Chers Clionautes,

L’année 2020 est une année que l’on quitte sans regret. À cause de l’épidémie de Covid-19, quelques uns d’entre nous ont été malades, voire ont été frappés par le deuil. C’est vers eux que ma pensée va en premier. Tous, à plus d’un titre, nous sommes plongés dans l’inquiétude et dans l’incertitude. Je lisais ce matin, sur les conseils de Corinne Buisson, notre clionaute en charge du compte Twitter, un article de Boris Cyrulnik qui comparait le confinement à une “agression psychique”. Je ne suis pas spécialiste du psychisme mais nul ne peut nier que nous traversons une très grave épreuve collective, qui ébranle notre moral aussi bien que notre économie et notre société.

Qui, il y a un an, jour pour jour, aurait pu dire ce que signifiait “enseignement hybride” ou “enseignement asynchrone” ? Qui aurait pu dire que la vague épidémie chinoise, mentionnée au hasard de l’actualité entre un tweet de Donald Trump et la préparation des municipales en janvier 2020, allait à ce point bouleverser nos existences ? Qui aurait pu anticiper que la réforme du lycée et la réforme des retraites, qu’aucune mobilisation n’était parvenue à infléchir jusque-là, seraient contrecarrées, au moins temporairement, par un confinement sans précédent ? Personne.

La lessiveuse des réformes

Nous étions alors déjà passablement essorés par les réformes. Reconnaissons-le. Depuis plusieurs années, notre rythme de travail s’est accéléré sous les coups de boutoir de multiples obligations et ce, quel que soit notre niveau d’enseignement. Depuis deux ans environ, le lycée occupe le devant de la scène mais juste avant, il y avait eu la réforme du collège et la réforme du premier degré. D’ailleurs, les plâtres de la réforme Blanquer ne sont pas encore essuyés que déjà, la réforme de la recherche et des concours enseignants est actée. C’est sans fin.

D’une part, nous subissons les rabougrissements budgétaires qui suppriment les demi-groupes, augmentent les effectifs et le nombre de classes en responsabilité. D’autre part, la fameuse “autonomie” des établissements et la “responsabilisation” des équipes enseignantes nous obligent à interpréter/pallier les non-dits croissants de l’institution, tant sur la compréhension des nouveaux programmes, que sur l’étalonnage des exigences face à nos élèves, ou encore l’organisation des examens. Nous nous sommes habitués à préparer des élèves à des épreuves sans avoir le moindre cap. Doit-on rappeler le fiasco de la Banque nationale de sujets, lancée moins d’un mois avant le début des écrits de janvier 2020 ? Nous recommençons d’ailleurs cette année en Terminale. Nous ignorons toujours à quoi peut ressembler une « question » pour le Grand Oral et ce ne sont pas les formations dispensées actuellement dans les académies qui apportent des réponses. Les formateurs n’ont guère plus d’informations que leurs stagiaires. C’est dire.

Puis il y a tous les problèmes de précarité des métiers de la fonction publique. Des affectations de stagiaire incohérentes, des postes partagés sur x établissement pour les TZR, des mutations roulette-russe, l’isolement des collègues contractuels, etc. Où que nous allions, où que nous nous tournions, c’est le même constat. Il ne faut vraiment pas sortir beaucoup avant 18 heures pour voir notre métier comme une succession de « privilèges ». On peut gager que la crise économique effroyable qui nous attend, et qui d’ailleurs est déjà là, sera une énième justification au gel de la revalorisation du métier.

