Les Rencontres Stratégiques de la Méditerranée

 

Septembre 2022 a été l’occasion d’assister à la naissance d’un nouveau rendez-vous d’analyse géopolitique ouvert au grand public. Le directeur de la Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques (FMES) présentait en février dernier le projet ainsiVoir l’article en ligne à l’adresse suivante : https://fmes-france.org/rencontres-strategiques-de-la-mediterranee/ :

« Mais contrairement aux autres événements géopolitiques de ce genre, qui se résument trop souvent à des rendez-vous entre “sachants”, le directeur de la FMES souhaite diffuser le plus largement possible l’information qui naîtra de ces échanges où “l’on va frotter les neurones.” Vers les décideurs politiques et économiques bien sûr. Mais aussi et surtout vers le grand public. “Dans les démocraties, l’information est clé. Or, dans les sociétés de plus en plus numérisées qui sont les nôtres, on constate un déficit d’informations objectives,” dénonce Pascal Ausseur. En souhaitant combler ce déficit, la FMES se donne en quelque sorte une mission de “service public.”

L’autre credo de Pascal Ausseur, c’est de prendre le temps de la réflexion. “Aujourd’hui, plus personne n’a de temps. Pas même nos dirigeants. Aucun d’entre eux ne s’accorde deux heures sans un ordinateur ou un téléphone. Un Think-Tank comme la FMES doit se donner du temps”. Un éloge de la lenteur, presqu’un luxe nécessaire au vu des questions qui seront abordées lors de ces rencontres stratégiques. »

Le risque de guerre aux portes de l’Europe, la politique de la Chine au Moyen-Orient, les flux migratoires, le réchauffement climatique, le rôle des États-Unis moins présents en Méditerranée, les ambitions de la Turquie, nouvelle puissance régionale… Réparties en trois grandes thématiques – les défis sécuritaires transverses, les recompositions géopolitiques, les conflits et ruptures technologiques -, les neuf tables-rondes programmées sur les deux jours ne manqueront pas de sujets. “Les vrais problèmes n’ont pas d’idéologie. Ce qu’on souhaite, c’est poser les problèmes sur la table et les analyser calmement, dépassionner les débats. Ce n’est pas en mentant, en étant dans le déni qu’on les réglera. La bataille des idées est essentielle pour”, glisse Pascal Ausseur. »

 

 

https://fmes-france.org/

 

 

Ces moments d’échanges passionnants ont été l’occasion de partager les analyses de spécialistes autour de problématiques complètement ancrées dans l’actualité. Ainsi les deux extraits suivants peuvent donner une idée de la nature des diverses interventions.

 

 

Je me propose ici de retranscrire les conférences auxquelles j’ai eu le plaisir de pouvoir assister.

 

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Conférence : « Recompositions au Moyen-Orient : Turquie, Iran, monarchies du Golfe »

Modératrice : Agnès Levallois (Fondation pour la Recherche Stratégique)

Dorothée Schmid (Institut Français des Relations Internationales)

Emma Soubrier (Arab Gulf Institute)

Pierre Razoux (Fondation Méditerranéenne d’Études Stratégiques)

 

 

La salle Colbert du Palais des Congrès Neptune est complète au moment où débute ce passionnant moment d’échange. Bien entendu l’actualité la plus récente laisse planer son ombre sur les échanges ; la crise politique en Iran entamée après le décès de Mahsa Amini le 16 septembre dernier, la perspective de la Coupe du Monde de Football au Qatar dans deux mois et, bien entendu, la Guerre en Ukraine qui impacte avec force la géopolitique méditerranéenne.

 

 

Agnès Levallois entame sa présentation de la table ronde en remettant en perspective la géopolitique méditerranéenne avec le poids décisif pris par la guerre en Ukraine. Bien entendu l’image de la Turquie s’impose immédiatement mais, comme le montreront les échanges, cette puissance pivot entre Europe et Moyen-Orient est loin d’être la seule impactée par la guerre.

Si la question de l’approvisionnement énergétique est bien entendu au cœur de nombreuses problématiques, Agnès Levallois rappelle fort justement que l’approvisionnement en céréales est aussi source d’inquiétude. L’Égypte, mais aussi le Liban, pour ne parler que de ces deux cas, sont susceptibles de connaître dans les mois à venir de profondes crises alimentaires du fait des tensions sur les blés russe et ukrainien. Au-delà des conséquences économiques, ce sont bien les conséquences sociales et politiques qui posent question.

