Industrialisation et urbanisation : aux sources de la puissance.

J’ai eu l’honneur d’assurer la présentation de cette conférence, et tout en m’étonnant in petto du faible nombre de professeurs d’histoire et de géographie présents ce samedi, alors que le festival de géopolitique de Grenoble propose des moments exceptionnels, j’ai insisté sur la chance que le public présent avait de suivre cette démonstration particulièrement éclairante sur : « l’impensé des théories de la puissance ».
Frédéric Leriche – professeur de géographie– université de Versailles Saint-Quentin
industrialisation et urbanisation : aux sources de la puissance.
http://www.cemotev.uvsq.fr/
Directeur adjoint du Centre d’études sur la mondialisation, les conflits, les territoires et les vulnérabilités, Frédéric Leriche a dirigé l’ouvrage inédit de présentation de cette 10e édition du festival de géopolitique de Grenoble, un XXIe siècle américain ? Il a publié récemment, dans la collection U : Géographie Les États-Unis, Géographie d’une grande puissance, chez Armand Colin.

Nous avons eu la chance en effet d’assister à une démonstration de ce que l’analyse du géographe peut apporter dans l’étude des relations internationales. La réflexion géographique s’inscrit évidemment au niveau multiscalaire, à l’échelle internationale bien entendu, mais également à l’intérieur du territoire. La réflexion de Frédéric Leriche s’inscrivait dans ce questionnement : « qu’est-ce qui fonde la puissance ? Sa réponse est finalement assez limpide, et il le démontre, c’est tout simplement l’objet de sa conférence : « les dynamiques liées de l’industrialisation et de l’urbanisation ».
Il présente ainsi deux tableaux, en montrant que sur les 10 premières métropoles des États-Unis, le produit intérieur brut métropolitain représente un tiers de celui de l’ensemble du pays. Le phénomène est d’ailleurs en train de se renforcer, et le géographe parle à ce moment-là d’une externalité positive, en abordant un cas particulier, celui de la Silicon Valley dont on parle énormément, que l’on présente trop souvent comme un phénomène récent, alors que le développement des hautes technologies dans cet espace géographique remonte au tout début du XXe siècle.
En appliquant ce qui relevait de la démarche géographique, Frédéric Leriche a pris à petite échelle la dimension de la place des États-Unis dans un monde multipolaire, en montrant d’une part que les tensions entre les différents pôles de puissance sont facteur d’instabilité, et que ce que l’on appelait la pax americana relève aujourd’hui du passé. En rappelant l’explosion de la bulle Internet en avril 2000, le 11 septembre 2001 et la plus grande récession depuis les années 30, entre 2008 et 2010, le géographe a montré que le phénomène de rattrapage de la Chine, qui a dépassé le Japon en 2010, pour devenir la deuxième puissance économique mondiale, concerne aussi les États-Unis. La Chine représentait 40 % du PIB des États-Unis en 2010,60 % aujourd’hui. Le rattrapage est bien en cours.
Les États-Unis ont connu depuis le XIXe siècle les trois étapes de la formation d’un État, d’une nation, et de l’appropriation d’un territoire.

Cela leur permet d’apparaître comme une superpuissance, affirmant son leadership après la seconde guerre mondiale. L’effondrement de l’Union soviétique constitue ce « moment américain », celui de l’hyper puissance.
La grande récession de 2008 a peut-être ramené les États-Unis au rang de « puissance normale ».
Dans cette situation qui est effectivement connue, le regard géographique s’inscrit dans le raisonnement multiscalaire pour analyser les ressorts géographiques de la puissance.
La population des États-Unis est nombreuse, avec 320 millions d’habitants, à haut niveau de vie, globalement qualifiée, ce qui favorise la compétitivité de l’économie par l’innovation. En même temps, une population active significative, les travailleurs non qualifiés, apparaît comme finalement assez peu chère, ce qui permet de s’inscrire dans un rapport de compétitivité/prix.
Les activités humaines constituent le premier maillon de la chaîne de valeur, et l’on peut prendre l’exemple de l’agriculture, qui représente peut-être pour les agriculteurs eux-mêmes moins de 3 % du PIB, tandis que l’ensemble des industries agroalimentaires qui en découlent pèsent près de 18 %. De la même façon, les espaces naturels, les fameux parcs nationaux notamment, représentent dans l’économie du pays près de 5 % du produit intérieur brut. L’étendue du territoire permet aux pays de développer également des industries extractives, et aujourd’hui les États-Unis sont une puissance exportatrice de gaz naturel, notamment. Toute la question est de savoir quelle est la réalité dans la durée de ses ressources.
Les métropoles sont évidemment les lieux de production de richesses et constitue un élément essentiel de la puissance. Les 10 métropoles les plus productives du pays représentent près de 35 % du PIB national. La concentration géographique de la richesse nationale pourrait d’ailleurs se limiter aisément à cinq villes. Le phénomène n’est pas spécifique aux États-Unis, la région parisienne représente 20 % du PIB de la France, et l’agglomération de Tokyo 30 % de la richesse nationale japonaise.

