Deux jeunes géographes-chercheurs abordent la thématique du risque nucléaire. En France, les territoires du risque nucléaire sont multiples et habités de différentes manières ; au Japon, après la réalisation du risque nucléaire à Fukushima, suite à un tsunami, les modes d’habiter sont l’objet d’examens critiques.

(Ne plus pouvoir) habiter la Terre, regards croisés sur la France et le Japon

C’est ainsi que Teva Meyer Doctorant, allocataire de recherche à l’Institut Français de Géopolitique (IFG), Université de Paris VIII présente son intervention et celle de Rémi Scoccimaro Maître de Conférence, Docteur en Géographie, Urbanisme et Aménagement, Université de Toulouse 2 Le Mirail au FIG de Saint-Dié-Des-Vosges le dimanche 5 octobre 2014 à l’Espace Georges-Sadoul. Pour la France, il s’agit d’étudier une situation « en temps normal », c’est-à-dire avant une potentielle catastrophe et pour le Japon d’étudier celle d’habiter le nucléaire après une catastrophe, celle de Fukushima (11 mars 2011).

Selon Teva Meyer, la question de l’habiter est un enjeu politique avant tout. L’équipement du territoire français en centrales nucléaires a été pensé en fonction de l’opposition à ce mode de production d’énergie. En France, il existe plusieurs « habiters » Habiter est substantivé par le conférencier. On parle par ailleurs du « mode d’habiter » du nucléaire car il existe plusieurs territoires du nucléaire. C’est sur cette hypothèse et sur une démarche scalaire que le premier conférencier présente sa problématique : comment vit-on à l’ombre du nucléaire en France ? ». L’exposé est appuyé sur une série de documents cartographiques inédits et d’une très grande qualité Prochainement en ligne sur le site Canopé : [http://www.cndp.fr/fig-st-die/->http://www.cndp.fr/fig-st-die/]. (fichier pdf joint)

I Tracer une méthodologie du nucléaire en France

La production électronucléaire est un système techno-politique, mis en place après la Seconde Guerre mondiale, reposant sur de nombreuses infrastructures : 19 centrales situées sur 20 communes, 5 usines de fabrication et traitement du combustible, 4 sites de stockage des déchets et sous-produits. 454 entreprises, surtout industrielles, implantées sur 64 départements, organisées en cluster , fonctionnent donc en réseau avec les grandes centrales, ce qui crée les conditions d’un véritable maillage territorial par le nucléaire. A côté des grands sites (La Hague, Vallée du Rhône…), il existe d’autres territoires qui vivent par et pour le nucléaire. L’auteur cite le pôle de Bourgogne comme exemple d’endroit sans centrales mais cependant fortement intégré dans la filière nucléaire par la fabrication et l’expédition des pièces et mécanismes (réacteurs, cuves, générateurs de vapeur…) nécessaires à celles-ci. A cet égard, Châlons-sur-Saône apparaît comme la capitale industrielle du nucléaire en France. « Habiter le nucléaire n’est donc pas habiter dans une zone radio-active » affirme Teva Meyer. Se superposent à ces lieux directement ou indirectement liés à la production énergétique, de nombreux sites de prospection et d’exploitation (mais la dernière mine a fermé en 2001) sur le territoire national, particulièrement dans le Massif Central.
A l’inverse, habiter le nucléaire n’est pas uniquement une géographie de sites, mais aussi une géographie de flux. L’auteur cite les grands pays producteurs et exportateurs d’uranium (Canada, Kazakhstan, Australie, Namibie, Niger…). La technologie choisie par la France amène à transformer le minerai importé dans une série d’opérations successives. Or chacune des transformations d’enrichissement (de la matière première, « yellowcake », au combustible) induit un transport (de Molvési près de Narbonne à Pierrelatte, puis à Romans). De même, le traitement des déchets, (ré-enrichissement, transformation en plutonium et combustible Mox) et les différents types de stockage entraînent des transports complexes entre différents sites (La Hague, Marcoule, Cruas,…). Les flux franchissent également les frontières, de nombreux pays étrangers (Russie, États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas) sont impliqués dans la chaîne de production/ traitement du combustible. Au total, 700 000 « colis » nucléaires sont transportés par an dont 17 % de déchets.
Une grand partie du territoire national connaît donc le risque nucléaire !
Les adversaires de ce type d’énergie produisent volontairement pour leur communication des cartes « chargées » graphiquement mais surtout territorialisent leurs revendications hors des sites de production en se donnant des temps médiatiques importants par l’occupation des infrastructures de transport, ferroviaires notamment.
Les différents territoires du nucléaire sont donc des territoires à enjeu politique.

