Modération par Bibia PAVARD, présidente l’association Mnémosyne. 

Intervenants: 

Romain GUICHARROUSSE, maitre de conférence à Paris Sorbonne, auteur d’une thèse sur le Pirée pendant l’antiquité.  

Lucie MALBOS, maitresse de conférence en histoire médiévale à Poitiers. Auteur de Harald à la dent bleue. Travaille notamment sur le monde viking. 

Emmanuelle CHARPENTIER, maitresse de conférence à Toulouse Jean Jaurès. Passe une thèse sur le peuple du rivage littoral nord de la Bretagne, et travaille sur Toulouse au XVIII°s. 

Elsa DEVIENNE, maitresse de conférence à Northumbria, spécialisée dans l’histoire urbaine des Etats-unis, notamment de Los Angeles et de ses plages. Auteure de la ruée vers le sable. 

 

Bibia PAVARD commence par présenter les activités de Mnémosyne et ses différentes publications, notamment l’Europe des femmes. L’association décerne également un prix pour les travaux de recherche en cours qui s’intéressent à la place des femmes et du genre dans l’Histoire. Dans cette communication, il s’agira de rendre visible la multiplicité du rôle des femmes dans les communautés portuaires.

A noter que la conférence est disponible ici

Romain GUICHARROUSSE, à la recherche des femmes dans le Pirée antique 

Pour l’Histoire antique, on bute sur le problème des sources. Les femmes sont absentes des grandes sources écrites : Démosthène parle du commerce au Pirée et invisibilise les femmes. Idem dans l’épigraphie. Même dans la bibliographie, les femmes sont quasiment absentes. L’archéologie des nécropoles en révèle pourtant l’existence. Les stèles funéraires permettent de retrouver certaines activités : pas de femme sur les bateaux de pêche et la vente du poisson leur est interdite mais on trouve des plongeuses, donc une forme alternative de pêche mais pas seulement. Lors des guerres médiques, Idna par exemple, plonge à l’approche des tempêtes pour sectionner les câbles des navires perses.

Les femmes récoltent parfois du sel, peuvent tenir des tavernes, travailler dans le textile, vendre de l’huile, être nommée prêtresse pour 2 ou 3 ans. Dans l’espace commercial fermé du Pirée, les sources ne mentionnent aucune femme. Il est possible que ce soit un espace réservé aux hommes. Les tablettes de malédiction permettent de prendre la mesure des tensions dans les relations entre les groupes sociaux. Il s’agit de conflits de coeur, de rivalités commerciales,… Les femmes y sont présentes. Elles ne sont donc pas enfermées dans le gynécée. Elles évoluent dans l’espace public et ont de nombreux rôles sociaux. 

Lucie MALBOS et les femmes vikings 

Pour les périodes dites « viking », le lien avec la mer est essentiel. Monde d’abord masculin, on s’intéresse de plus en plus à la place des femmes dans les grands ports marchands de Scandinavie, rives de la mer du nord et de la baltique du VII° au X° siècle. Le site de Birka est intéressant : il repose sur le commerce et l’artisanat. Ici encore, les sources sont rares et mentionnent très peu les femmes. L’archéologie permet de mieux cerner cette présence féminine, notamment pour les activités textiles. En attestent les nombreux outils textiles découverts dans les tombes des femmes. Dans les ports, la production est plus diversifiée et de meilleure qualité, notamment pour le création des voiles.

Les femmes jouent aussi sans doute un rôle dans l’écoulement de la production. On a retrouvé dans les tombes des balances et des poids. On les a d’abord vue comme des épouses de marchands, on se pose maintenant la question de l’existence de marchandes autonomes. Peu de croisement avec les sources textuelles  sont possibles mais dans la vie de St Anschaire, Rimbert décrit une femme très riche à Birka, sans qu’il n’y ait d’hommes dans son entourage.