Dans un autre registre, les pays du Moyen-Orient ne sont pas non plus toujours pleinement engagés auprès des Occidentaux pour faire pression sur Moscou. Les sanctions ne sont pas nécessairement appliquées et, comme cela sera rappelé plusieurs fois, la langue russe prospère allègrement dans les Émirats depuis plusieurs mois. Pour nombres d’acteurs la guerre en Ukraine est avant tout une guerre entre Européens. S’en mêler n’a que peu d’intérêt voir pourrait même s’avérer contre-productif car la guerre offre des opportunités locales tout à fait décisives, à l’image de l’inflation des prix des hydrocarbures qui est une bonne nouvelle pour les pays rentiers.

 

1 – Comment est analysée la guerre en Ukraine par les différents acteurs ?

 

Dorothée Schmid, chercheuse à l’IFRI, spécialiste de la Turquie, est la première à être questionnée, du fait du poids absolument central de ce pays dans la guerre en cours, dans une position d’équilibriste parfois assez complexe à suivre.

Dorothée Schmid commence par rappeler ce qui est devenu une évidence au cours des derniers mois : il est extrêmement difficile d’imposer quoique ce soit à Erdogan et la Turquie. Alors que la Turquie paraissait redevenir un pilier de l’OTAN porteur d’unité, que la fourniture en drônes au profit de l’Ukraine paraissait éloigner Ankara de la Russie, la réalité s’est avérée plus complexe. Ankara désire conserver des liens avec Moscou car sur de nombreux dossiers, à commencer par la Syrie, les rapprochements sont nécessaires. La Turquie joue sa partition, consciente de son rôle central, de pivot géographique et géopolitique. La chercheuse évoque la possibilité de rejouer la partition de la Seconde Guerre mondiale, avec une Turquie qui ne fait point de choix, qui devient une zone grise ouverte aux deux camps et donc absolument indispensable à tous. Erdogan accompagne dans ce sens une opinion publique turque qui ne désire pas une intervention contre la Russie. C’est aussi une approche économique réaliste avec les avantages à tirer d’être la plaque tournante de la redistribution des céréales ukrainienne et russe, tout autant que la possibilité de continuer à fournir du gaz russe. Dans ce dernier cas c’est la Hongrie qui profite par exemple de « Turk Stream » qui, heureux hasard, est en toujours bien entretenu et ne connait pas de problèmes techniques depuis le début de la crise.

L’inquiétude de Dorothée Schmid renvoie à la question grecque et de la Mer Égée, sur fond de rhétorique médiatique et politique extrêmement agressive, dans un contexte électoral à venir particulièrement sensible.

Emma Soubrier, chercheuse associée à l’université Côte d’Azur et à l’Arab Gulf Institute, de retour des États-Unis, intervient pour préciser les grilles de lectures des États du Golfe Persique face à cette guerre.

Face à la diversité des pays, la chercheuse prend appui sur une analyse d’un chercheur émirien, analysant le positionnement de son pays. La clé de lecture est ici de dissocier trois pistes : juridique, politique et géostratégique. Si juridiquement il est clair que les Émirats reconnaissent que la Russie est l’agresseur, politiquement il n’est pas question de le souligner. En effet la vision est celle d’un problème européen, qui nécessite de respecter un principe de non ingérence absolu. Vladimir Poutine est apprécié par les États du Golfe comme étant un dirigeant d’une grande puissance qui a toujours respecté les différentes autorités politiques des Émirats. Dans ce sens la réciprocité s’impose, et donc il n’est pas question de suivre les sanctions occidentales aveuglément ou d’attaquer de front les positions russes quant à l’Ukraine. Stratégiquement, l’analyse coût bénéfice est claire : plus la guerre dure, plus les dividendes engrangés pour le pétrole et le gaz nourrissent la puissance émiratie. Il s’agit donc aussi, en ne suivant pas l’UE ou Washington, d’affirmer la montée d’une autonomie stratégique claire.

Vient le tour de Pierre Razoux, directeur académique à la recherche pour la Fondation d’Études Stratégiques. Historien habilité à diriger les recherches (Paris 4 Sorbonne), fonctionnaire du ministère des Armées, ce spécialiste du Moyen-Orient a aussi travaillé auprès du ministère de la Défense britannique à Londres et au Collège de défense de l’OTAN à Rome. Pour en revenir à son expertise du Moyen-Orient, il est à l’origine de l’atelier Wargaming stratégique de l’IRSEM et son livre Guerre Iran-Irak (1980-1988) publié en 2013 chez Perrin a été récompensé à l’international la Society for Military History.

Pierre Razoux est plus particulièrement question sur l’Iran. Alors que l’accord sur la question nucléaire de 2015 semblait en bonne voie et permettre un retour de l’Iran dans le concert des nations, la guerre en Ukraine a complètement chamboulé le calendrier.