2 Vivre auprès d’une centrale nucléaire

Qui vit auprès des centrales nucléaires?
Si on compare la situation en Allemagne et en France, on constate que beaucoup plus d’Allemands vivent à proximité d’une centrale nucléaire que les Français. Cela n’est pas dû uniquement à la différence de densité de population mais aux décisions prises, sous le septennat de VGE, par Pierre Messmer et son ministre de l’industrie Michel d’Ornano, concernant le développement du nucléaire civil. Des décrets fixent la construction des centrales au plus loin des centres urbains (à part quelques exceptions comme Fessenheim, Gravelines…) pour des raisons pratiques (évacuer les populations plus facilement en cas d’accident) mais aussi, et l’auteur insiste beaucoup sur ce point, pour des raisons politiques (les villes sont considérées comme des foyers anti-nucléaires par le pouvoir).
Dans ces espaces ruraux, qui vit le nucléaire? Qui vit le risque nucléaire? Il n’existe pas de PPRT appliqué aux centrales, également exposées à des aléas naturels (pluie, direction des vents…) mais un zonage d’une trentaine de km de circonférence- futures zones d’exclusion-à l’intérieur desquelles, une information spécifique est délivrée à la population ainsi que… des pastilles d’iodure de potassium.
On peut aussi zoner par l’influence sur l’identité des territoires. Les communes rurales concernées par les centrales se sont plus rapidement que d’autres rapprochées pour gérer les problèmes communs et devenir récemment «des intercommunalités du nucléaire». L’auteur démontre son propos en projetant les logos de 2 intercommunalités (Essor du Rhin-avec Fessenheim ; CCCE-avec Cattenom) où figure le dessin stylisé de centrales en arrière-plan. Celles-ci sont bien fondatrices d’une identité politique. Jusqu’à 2010, les centrale nucléaires étaient assujetties à la taxe professionnelle versée aux départements qui la reversaient aux communes «impactées» par un système de péréquation. Cela concernait 90% des communes d’un département qui vivaient, de ce point de vue, elles aussi, à l’ombre du nucléaire.
Enfin, il faut prendre en considération les travailleurs du nucléaire. Ne seront évoqués ici que le travailleurs sédentaires, il existe aussi une problématique des travailleurs «nomades» Voir à ce sujet une affaire récente concernant le travail dissimulé à la centrale de Flamanville (http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/07/09/travail-dissimule-a-l-epr-de-flamanville-bouygues-ira-en-correctionnelle_4453784_3234.html). La construction et l’entretien des centrales génère un «boom» démographique. EDF, fidèle à une tradition ancienne, a commencé par édifier des lotissements, souvent à l’écart des bourgs anciens, pour ses travailleurs vivant en quasi autarcie (écoles, magasins…). Rapidement, des conflits naissent entre ceux que l’on surnomme les «EDF» et la population plus anciennement implantée. EDF a tenté de réagir à ce qu’on a appelé «les colonies du nucléaire». L’entreprise octroie des crédits à ses agents pour leur permettre de faire construire ou d’acheter dans les villages, elle limite la taille des nouveaux lotissements et elle favorise le recrutement local malgré la difficulté à trouver une main-d’œuvre aux qualifications spécifiques (agents de maîtrise, cadres), essentiellement masculine par ailleurs. Les agents du nucléaire sont également fortement politisés. Une fois implantés, beaucoup exercent des mandats électifs locaux et animent des associations de défense des centrales menacées d’arrêt (par exemple à Blaye et à Fessenheim) ce qui éclaire sur les enjeux et débats actuels de la politique énergétique de la France.

