L’entretien organisé par France Culture à Blois le samedi 8 octobre 2017 autour du thème “la révolution abolitionniste” offre une tribune à Olivier Grenouilleau accompagné par l’historien Jean Vassart pour diriger les débats. L’historien et universitaire Olivier Grenouilleau s’est imposé en France comme le spécialiste reconnu de l’esclavage étudié dans une perspective d’histoire globale. Auteur d’une thèse sur le milieu des négriers de Nantes, d’un ouvrage majeur en 2005 sur les traites négrières, il a publié en mars 2017 un ouvrage, “la révolution abolitionniste”, qui a pour objet le long combat mené depuis le 18 ème siècle et poursuivi tout au long du 19ème pour l’abolition de l’esclavage sur le continent américain. Il s’agit donc en quelque sorte pour l’historien de continuer à labourer le vaste champ de recherches qu’il a commencé à defricher il y a plus de 20 ans, comme une suite logique de ses travaux précédents. Nous avons pu apprécier au cours de cette entretien à la fois l’érudition mais surtout la prudence et l’esprit de nuance de l’historien qui évite soigneusement toute simplification et schématisation d’une histoire particulièrement vaste et complexe.

I / Pourquoi parler de révolution abolitionniste?


O. Grenouilleau replace le phénomène de l’esclavage dans l’histoire de la très longue durée, puisque celui-ci est un phénomène plurimillénaire qui aurait existé depuis le néolithique et qui a touché la plupart des sociétés humaines. Il rappelle en parallèle que la question de la légitimité de l’esclavage a suscité depuis l’Antiquité de multiples interrogations tant philosophiques que religieuses. Mais qu’à chaque fois, étaient avancés, parfois par ceux-là même qui s’étaient interrogés, des arguments visant à justifier le maintien de l’esclavage, dont on ne parvenait pas à imaginer la disparition totale. Il note que l’esclavage a toujours engendré des résistances parmi les esclaves, mais que ceux-ci luttaient pour leur libération ou pour celle de leur famille, mais ne menaient pas un combat abolitionniste au sens strict du terme. L’abolitionnisme aurait été en quelque sorte un “impensé” pendant des millénaires.

Au 18ème siècle, la traite négrière atlantique est en plein essor et l’économie esclavagiste de la plantation connaît en Amérique et dans les Antilles un apogée. Et c’est à cette époque qu’ un petit groupe d’hommes de diverses nations prétend faire de l’abolition de l’esclavage un combat universel, au nom d’une vision universelle de l’humanité, ce qu’on appelle communément de nos jours les droits de l’homme! C’est en cela qu’il y a bien eu une révolution abolitionniste. Ce qui était de l’ordre de l’impensé ou de l’impensable devient une cause internationale et le combat de plus d’un siècle.

Quels sont les facteurs d’émergence du courant abolitionniste au 18ème siècle? Selon Olivier Grenouilleau, cette émergence découle d’une cristallisation de plusieurs facteurs favorables. Le premier relève du lent processus de démocratisation en cours dans les sociétés occidentales qui voit “l’émergence de l’individu-acteur”, selon les mots de l’historien. “Individu acteur” qui juge selon sa conscience, selon ses propres critères moraux et qui est convaincu que son action individuelle peut contribuer à transformer le monde, et à régénérer la société. Démocratisation des modes d’action telles que le droit de pétition en Angleterre par exemple ou la fondation de la société des amis des noirs en France en 1788. Le mouvement abolitionniste au 18ème siècle a été porté par des groupes très minoritaires, quelques centaines de personnes ou quelques milliers par pays, mais appartenant à l’élite et qui ont su par différents moyens contribuer à irriguer l’opinion publique et imposer à la fin du 18ème siècle la question de l’abolitionnisme comme un thème de débat public. L’abolitionnisme a été porté par différents milieux qui ont convergé vers une cause commune: des groupes religieux tels les quakers ou les méthodistes aux Etats-Unis et en Grande Bretagne qui ont été à la pointe du combat et des individus adhérant au mouvement des Lumières. L’abbé Grégoire symbolise en sa personne la convergence entre le religieux et le profane, puisque, homme d’église, il est aussi un homme des lumières. Il faut enfin prendre en compte dans la diffusion de l’ abolitionnisme la circulation internationale des idées, à l’échelle européenne et à l’échelle transatlantique. Ainsi, ce sont les quakers d’Amérique directement confrontés à la question de l’esclavage qui ont contribué à sensibiliser leurs coreligionnaires d’Angleterre.
Cependant, si l’isolationnisme a bien été révolutionnaire au 18ème siècle, l’abolition en elle-même a été graduelle et relève d’un réformisme patient qui parcourt tout le dix-neuvième siècle ( l’esclavage n’est aboli au Brésil qu’en 1888).