Pour le spécialiste la première victime pour le Moyen-Orient de l’intervention russe de février dernier a été justement cet accord sur le nucléaire. Après avoir présenté pour la forme la nécessaire prudence dès lors qu’il s’agit d’explorer les futurs potentiels, Pierre Razoux affirme en son âme et conscience que l’accord est mort.

La position iranienne est ambivalente. Dans un premier temps, fidèle à sa ligne directrice depuis la guerre avec l’Irak (1980-1988), l’Iran défend le principe de l’inviolabilité des frontières ce qui, de fait, l’oppose ici à la Russie en Ukraine. D’ailleurs dans le cadre du conflit en cours entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, Téhéran est très attentive à ce que les frontières ne bougent pas, au point de laisser entendre aux Azéris qu’une intervention iranienne reste possible.

Mais, et c’est là une approche plus positive, l’Iran n’est plus au cœur des inquiétudes internationales, et ce d’autant que Taïwan est aussi une crise potentielle.  La guerre en Ukraine offre donc une fenêtre stratégique aux Iraniens pour pousser leurs pions.

Autre problème, l’Iran avait d’excellentes relations avec Russes et Ukrainiens, de la même façon d’ailleurs que Israël avait d’excellentes relations avec l’Ukraine. Iran et Israël partageaient donc un ami commun … ce qui en dit long sur le poids relatif des idéologies face à une forme de real politique. Aujourd’hui l’Ukraine a rompu ses liens avec l’Iran et est en relation très difficile avec Israël.

L’autre problème renvoie au paradigme global de la stratégie iranienne. Plus que les postures face aux États-Unis (« l’accord sur le nucléaire n’est qu’un moyen de faire rentrer du cash »), c’est bien la Chine qui inquiète. La guerre en Ukraine semble offrir une Russie affaiblie aux appétits chinois, dans une forme de vassalisation potentielle. Toute la réflexion iranienne est donc de nouer des liens étroits avec la Chine, mais sans basculer du côté qui renforcerait définitive une emprise chinoise définitive.

L’Iran est donc dans une posture de saisir des opportunités, tout en étant focalisée sur la conservation de son autonomie. Volonté d’atteindre le seuil nucléaire, sans forcément le franchir, et quête de cash pour alimenter une économie très largement affaiblie.

 

2 – Quid de la crise actuelle en Iran ?

Du fait de l’actualité Pierre Razoux est bien entendu questionné sur les troubles qui secouent le régime et la jeunesse iranienne.

Pour le chercheur, il existe un paradoxe assez incroyable : Iran-Israël sont dans le même bateau. Les deux États les plus puissants et influents de la région sont aussi les deux pays les plus vulnérables de l’intérieur. Israël est secouée par des crises internes, la menace d’une troisième intifada est palpable et un rapprochement Hamas / Hezbollah serait très complexe à gérer, d’autant que la question d’un soulèvement des arabes israéliens reste possible.

Quant à l’Iran, le cœur de la révolte serait moins socio-économique qu’une contestation du cœur du système de la république islamique et notamment de l’intrusion des règles les plus strictes dans l’intimité. Le peuple est épris de liberté dans la sphère privée et c’est là que se jouent des partitions politiques complexes. Une large partie de la population est concernée par la révolte, ce qui dépasse donc la simple grille de lecture socio-économique. Le guide suprême va mal, il est aux abonnés absents (il se remet d’une opération et voit la fin de vie arriver) et une lutte intestine oppose les plus religieux, qui ne veulent pas perdre le pouvoir et jouent la carte de la répression, et une frange plus nationaliste qui pourrait offrir plus de libertés au peuple, et donc se rapprocher de la majorité du peuple, pour évincer les plus fondamentalistes. La lutte pour le pouvoir est une toile de fond centrale pour comprendre ce qui se passe. Un décès prochain du Guide suprême pourrait déboucher sur une contestation encore plus marquée, aux atours de révolution, ou d’évolution du système vers moins de religion et plus d’ultra nationalisme. Mais dans cette perspective, faire la « Bombe » deviendrait plus probable.

 

3 – Comment réagissent les États du Golfe face à la crise iranienne ?

Emma Soubrier souligne qu’un grand mouvement, avec en toile de fond le retrait des États-Unis des accords sur le nucléaire sous la présidence Trump, est en cours depuis de nombreux mois pour un rapprochement global entre les différents acteurs du Golfe Persique. L’administration Biden va aussi dans ce sens, afin d’assurer une stabilité et sécurité de la région plus pérenne. Ceci s’oppose à une grille de lecture israélienne toujours très négative dès lors qu’il s’agit de Téhéran, qui rend la position de Washington très difficile à maintenir. Soutenir le rapprochement tout en conservant des liens aussi forts avec Tel Aviv, c’est une quadrature du cercle impossible à tenir.

