Depuis la fin du XIXème siècle, l’US Navy est au coeur de la géostratégie américaine et l’outil premier de l’hyperpuissance militaires des États-Unis. Mais cette domination est-elle en train de s’achever?
Conférence d’H. Eudeline vice-président de l’Institut Jacques Cartier, ancien officier de marine et sous-marinier, bien placé pour nous parler de l’US Navy et les enjeux Chine/Etats-Unis pour la domination des océans, tout comme Pierre Royer, professeur en classe préparatoire au lycée Claude Monet de Paris.

Sujet de cette conférence:

“Domination des océans? L’US Navy et les enjeux Chine /Etats-Unis”. Présentation faite par Bruno Modica, président des Clionautes et professeur au lycée Henri IV de Béziers.

Après les présentations d’usage, la/les contextualisations du sujet, Hugues Eudeline commence par une belle formule caractérisant la Chine raisonnant sur “un temps long et un retour d’expérience”. Il s’appuie sur les travaux d’ A.Thayer Mahan, grand historien et stratège naval américain connu pour ses travaux sur l’influence de la puissance navale et maritime dans la politique étrangère et de puissance américaine à la fin du XIX ème siècle. La domination des océans est un facteur de puissance économique et militaire dans tous ses aspects.

A la mort de Mao, la Chine était dans un état lamentable. Avec,certes, une façade maritime mais avec autour d’elle des “ennemis politiques potentiels” (Russie, Japon, Corée du Sud etc.). Un concept d'”île politique” que peu de collègues ont repris, s’étonne notre intervenant…
Un rappel utile, celui de la conférence de Montego Bay de 1982 et des règles du droit de la mer.Et si la Chine ne reprend pas Taïwan en 1949, elle prétend récupérer aujourd’hui la “langue de boeuf ” de la mer de Chine. Il faut noter qu’en terme d’espace maritime, la Chine n’a que 0,4 fois plus que son espace terrestre, alors que les E-U ont 1,2 fois d’espaces maritimes en plus, et la France 17 fois!

Le dilemme de Malacca, c’est qu’il est vital pour la Chine. Si le détroit est bloqué, la Chine est perdue… Selon la classification de Madison (2007), la Chine avait le 1er PIB mondial en 1820 avec 33% de celui-ci 5,2% en 1952, mais seulement 4,9% en 1978. Elle veut être
un pays puissant et ne plus revivre l’effondrement de la fin du XIXème siècle/début XXème. Aujourd’hui et depuis 1978, 700 millions de chinois sont sortis de la pauvreté. Les Chinois ne veulent plus connaître l’humiliation du début du XXème siècle! Et la croissance chinoise
reste très forte avec 6,9% de croissance.. La route de la soie route terrestre et maritime (belt étant une route terrestre et road la route maritime)pose des problèmes douaniers et politiques. Pas celle par la mer. Elle est libre de droits et de taxes…

Xi Jinping vient d’être réélu et de modifier la constitution pour faire plusieurs mandats consécutifs. La Chine cherche à construire une vraie puissance navale. Avec notamment des porte-avions qui seraient au niveau de leurs homologues américains et des sous-marins performants ou avec les plus gros garde-côtes. Les chinois ont retenu les leçons de la guerre de Corée et du débarquement d’Inchon en Corée du Nord. En 1952, les américains avaient 102 porte-avions, la Chine aucun. Il viennent d’en lancer un, mais il est loin des performances des portes-avions américains.

Pourquoi la “langue de boeuf”? Pour permettre aux sous-marins chinois d’avoir accès aux eaux profondes de cette mer de Chine méridionale. Car les SNLE/SOSUS américains
y patrouillent, eux; c’est une zone hautement stratégique où des accidents ont déjà eu lieu, mettant en cause une collision entre 1 EP-CARIES et un chasseur chinois . Exemple: la Chine construit des bases dans cette “langue de boeuf” avec trois aéroports sur des îles artificielles, distantes les unes des autres d’une centaine de miles. H. Eudeline nous propose ensuite un diaporama de 5/6 images satellites de ces îles. Rappel est fait ici du BPC Dixmude de la marine nationale qui croise en mer de Chine méridionale pour “apprendre sur le terrain” dans le cadre des manoeuvres de Taïwan, des E-U , du Japon…

La Chine a sa propre vision mondiale du Commerce. Après Malacca, la 1ère porte de l’Europe, c’est Djibouti. Une base pour recevoir plus de 10.000 marins. Ils ont diminué l’armée de Terre de 100.000 hommes, mais ont créé 10.000 postes de fusiliers marins en plus! elle
créée des bases comme Gwadar et son corridor, mais le problème, c’est que celui-ci passe par l’Afghanistan. Or, c’est un pays en guerre! Mais avec les bases des Spratleys et à l’ouest et Kyangpyu, le détroit de Malacca est bel et bien sécurisé!