3 Émirat de Saint-Vulbas et Koweït sur Loire

Par ce titre volontairement provocateur T. Meyer continue à poser la question de l’habiter dans les territoires du nucléaire français-entre contrainte et exceptionnalisme -en se plaçant à l’échelle de simples communes.
Pour les habitants, des travaux d’anthropologues l’ont bien montré, il existe des stratégies d’effacement du risque nucléaire. Celui-ci est parfaitement intégré. Il en est de même pour les questions d’urbanisme même si une réglementation existe : l’Autorité de Sûreté du Nucléaire contrôle les projets immobiliers dans un cercle de 10 km environ autour des centrales mais le débat reste vif sur la liberté de construire.
Des surnoms ont été donnés à des communes où sont implantées des centrales : Saint-Vulbas (centrale de Bugey) devient « L’Émirat de Saint-Vulbas ». Ailleurs, on parle de « Koweït sur Loire » ou du « Petit Koweït d’Indre et Loire » Il s’agit de la CC du Véron intégrée en 2014 dans la CC Chinon Vienne et Loire où est implantée la centrale nucléaire d’Avoine. Elles deviennent « des territoires d’exceptionnalité ». La taxe professionnelle dont bénéficiaient ces communes jusqu’en 2010 a été remplacée par d’autres taxes dont l’assiette-élevée-prend en compte le foncier et les coûts de fonctionnement de centrales, très importants du fait de leur haute technicité. Ces communes ont donc des « budgets pharamineux »! Les recettes de fonctionnement sont trois à quatre fois supérieures aux communes de même strate démographique, la palme revenant à Paluel (Seine-Maritime) avec +1600 %. Entre 10 et 14 millions d’euros par centrale vont aux collectivités territoriales, formées le plus souvent, à la différence de l’Allemagne plus urbanisée, de très petites communes rurales. Celles-ci utilisent cette ressource financière dans des dépenses que l’on peut, à la manière des émirats du Golfe, qualifier de somptuaires : travaux d’embellissement, aménagements dans des infrastructures de loisir…Saint-Vulbas (moins de 1000 habitants) a construit un immense Palais des Congrès/ boulodrome et un centre aquatique « extraordinaire » ; des chalets de vacances sont achetés dans les Alpes ou les Pyrénées et mis à la disposition des habitants pour des sommes modiques. Fessenheim -la commune de Victor Schoelcher – envoie régulièrement et gratuitement ses écoliers au Antilles. Ces services à la personne très développés se font sans avoir recours à la fiscalité sur les populations. A Saint-Vulbas, le taux de la taxe d’habitation est de 0,01 %. L’implantation d’industries sur le territoire communal est également favorisé, les entreprises volontaires bénéficient d’avantage fiscaux.
On comprend que les élus des communes dépendantes du nucléaire soient hostiles à toute modification de la politique énergétique de la France et aux réformes fiscales qui les priveraient de cette manne.

Conclusion
Tracer une géographie de l’habiter du nucléaire est donc bien une question politique avant tout. Il existe « un mille-feuilles » territorial du nucléaire qui entraîne des vécus différents donc de multiples manières d’habiter.

Après le Tsunami, avec « Fukushima »

Pour Rémi Scoccimaro l’impact du tsunami meurtrier qui affecte le littoral du NE du Japon, pose les questions des logiques de l’aménagement et de la protection des centrales. Ces logiques relèvent d’un « mythe techniciste » qui constitue le fil directeur de l’exposé. C’est ce mythe qui a provoqué les dégâts du tsunami et condamné une partie du territoire japonais (5 à 6 %) : « Habiter la Terre » (le thème du FIG), c’est ici ne pas pouvoir l’habiter. L’auteur entend donc remettre en cause la notion de catastrophe naturelle. Entre la tectonique des plaques et la mesure de la radio-activité émise, il faut tenir compte des spécificités du territoire japonais.
Pour l’auteur qui parle de « sciences humaines », la géographie apparaît ici comme essentielle. Il s’appuie sur un diaporama en ligne (ainsi qu’un riche site) et sur sa connaissance approfondie du Japon.