Tout est donc question de rapports de forces et d’opportunités stratégiques, avec des balancements locaux entre Moscou, Pékin et Washington, selon les intérêts.

Pour en revenir à la question iranienne, la posture des pays du Golfe est claire : non ingérence, surtout ne pas prendre position quant au pouvoir à Téhéran. Ne rien faire qui irait contre un rapprochement des deux rives du Golfe persique.

 

4 – Comment comprendre les positions turques, avec les divers rapprochements et normalisation en cours dans la région ?

Dorothée Schmid pense qu’une autonomisation de la région est en cours et elle rajoute à Israël et l’Iran, Turquie et Égypte, qui sont deux des puissances militaires incontournables de la région. Le cas de la Turquie est par exemple assez limpide : diplomatiquement Ankara est devenue incontournable avec son réseau d’ambassade, le 6è du monde, son forum d’Antalya où tout le monde vient, sa capacité d’intervention à l’extérieur, en Syrie par exemple, mais aussi son industrie de défense. À cet égard la chercheuse précise qu’à l’IFRI personne n’y croyait vraiment il y a quelques années ; force est de constater que la Turquie a déjoué bien des pronostiques en la matière.

La posture globale est dictée par des logiques nationales. Les accords d’Abraham rapprochant Israël des pays arabes, ne sont pas très lisibles en l’état, tant chacun joue sa propre partition. De la même façon la Turquie joue ses cartes, avec une position centrale rappelée par le contrôle du Bosphore, porte de la Mer Noire. La Turquie se réconcilie avec tout le monde afin de profiter de toutes les opportunités ; Israël, Iran, Pays du Golfe sont autant de cibles à choyer pour obtenir des résultats favorables à Ankara. L’une d’entre eux demeure de conserver toute latitude face aux Kurdes. Les discussions avec le régime syrien sont à comprendre dans ce sens, et ce avec en arrière plan, là aussi, la présence russe qui pousse au rapprochement. La position turque face à la Russie est donc aussi liée aux intérêts immédiats face à la question syrienne et aux Kurdes.

 

5 – Quels sont les effets réels des accords d’Abraham ?

Pour Emma Soubrier ces derniers sont à comprendre de façon différente selon les pays. Pour Israël ils sont un front anti Iran. Pour les Émirats ce n’est absolument pas la question qui est en jeu, mais bien celle d’une diversification des ressources, des approvisionnements. Il s’agit de récupérer, par exemple pour Abou Dabi, des opportunités économiques et stratégiques, avec par exemple l’achat de systèmes anti-aériens israéliens, afin de s’éloigner des partenaires occidentaux, France et États-Unis en tête. Réfléchir à la mise en place, selon le modèle turc d’ailleurs, d’une base industrielle de défense locale, est une des clés essentielles. Dans la même logique la relation avec la Chine joue aussi, avec l’achat de drônes armés chinois.

Pierre Razoux propose de suivre avec attention les réorganisations à venir dans le domaine des compagnies aériennes : le poids de Turkish airlines par exemple, vecteur du soft power turc, est essentiel. Un rapprochement à venir avec Qatar Airways ou Emirates sera un excellent indicateur des objectifs turcs. Or Pierre Razoux pense que ce sera Emirates qui sera choisie, afin de couler Qatar Airways. L’économie drive la géopolitique. Et, pour tous ces pays, la question demeure celle d’un jeu d’équilibriste : comment se rapprocher de la Chine, sans tomber sous sa coupe, et tout en restant proche de Washington. D’où des choix parfois dictés par de simples fenêtres d’opportunités, difficilement compréhensibles de prime abord. Ainsi, dernier exemple en date, la sécurité de la coupe du Monde au Qatar sera assurée pour partie par les forces turques …

 

6 – Que penser de la relation actuelle Iran-Irak ?

Comme le rappelle Agnès Levallois, malgré les dernières élections (octobre 2022), il n’y a toujours pas de gouvernement stabilisé en Irak.

Pierre Razoux propose de relier Irak, Syrie ou Liban avec la question de l’accès à la Méditerranée. Sécuriser l’Irak, pour l’Iran, c’est une possibilité de continuer à soutenir le Hezbollah, de faire pression sur Israël, de peser dans les questions énergétiques, de contrôler aussi la question kurde, de contrôler les américains. La bascule au sein des autorités iraniennes est celle d’une priorité à accorder soit à l’Irak, soit à la Syrie.