Les femmes jouent aussi un rôle de médiatrice entre le port et l’arrière-pays. Avec les hommes en mer, elles sont sans doute chargées de l’approvisionnement. Elles sont au coeur des alliances matrimoniales entre des populations d’origines très diverses : base du Middle Ground dont parlait Richard White. Ce champs de recherche ouvre beaucoup de nouvelles perspectives mais il faut rester prudent : ce sont des sociétés masculines et patriarcales pour lesquelles les sources sont rares. 

Emmanuelle CHARPENTIER et les femmes dans les ports modernes

Le monde moderne est aussi une société patriarcale. La mer est néanmoins une source de revenus pour les femmes qui saisissent les opportunités qui s’ouvrent avec l’établissement du grand commerce. Idem, les historiens les ont un peu oubliées alors qu’elles apparaissent en creux dans les sources: « quand on les cherche, on les trouve ». Les femmes dans les places portuaires ne montent pas sur les navires mais valorisent les marchandises. Elles travaillent par exemple dans l’estran. La pêche de la crevette leur est dévolue. Elles sont souvent aussi dans les marais salants et les premières formes de parc à huitres. Elles confectionnent les filets et transforment et vendent le produit de la pêche. On les voit dans le Port de Dieppe de Vernet (voir illustration).

Elles ont donc accès à des activités monétarisées, notamment pour pouvoir faire vivre la famille quand les hommes sont en mer, jusqu’à 6 mois quand ils partent à Terre-Neuve. En milieu rural, elles peuvent être exploitantes agricoles, travailleuses du textile et notamment du chanvre. En ville, ce sont des journalières ou des métiers plus tournés vers la vente, nécessitant un capital réduit. Dès la fin du XVII, on en trouve aussi dans les arsenaux, notamment dans les ateliers d’étoupe, la fabrication des voiles ou les corderies.

Elles sont une bonne variable d’ajustement en temps de guerre, payées à la journée ou à la tache mais toujours beaucoup moins chère que les hommes, d’environ 50%. On trouve même des négociantes, figures du capitalisme portuaire. Véritable cheffe d’entreprise, elles sont en général veuves et dirigent l’entreprise jusqu’à la majorité du fils, mais continuent souvent de gérer les affaires. C’est la cas de la mère Duguay-Trouin. Cette situation est acceptée par leur entourage.    

Elsa DEVIENNE : Les femmes à Los Angeles pendant la Seconde Guerre mondiale

Los Angeles est une ville et un port qui connaissent un grand changement pendant la Seconde Guerre Mondiale. Elle est orientée vers le front pacifique. Elle a une forte tradition industrielle dans l’aéronautique et le naval. C’est donc un territoire très attractif pour de nombreux américains : 780 000 personnes s’y installent en quelques années. Durant la guerre, la place des femmes est mise en lumière avec notamment Rosie la riveteuse mais attention à ne pas exagérer cette émancipation : elles sont le plus souvent des aides dans les camps militaires avec des rôles beaucoup plus « traditionnels ». 

La plage devient un lieu patriotique, parfait contrepoint des plages où les soldats risquent leur vie en Afrique du Nord et en Europe. Les plaisirs des soldats en permission deviennent un sujet de prédilection pour la presse. Les actrices d’Hollywood y jouent un grand rôle, notamment quand elles doivent faire la promotion d’un film. Ici encore le rapport de genre est assez clair : la femme sert à divertir l’homme avec des jeux de plage médiatisés comme le blanket tossing, le human canonball,…  La femme au corps largement découvert est réduite à la passivité, face à des hommes qui la manipulent avec leur force.  

C’est aussi dans ces années que se développe le mouvement du zootsuit. On les appelle aussi patchucos… et il existe aussi des patchucas. Ils et elles se distinguent par leur proximité avec le milieu du jazz, des grands costumes, une utilisation « abusive » de tissu en période de privation et des coiffures particulièrement farfelues. Mais contrairement aux zazous, ce mouvement s’inscrit dans une revendication identitaire forte des communautés noires et mexicaines. Les marins en cantonnement vont finir par attaquer les zootsuiter… pour les défroquer. Pas de morts à Los Angeles lors des bien mal nommées « émeutes » des zootsuiter… mais il y en aura à Harlem.