Introduction

La catastrophe a fait 19000 morts, dus essentiellement à l’effet du tsunami, la submersion d’une partie des côtes d’une région du NE du Japon, le Sanriku où est situé la préfecture de Fukushima. Le séisme en lui-même et la destruction de la centrale ont fait très peu de victimes directes. Rapporté à la population totale, le tsunami en France aurait fait environ 10 000 morts. C’est un événement majeur qui n’a pas son équivalent dans notre pays hormis les épisodes de guerre. Or, à cause de la « survisibilité » de Fukushima (l’accident nucléaire), les effets du tsunami ont tendance à être mis de côté. Certains bourgs côtiers ont perdu 10 à 15 % de leur population.
Dès avant la catastrophe, le Sanriku est une région en voie de dépeuplement, voire de sur-dépeuplement. Les densités, hormis les noyaux urbains (ex Sendai), sont faibles. Les espaces ruraux dominent.
-L’intérieur (où est située la ville même de Fukushima) pour des raisons historiques (derniers bastions de la résistance des samouraïs contre le pouvoir impérial) est moins développé. Le Shinkansen qui le traverse ne joue aucun effet structurant. La population présente un moyenne d’âge élevée (et un taux de suicides important). A l’écart de la mégalopole, le niveau de vie est moindre. Le tsunami a frappé des populations plus modestes que dans le reste du pays ce qui a pu aggraver la surmortalité.
-La partie littorale, à l’Est, (où les centrales de Fukushima I Daiichi et II Daini ont été construites), est également très peu peuplée 8. Elle est particulièrement concernée par les séismes . C’est « la côte à tsunamis » par excellence du fait de sa configuration topographique (côte à rias ce qui fait s’avancer la vague de submersion loin vers l’intérieur). L’aléa se réalise tous les 30 ans environ.Cette vulnérabilité est renforcée par la hauteur des vagues qui peuvent atteindre des valeurs impressionnantes (40m)et celle des inondations consécutives. A noter récemment le défaut de vigilance : en 2010 un séisme au Chili avait entraîné une alerte au tsunami au Japon pour une vague au final de faible hauteur (2m). Le 11 mars 2011 la même alerte consécutive au séisme (dont l’épicentre se trouve à 130 km à l’Est de Sendai) a moins immédiatement inquiété outre mesure la population concernée or le tsunami a concerné les mêmes endroits touchés les décennies précédentes.

I La co-production de la catastrophe

La protection des enjeux est multiple : traditionnelle, des bornes marquent des endroits submergés dans le passé ; moderne avec des méthodes de simulation qui indiquent avec précision quelles seront le temps d’arrivée, les zones inondées en cas de tsunami majeur. On recouvre les plages de « mers de trétrapodes » (blocs de béton brises-vagues) et des digues géantes sont édifiées. L’auteur montre des petits villages (situés à +3m par rapport au niveau marin) prospérant à l’abri de telles digues qui renforcent le sentiment de sécurité de leurs habitants.
Le séisme qui a duré très longtemps et qui s’est fait ressentir jusqu’à Tokyo n’a pas provoqué beaucoup de destructions (par ex à Sendai) ni de victimes (le séisme de Kobe -1995- a eu un effet bénéfique sur les normes anti-sismiques et le contrôle des constructions). Sur le littoral on a constaté des phénomènes de subsidence (par affaissement du sol, les digues ont perdu jusqu’à 1 m de hauteur). Concernant le tsunami qui a suivi, les simulations se sont avérées justes. Par contre presque aucune digue n’a résisté malgré leur hauteur (jusqu’à 15m) et leur méthode de construction très élaborée.

Les zones détruites par le tsunami sont les zones qui ont été urbanisées au XXe siècle, urbanisation et installations portuaires permises par la construction des digues ; les villages historiques ont été préservés. C’est ce qui permet à l’auteur de parler de « co-production » de la catastrophe : celle-ci n’est pas due au hasard mais à un système qui organisé celle-ci du fait de la protection offerte par les digues qui ont désactivé les réflexes de survie face au tsunami (ex prise de risque supplémentaire pour aller récupérer des effets personnels dans les maisons ravagées). La vulnérabilité est également sociale . A Sendai, les quartiers qui s’étendent vers la mer sont les quartiers les moins chers. « Tout le monde ne s’installe pas par plaisir dans les zones à risques » dit l’orateur. La dichotomie socio-spatiale, a joué à plein. Les moins riches, autant que les personnes âgées (comme à Kobé) fournissent les plus importants contingents de victimes.

