En avant première du festival, la proposition d’intervention de notre ami Jean-Louis Margolin à la table ronde « Géopolitique des anti-américanismes » modérée par Marie-France Chatin de RFI, en compagnie de Florian Louis, professeur agrégé en classes préparatoires à l’EHESS et de Angela AGGELER, de l’ambassade des Etats-Unis en France.
Jean-Louis Margolin est maître de conférences en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université. Il est chercheur à l’Institut de Recherches Asiatiques (IrAsia/CNRS). Spécialiste de Singapour, il est aussi l’auteur de nombreux livres et articles sur l’histoire des violences de masse en Asie orientale : Chine maoiste, Cambodge des Khmers rouges, Indonésie de 1965, Japon militariste et plus récemment islamisme. Il étudie simultanément les contacts commerciaux, culturels et coloniaux entre Europe et Asie du Sud-Est, et s’intéresse aux effets de la mondialisation en Asie de l’Est, tout particulièrement dans les « nouveaux pays industriels ».
C’est en Asie orientale que les Etats-Unis livrèrent toutes leurs guerres les plus longues et acharnées postérieures au premier conflit mondial (leur engagement en Europe fut certes massif pendant la Seconde Guerre mondiale, mais limité aux années 1943-45) : Pacifique, Corée, Vietnam. Remplaçant dans une large mesure une Europe ravalée aux seconds rôles depuis 1918 en Asie du Nord-Est (Chine, Japon, Corée) et depuis 1942 en Asie du Sud-Est (malgré les retours largement illusoires de la France, des Pays-Bas et du Royaume-Uni après 1945), les Etats-Unis « impérialistes » furent en butte à une hostilité massive, allant de manifestations monstres (1960 au Japon) à une éviction honteuse (1949 en Chine, 1964-65 en Indonésie) et, parfois, à l’affrontement armé de grande ampleur. Quant aux Etats-clients des Etats-Unis (Taiwan, Corée du Sud, Vietnam du Sud, République khmère…), ils eurent à souffrir par cela même d’une négation de leur légitimité qui entraîna parfois leur disparition. Leur mémoire souffre encore d’un stigmate d’ignominie, lié à une facticité d’origine supposée, du fait de la protection américaine.

Or, depuis une vingtaine d’années, tout semble avoir changé.
Le Vietnam, comme la plupart des pays de la région, tient absolument au maintien d’une forte présence militaire américaine en Asie, pour faire pièce à une menace chinoise devenue le facteur primordial de ce début de XXIe siècle. Quant à la Chine ou la Corée du Sud, les Etats-Unis y suscitent bien moins d’antagonisme que le Japon. Les produits culturels et technologiques américains, ainsi que les universités d’Outre-Pacifique, attirent plus que jamais. Des organismes multinationaux comme l’APEC (Asia-Pacific Economic Co-operation) intègrent depuis 1989 le monde du Pacifique et reposent sur le double pôle étatsunien et chinois. Les foucades de Donald Trump elles-mêmes ne sont pas partout mal perçues.

Cela amène à revenir plus en profondeur sur la dimension précocement asiatique-pacifique de la puissance américaine.
Dès les premières décennies du vingtième siècle, les Etats-Unis envoyaient en Asie plus de missionnaires, d’investissements et de marchandises que n’importe quelle nation européenne. Et ils en recevaient une masse rapidement croissante d’étudiants, d’intellectuels ou d’artistes. Face aux impérialismes agressifs d’Europe, du Japon et de Russie/URSS, Washington était un recours, car dénué d’ambitions territoriales, à la relative exception des Philippines. La victoire américaine dans la guerre du Pacifique fut ressentie comme émancipatrice (vis-à-vis du Japon, mais aussi du colonialisme européen) par bien des peuples d’Asie.
Le rapprochement entre les deux rives du Grand Océan correspond à une tendance historique majeure.

Jean-Louis Margolin