I/ Du bon usage de la réforme pour une seule cause
Selon O. Grenouilleau, la méthode des réformes graduelles s’imposa aux abolitionnistes pour plusieurs raisons.

Les abolitionnistes devaient affronter des milieux hostiles qui défendaient bec et ongles le système esclavagiste, le plus souvent pour des raisons d’intérêt économique, négriers et planteurs qui constituaient de puissants lobbies et qui avaient beau jeu de mettre en avant les conséquences économiques catastrophiques que ne manqueraient pas d’avoir une abolition rapide. Il note que parmi les milliers de documents qu’il a étudiés, beaucoup d’argumentaires abolitionnistes doivent être analysés comme des réponses aux arguments des partisans de l’esclavage. Par exemple, afin de démontrer que le juste pouvaient s’allier à l’utile, ils développèrent un argumentaire basé sur la notion de “commerce légitime”, profitable à tous, aux européens mais aussi aux africains, en remplaçant le trafic des esclaves par le commerce d’autres denrées africaines. Les abolitionnistes étaient souvent des hommes d’ordre qui craignaient qu’une abolition brutale ne provoquât des troubles, des flambées de violence de nature révolutionnaire. D’autant que l’idée était courante parmi les abolitionnistes que l’esclavage “abrutit” celui qui en est victime et qu’il faudrait un certain temps avant de transformer les esclaves en citoyen-nnes. De fait, rares sont en Amérique les pays qui ont aboli d’un coup l’esclavage, à l’exception notable de la révolte des esclaves de Saint Domingue en 1802, des Etats-Unis ( mais au prix de la guerre de sécession) et de la France en 1848.

Les britanniques jouèrent un rôle pionnier dans l’abolition par la réforme graduelle. Ils commencèrent par interdire la traite négrière en 1807, avec la conviction qu’il fallait commencer par tarir la source de l’esclavage, ce qui obligerait les planteurs à mieux traiter leurs esclaves, réduiraient progressivement leur nombre et que finirait par s’imposer ,par la force des choses, la solution de l’abolition aux planteurs. Cette méthode fut imitée dans les décennies suivantes par d’autres Etats européens influencés par la puissance britannique.
La force ou la contrainte eurent également un impact sur le déclin de la traite négrière dans l’Atlantique au cours du siècle. La visite et l’arraisonnement des bateaux négriers inaugurés par les britanniques en 1808 et imités plus tard par d’autres pays rendirent le trafic de moins en moins rentable et de plus en plus risqué pour les commanditaires, ce qui contribua à son déclin.
Enfin, O. Grenouilleau souligne le rôle des esclaves en tant qu’acteurs de leur propre libération, considérant que la distinction entre résistance active (les révoltes) et résistance passive (marronnage; mauvaise volonté au travail etc…) est discutable, dans la hiérarchie qui la sous-tend. Ainsi, il souligne que la révolte des esclaves de Saint Domingue a eu plutôt pour effet de freiner le mouvement abolitionniste en Europe au début du XIXème siècle par l’inquiétude qu’elle a provoquée parmi les élites, alors que des phénomènes tels que le marronnage ont pu contribuer à miner le système esclavagiste de l’intérieur.

Au total, l’historien souligne la complexité et la durée d’un processus qui a abouti à l’abolition de l’esclavage sur le continent américain à la fin du XIXème siècle. Il se garde bien de toute schématisation ou simplification historique, tant les évolutions, les modalités, les rythmes et les interactions entre acteurs de l’abolition ont été variables d’un pays à l’autre. L’esclavage aboli en Amérique, il demeure au XIXème siècle une réalité vivace sur le continent africain et O. Grenouilleau souligne que le combat pour son abolition a pu servir d’alibi pour légitimer la colonisation de l’Afrique par les européens (discours du cardinal La Vigerie de 1888).