II Fukushima, « sur-catastrophe nucléaire »

La catastrophe nucléaire est venue se surajouter à des territoires qui subissaient déjà les impacts du tsunami.
Le Japon est un pays qui a une très bonne efficacité énergétique avec une réflexion et des pratiques sur les économies d’énergie qui ont commencé au moment des chocs pétroliers. Cela concerne autant les grandes entreprises (l’auteur cite les combinats sidérurgiques) que les ménages. Le MITI a initié de grands plans d’économie d’énergie avec succès ce qui se lit dans le ratio PIB/ production d’énergie primaire où le Japon domine tous les autres pays industrialisés. Le taux de nucléarisation est relativement faible : 15 % de part de nucléaire dans la production d’énergie primaire (France 42 %). Depuis les années 1990, celle-ci était déjà en baisse (avant son arrêt total aujourd’hui). C’est le paradoxe japonais : une consommation de plus en plus importante de ressources énergétiques carbonées dans un territoire surnucléarisé (3eme puissance nucléaire après les EU et la France).
Comme en France, les centrales ont été implantées loin des mégapoles, en zone rurale, pas uniquement pour des raisons de sécurité mais près de populations « captives » par rapport à la manne nucléaire. L’argent est même distribué directement Sans doute par la société TEPCO (Tokyo Electric Power Company) propriétaire des centrales aux habitants (l’équivalent de 100 à 200 euros par mois en fonction de la proximité de la centrale et de la taille de la famille) sans compter les subventions et les avantages fiscaux octroyés par l’État. Pour en bénéficier aussi des entreprises s’implantent à proximité des centrales où l’électricité est meilleur marché. La manne nucléaire représente le tiers du budget des communes rurales concernées, la plupart sans autres activités importantes, sinon marginales (agriculture, pêche).
Fukushima-I est la première centrale commerciale du Japon, elle sert de modèle pour l’implantation des suivantes : proximité de la mer car le pays n’a pas de grands fleuves capables de refroidir les turbines et la mer est aussi le moyen d’approvisionnement en combustible. En fait, on reproduit le schéma des centrales thermiques. On utilise les collines car les terrains ne sont pas cultivés Très peu de culture du riz en terrasse au Japon et les expropriations ne sont donc pas nécessaires avant leur arasement pour implanter les installations nucléaires et construire sur des terre-pleins des ports artificiels avec les déblais. Au plan technologique, les centrales sont le fruit de transferts entre de grands groupes japonais (Toshiba, Hitachi…) et américains (General Electric…). Au plan paysager, à la différence des centrales françaises mises en exergue, des efforts sont faits pour banaliser les installations nucléaires japonaises et les faire « oublier » visuellement.
Celles-ci ont connu assez souvent des accidents, en particulier des fuites radioactives, qui chassent des entreprises non liées au nucléaire mais installées à proximité pour profiter de sa manne. Ce phénomène se généralise en 2011. De ce fait, des villes, « à l’ombre de la forteresse nucléaire », très dépendantes et fragiles économiquement donc, vont connaître un processus de dévitalisation aggravé à cause de la fermeture de toutes les centrales, notamment sur le littoral du Sanriku.
Fukushima-I est située en zone rurale avec de petits bourgs (à l’échelle japonaise) de moins de 20 000 habitants. L’impact du tsunami a été relativement faible, dit Rémi Scoccimarro. La mer ne s’est avancée que de 1000 à 1500 m (3000 à 4000 ailleurs), la hauteur d’inondation a atteint par endroit 20 m mais seulement 13 au niveau de la centrale. Mais ses protections avaient été prévues pour une élévation de…1 à 2 m ! Après le passage du tsunami, on constate que toutes superstructures n’ont pas été ravagées. Cependant les réacteurs ont été inondés du fait de leur positionnement semi-enterré largement sous le niveau atteint par la vague du tsunami et de pompes d’évacuation des eaux sous-dimensionnées.
L’accident de Fukushima a produit 5 nuages radioactifs qui sont partis loin vers le Nord et vers le Sud mais avec une zone de forte contamination s’est concentrée à proximité de la centrale, au NW de celle-ci. Une zone interdite de 20 km et une zone d’évacuation de 30 km autour de la centrale ont été établies. Cette dernière correspond plus ou moins aux périmètres recommandés par les Français. Le périmètre applicable aux États-Unis (zone d’évacuation de 80 km de rayon autour de la centrale accidentée) aurait été plus conforme à la véritable situation : des relevés, portés sur des cartes, montrent que le rayonnement radioactif déborde largement les zones tracées par les autorités japonaises…
Plus au Sud, le couloir de Fukushima, celui qu’emprunte le Shinkansen, formé de villes moyennes (pour le Japon) de 200 à 300 000 habitants, a été aussi fortement contaminé. Les terres agricoles sont particulièrement concernées : anciennes rizières reconverties en agriculture bio-maraîchère et en arboriculture pour ravitailler le marché tokyoïte. De nombreux suicides d’agriculteurs vont avoir lieu, leurs exploitations modernisées par de lourds investissement perdant immédiatement toute valeur. La radioactivité ambiante est aujourd’hui encore importante (17 millisieverts http://fr.wikipedia.org/wiki/Sievert par an alors que la dose pour un travailleur du nucléaire ne doit pas dépasser 20 en France) mais dans le bassin de Fukushima les populations semblent vivre de façon « normale ».

