l’OTAN, le représentant russe menace de faire condamner l’OTAN pour usage excessif de la force. L’armée sort les photos et le représentant russe ne reparaît plus devant la presse.

Quelques mois plus tard, en juillet 2008, après la création du nouvel État du Kosovo, plusieurs puissances expriment des réticences à reconnaître l’indépendance de ce qui n’est dans l’absolu qu’une province. L’ambassadeur russe espère exploiter ses réticences devant l’ONU pour condamner une nouvelle fois l’OTAN. Avant la réunion du Conseil de sécurité, la France et les États-Unis organisent une rencontre informelle avec les autres membres du Conseil de sécurité pour présenter les images. Finalement, le Conseil de sécurité n’a pas condamné l’OTAN.

Finalement, dans deux situations similaires, la même action n’aurait pas eu le même effet. Dissimuler les photographies pour les montrer ensuite dans un contexte donné s’est avéré porteur dans un cas, là où dans un autre cas, la diffusion immédiate était en fait nécessaire.

Colonel Vincent Lazerges, Comment s’adapter à des formes de guerre nouvelles ?

Vincent Lazerges : Les paysans afghans avaient une certaine culture locale de la guerre mais quand nous sommes arrivés au Mali, c’était différent. Les combattants étaient là parce que le combat était plus rémunérateur que leur métier traditionnel. Donc, ils fuyaient à moto dès que nous arrivions, ils ne s’attaquaient qu’au plus faible, puis se cachaient. Il nous a fallu un mois pour trouver un stratagème qui fonctionne, pour couper ses routes, détruire ses caches, etc.

Question du public: Pourquoi l’armée française n’est-elle pas intervenue au Haut-Karabakh pour protéger les Arméniens comme pour le Kosovo ?

Jean-Luc Cotard : Quand la France intervient au Kosovo, elle le fait dans le cadre de l’OTAN et d’une résolution de l’ONU. Ici, dans ce cas, l’armée française n’est pas intervenue parce qu’elle n’en a pas reçu l’ordre. Si on décide d’y aller, il faut pouvoir le faire dans le cadre d’une alliance, par exemple Takuba (groupe de forces spéciales), afin de mutualiser l’effort, et dispose du renfort en renseignement des États-Unis.

Vincent Lazerges: Le président de la République a choisi de ne pas intervenir.

 

BILAN DE BRUNO MODICA : S’adapter, c’est ruser face à un adversaire qui a lui-même ses ruses mafieuses, ses alliances de l’ombre. Le mépriser reviendrait d’ailleurs à s’affaiblir soi-même, à ne pas maintenir le bon niveau de vigilance. L’expérience du feu fraie avec un contexte médiatique complexe. Chaque acteur doit à la fois répondre à sa mission, se substituer à un autre acteur ayant fait brutalement défection et finalement s’adapter.

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