Les métropoles se sont spécialisées progressivement, avec évidemment la place particulière de New York que l’on ne peut limiter à Manhattan. Des clusters spécialisés se constituent peu à peu.
Qu’est-ce qu’un cluster ?
Les clusters sont des réseaux d’entreprises constitués majoritairement de PME et de TPE, fortement ancrés localement, souvent sur un même créneau de production et souvent dans une même filière. Dans une économie mondialisée, les clusters permettent, en fédérant les énergies, de conquérir des marchés qui n’auraient pas été accessibles par des entreprises seules. Par raccourci, on désigne également par cluster la structure en charge du fonctionnement du réseau.
Le poids de New York est déterminant, dans le domaine des industries culturelles, du Broadcasting à l’édition.
On retrouve le même type de développement à Los Angeles, avec les industries culturelles liées au cinéma, au pétrole, et aux hautes technologies. Notamment dans le fameux Orange County. https://www.ocbc.org/

l’ensemble formé par Washington DC et Baltimore associe les services de l’État fédéral, mais aussi de l’industrie portuaire.
De la même façon, on retrouve sur Chicago un double cluster agroalimentaire et financier. Pour San Francisco–San José, c’est le monde des hautes technologies, tandis que Houston / Dallas associent le pétrole et les hautes technologies.
Boston restent un pôle dominant du high-tech, tandis que Philadelphie s’organise autour de ses industries portuaires. Au centre des États-Unis, Atlanta réunit trois entreprises de rang mondial, CNN, Delta et Coca-Cola.
Ces métropoles développent des externalités positives, qui sont générées par la ville. Cela favorise les relations inter firmes, le marché local et les innovations par l’apprentissage collectif. Les infrastructures institutionnelles qui se mettent en place facilitent évidemment les choses.

Frédéric Leriche nous a très gentiment confié sa présentation, que l’on trouvera en flash ci-dessous, et qu’il convient de commenter, surtout sur la partie cinq, consacrée aux clusters industriels avec l’exemple de la Silicon Valley.
On constate que la Silicon Valley a commencé bien avant la nouvelle économie liée au numérique, puisque dès avant la première guerre mondiale, Hewlett Packard s’était déjà implantée sur ce territoire. Intel, avec ses processeurs, s’installe en 1968. On voit bien la dynamique qui s’entraîne, avec ce phénomène cumulatif qui voit des entreprises particulièrement connues, et les services que beaucoup parmi les lecteurs utilisent, qui montrent le phénomène de concentration dans des espaces métropolitains privilégiés, des fleurons des high-tech.

Il y aurait encore beaucoup à dire à ce propos, et l’on ne peut que conseiller la lecture du dernier ouvrage de Frédéric Leriche: LES ÉTATS-UNIS, géographie d’une grande puissance, pour en savoir plus.

À propos de l'auteur

Bruno MODICA

Agrégé d'histoire, Chargé du cours d'histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA) Chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l'ENA. (2001-2006) Enseignant à l'école supérieure de journalisme de Lille entre 1984 et 1993. Rédacteur/correcteur au CNED de Lille de 2003 à 2016. Concepteur de la maquette et du cours d'histoire des relations internationales EMIA Correcteur de la prépa. Sciences-po Paris. Master 1. Rédacteur CAPES …

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