Intervention de P. Royer avec un titre évocateur (mais cherchant à faire peur?) “Les nouveaux horizons de ThalassoKrator!”. Une puissance maritime chinoise consubstancielle à son histoire tout court. Avec la fermeture de la frontière en 1890, l’annexion d’Hawaï plus tard, la victoire des Etats-Unis en 1945 et la transformation du Pacifique en un lac américain. Domination sans partage des E-U sur les océans surtout après 1991!

Quels défis pour l’US Navy ? Pour P. Royer c’est
1) Quels matériels ? Donc les défis technologiques.
2) Quels ennemis ? Les défis de la concurrence.
3) Quelles menaces ? Le défi de l’Universalité.

1° Quels matériels ? Le plan Catobar et la comparaison porte-avions américains et chinois. Les Etats-Unis sont le seul pays avec la France à disposer de porte-avions à fond plat + des catapultes. Les E-U mettent au point de nouvelles catapultes électro-magnétiques capables de générer +25% de décollages d’avions en plus. Le porte-avion chinois, lui ne dispose pas de cette technologie.Comme la Russie elle a un porte-avion avec un pont en plan incliné pour permettre l’envol des avions. Les E-U disposent de 10 porte-avions nucléaires, la Chine 1 seul. Avec une technologie inférieure aussi (d’ailleurs de technique russe). Le porte-avions est aujourd’hui l’essence même du « big stick », une puissance de frappe considérable et de projection rapide (le navire le plus redoutable depuis la seconde guerre mondiale). Avec l’arrivée d’un porte-avion dans une zone de tension,un état montre sa force et crée un danger… Les porte –avaions américains sont de loin les plus gros et puissants porte-avions au monde. Le G. Ford qui vient de sortir déplace 100.000 T, le Charles De Gaulle 42.000T ; La France étudie toujours la possibilité de construire une deuxième porte-avion, avec les mêmes techniques américaines…
Mais des choix hasardeux aussi : des destroyers, des LCS, des navires qui vont très vite (35 nœuds et plus) mais pas…..loin !

2° Quels ennemis ? –D’abord concurrence entre les armées («Don’t tread on me »…)avec des guerres internes à l’armée américaine et à l’intérieur de l’US Navy…
De nouvelles puissances mais: Marine US= 2 fois la flotte chinoise. Elle équivaut aussi aux flottes de guerre des six autres pays suivants ! mais des problèmes aussi. Accident en mer de Chine, une zone test, car aucun pays –hormis les Etats-Unis ne peut rivaliser avec la marine chinoise. Donc aide américaine nécessaire…
3°) Quelles menaces ? Beaucoup. Mais les E-U doivent répartir leur budget. Avec les traditionnelles missions de dissuasion. Mais aussi des flottes de guerre qui doivent permettre l’interopérabilité comme avec l’OTAN. Le Charles De Gaulle a même pris le commandement d’une « task force américaine » !
Les Etats-Unis s’appuient aussi sur le pragmatisme et le rebond : ainsi les destroyers de la classe « Arleigh Burke » de 1991, ce sont 68 navires avec 4 évolutions !
Pierre Royer clôt cette conférence.

Question -votre serviteur-: – Les E-U se préparent-ils à la Cyberguerre ?
– Peuvent-ils faire face aux coûts de ces budgets militaires ?
-Réponse : la 10ème flotte est consacrée à la cyberguerre (Informatisation + positionnement sur les théâtres d’opération ou champ de bataille).
Pour les coûts un porte-avion c’est 20 milliards de dollars aujourd’hui.Mais moins d’hommes à bord 4000 au lieu de 5400 auparavant. « On enverra plus d’hommes à terre après la guerre d’Irak de 2003. » Les limites du déficit budgétaire sont reculés chaque année, mais l’effort budgétaire (+50%) augmente 8 fois moins qu’en Chine (+400%)

Au total une belle conférence, même si tout n’a pas été dit, faute de temps (notamment les tensions actuelles de la mer de Chine)

Pour les Clionautes, le jeudi 15 mars 2018

Pierre Jégo