L’une des possibilités serait que l’Irak demeure le terrain d’affrontement des puissances locales et des Occidentaux.

 

7 – Quelle est la place de la politique intérieur turque dans ces réflexions géopolitiques ?

La priorité de Erdogan est d’être réélu, dans le cadre en plus du centenaire de la République. Dorothée Schmid souligne avec force que le nationalisme est ce qui fait consensus entre les différents acteurs qui aspirent au pouvoir. Dans ce cadre, la question de la mer Égée, pensée comme espace économique majeur, avec une ZEE stratégique, est essentielle. Il n’y a pas d’opposition crédible à ce jour à Erdogan et de toute façon ils sont tous, Kurdes mis à part, en connexion avec les questions du nationalisme.

L’inquiétude de Dorothée Schmid quant à un potentiel conflit avec la Grèce est reformulée. D’un point de vue économique, c’est l’ouest de la Turquie qui concentre l’essentiel des activités. La Mer Égée est donc une fenêtre indispensable à Ankara.

D’un autre côté le chef d’État-major turc pousse ses pions derrière les Azéris, avec un discours très militariste, Erdogan désire occuper le nord de la Syrie pour gérer la question kurde ; la politique étrangère est donc l’une des clés essentielles de la réélection de Erdogan. Ce dernier a su redonner une véritable fierté aux Turcs, un sentiment de puissance, et c’est un levier électoral majeur.

Vient le temps des questions du public. L’une entre elle reprend le risque d’un conflit Turquie-Grèce, et ce d’autant que la France a signé des accords de défense avec la Grèce. Dans l’hypothèse d’une agression turque contre une île grecque, Pierre Razoux passe en revue les acteurs qui pourraient intervenir. L’Italie ? Elle est proche de la Turquie. L’Espagne ? Ses chantiers tournent à plein régime pour la flotte turque. Les Britanniques sont en pleine lune de miel avec Ankara, les obsèques de la Reine Élisabeth l’ont rappelé (Erdogan a eu une place de choix). L’Allemagne ? Elle est terrifiée à l’idée de trouble de sa communauté turque, très nombreuse sur son territoire. La France serait donc seule. Pour Pierre Razoux, dans le cadre otanien, ce seraient donc les États-Unis qui siffleraient la fin du bal, une fois de plus. Il explique que son analyse s’appuie sur une décision passée inaperçue, il y a deux semaines, lorsque Joe Biden et Anthony Bliken ont levé l’embargo sur les armes à destination de Chypre. Cette décision répond autant à la nécessité pour Washington de conserver une mainmise que une ô combien île stratégique (lutter contre l’influence russe en Méditerranée orientale, freiner la poussée iranienne, sécuriser les accords Israël-Égypte), et donc d’avoir des liens particuliers avec le gouvernement chypriote, que d’envoyer un message clair aux Turcs qui seraient tentés par une aventure chypriote ou grecque. Mais cette décision est aussi en lien direct avec la guerre en Ukraine car les représentants de Washington se sont récemment rendus à Chypre pour proposer de céder de l’armement du type russe qui serait donné aux Ukrainiens, en échange d’armes américaines équivalentes.

Une autre question permet de revenir sur le poids de la religion et notamment des tensions chiites-sunnites. Pierre Razoux et Emma Soubrier sont sur la même longueur d’onde. Après avoir été largement instrumentalisé, créés, par les puissances comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, ces questions sont aujourd’hui largement secondaires. La vérité géopolitique est celle de tensions religieuses créés et instrumentalisées à des fins politiques à des fins de puissance. La real politique prime, le pragmatisme prend le pas sur les idéologies dans cette région du monde. À cet égard, le poids de l’Égypte, est avant tout celui de la démographie : 1 million de nouveaux habitants par an, dans un espace contraint, avec une crise frumentaire de l’ordre du possible (pour ne pas dire probable). Le maréchal Sissi s’appuie donc sur une amitié avec tout le monde, en jouant en outre sur le poids du Canal de Suez, qui reste important. L’Égypte, le rappelle Agnès Levallois, reste désireuse de retrouver d’affirmer, sa centralité dans la région, à tous les niveaux. La tentation d’un modèle militariste, proche des États du Golfe, influant en Afrique du Nord, central face à l’Arabie Saoudite, sont autant de pistes de réflexions évoquées.

 

En conclusion, la guerre en Ukraine est un moment particulier, de potentialisation des ambitions, sur fond de crise énergétique. Ces ambitions se font d’une certaine façon sans nous ou contre nous, Occidentaux.

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Autre conférence : Témoignage de Véronique Roger-Lacan Ambassadrice de France à l’UNESCO

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