III Le déménagement du territoire

Par contre dans les régions fortement contaminées du NW, les populations ont été déplacées et ont été éparpillées (parfois en séparant les familles) sur l’ensemble du territoire japonais mais surtout dans les préfectures proches et dans le bassin de Fukushima. L’auteur prend le cas d’un village situé au N de la centrale et dans la zone d’exclusion (Namie). Les habitants deviennent de « réfugiés nucléaires » qui sont relogés, avec beaucoup de difficultés, dans des parcs ou bâtiments publics du fait de la pénurie de logements et de l’impossibilité de réquisitionner des terrains privés vacants pour en construire. Conservant leur état-civil de Namie (ce qui leur confère un statut de réfugié et des indemnités), les réfugiés ne peuvent inscrire leurs enfants dans les écoles des lieux d’accueil et il faut leur en construire à part, en préfabriqué. Ces nouveaux habitants connaissent toutes sortes de problèmes liés au déracinement, à l’éclatement des cellules familiales, à la perte de leurs biens et de leurs emplois : surmortalité des personnes âgées, divorces, chômage…on passe d’une captivité (celle de la centrale) à une autre (celle de l’assignation à résidence).
Cela fait naître le mythe du retour que les élus et même le gouvernement entretiennent. On assiste au paradoxe de l’élargissement des zones d’exclusion au lendemain de la catastrophe à la logique inverse de tentatives de déclassification des mêmes zones dangereuses. En autorisant le retour des habitants déplacés, on réglerait ainsi ces problèmes d’intégration. Se pose aussi la question des activités à (re)mettre en chantier dans ces territoire réinvestis : l’agriculture semble la seule possibilité. Le Nord de Honshu est le grenier rizicole de Tokyo (en même temps que son fournisseur d’électricité) et sa ceinture maraîchère. Quelle peut être l’attitude des autorités japonaises? Inciter aux gestes citoyens en faisant acheter et consommer les produits agricoles de Fukushima… Ce serait aussi une manière déguisée de masquer les taux de radioactivité réelle pense l’auteur. TEPCO, le propriétaire de la centrale avant la catastrophe, n’avait pas mis en place de véritables systèmes d’information sur le risque nucléaire de peur de stigmatiser les travailleurs et leur famille. Aujourd’hui, cette peur de la stigmatisation se reporte sur les autorités locales qui refusent de mettre en place la mesure de la radio-activité des zones impactées. Il faut éviter de générer un mécanisme de rejet des jeunes à la recherche d’emplois dans le reste du pays et particulièrement des jeunes filles en quête de mari. Un processus d’endogamie, de repli sur soi, semble se mettre en place dans la préfecture de Fukushima. Un article récent du Nouvel Observateur peut être consulté : [http://leplus.nouvelobs.com/contribution/794695-fukushima-2-ans-apres-retour-a-l-anormal-pour-les-japonais.html->http://leplus.nouvelobs.com/contribution/794695-fukushima-2-ans-apres-retour-a-l-anormal-pour-les-japonais.html] Le problème des débris du tsunami, y compris radioactifs, et de leur traitement met également à l’épreuve le discours officiel sur « l’homogénéité » du Japon et sur la « solidarité » des Japonais : seules quelques communes du NE de l’île acceptent de le faire (à l’exception de Hiroshima et Nagasaki) du fait des risques de contamination supplémentaire. On retrouve-là la césure traditionnelle entre le Japon du NE et celui du SW mais aussi tous les clivages internes de sa société.

http://w3.japonais.univ-tlse2.fr/scocci/Tohokutodo/indexN2_2.html

NB : les notes sont de l’auteur du compte-rendu.