Et enfin, il y a le cadre global dans lequel nous enseignons. L’assassinat de Samuel Paty, sous les coups d’un islamiste, à la sortie des classes, a tragiquement mis en lumière la vulnérabilité extrême des enseignants face aux miasmes violents de notre société et la surexposition particulière de certaines disciplines comme la nôtre. La lecture au scalpel du rapport de l’Inspection générale sur les « événements de Conflans » (oui, c’est le titre) a montré quoi ? Un collègue compétent et dans son droit, mais isolé dans sa propre équipe disciplinaire, soutenu oui, mais soutenu d’une main seulement par l’institution. Quand on doit s’expliquer, présenter des excuses, recevoir un inspecteur qui réexplique la laïcité, on est en droit de penser qu’il y a là, a minima, disons, …des signaux mixtes ? Depuis, quantité d’affaires remontent les fils d’actualité de la presse. Sur les mises en cause des enseignants ici, les insultes et menaces dont ils sont victimes là. À chaque fois, outre les relations très dégradées avec les familles, la banalisation des violences et incivilités du quotidien, ce qui frappe, c’est l’inefficacité globale du système. Et ce malgré les bonnes volontés, les engagements et les actes forts de quelques uns.

J’ai reçu une formation cette semaine sur le Grand Oral et à un moment, un collègue que je ne connais pas, d’une autre matière, a craché sa colère et son découragement. Pendant une bonne vingtaine de minutes, il a dit les mots que tout le monde entend dans toutes les salles de professeurs : mépris, bazar, incohérence, injustice, inégalité, amateurisme, etc. Je fais ce métier depuis 2007 et force est de constater que je n’ai jamais vu cela.

 

Que font les Clionautes ?

Nos obligations vers l’institution

En tant qu’association disciplinaire agréée, nous avons vocation à répondre aux convocations officielles venues du ministère ou d’autres services de l’État. À chaque fois, et alors que les délais étaient souvent ridiculement courts, nous avons répondu présents et envoyé plusieurs représentants. À chaque fois, nous avons été précis, constructifs et parfaitement professionnels.

Nous sommes entendus, mais plus nous serons nombreux, plus nous serons écoutés.

La fin d’année a été particulièrement chargée. L’assassinat de Samuel Paty a rendu plus urgente la sollicitation de notre expertise sur l’enseignement de la laïcité par le Conseil des Sages. La cérémonie de l’hommage à la Sorbonne a pu être suivie par une délégation de douze Clionautes venus de toute la France. Tous étaient soit des cadres du mouvement, soit des contributeurs réguliers, présents et disponibles pour l’événement. Douze personnes parmi nous ont suivi physiquement le cortège, ont ressenti directement le chagrin de M. Paty père, ancien instituteur lui-même. Ce drame nous a marqués. Il explique notre profonde détermination à défendre les enseignants face à l’islamisme et les extrémismes de toute sorte et notre totale intransigeance face aux compromis et demi-mesures que certains semblent souhaiter au nom d’une paix sociale frelatée.

Notre travail pour la modernisation des sites

À l’égard de ses adhérents, l’association nourrit plusieurs ambitions. Nous avons cette année entrepris un vaste chantier de restructuration de l’ensemble de nos sites. Ce travail a été en grande partie invisible. Les bases de données ont été nettoyées, réindexées, corrigées. Les affichages des sites ont été modifiés. Nos sites compilent plusieurs générations de données sur une petite vingtaine d’années. Qu’il y ait besoin d’un ménage était inévitable Des dizaines et des dizaines d’heures ont été consacrées à ce travail depuis le printemps, soit dans des réunions de concertation pour recréer les arborescences du site, soit dans l’exécution du toilettage, un fichier après l’autre. Les expertises de Ludovic Chevassus, notre secrétaire, et de Quentin Hervot, référent Clio-Collège, se sont révélées précieuses. À titre personnel, je me souviens avoir rêvé plus d’une fois cet été que je décochais telle ou telle case ou insérais tel élément dans un autre… Les joies des activités répétitives.

À l’heure actuelle, le travail n’est pas terminé mais nous sommes plus prêts de la fin que du début.

Le cheval de bataille de Bruno Modica, de Xavier Birnie-Scott et de Rémi Buchy (Consultant Web & SEO), a été, en parallèle, d’améliorer le référencement de nos articles sur Google. Là aussi, c’est un travail de patience mais les résultats sont très bons et en nette augmentation sur le dernier semestre. Une fois les connaissances acquises, encore faut-il convertir les articles du site. Cela ne peut se faire que progressivement.

 

Servir l’Histoire et la Géographie

Indépendamment de ces considérations techniques, l’association a continué à enrichir son offre, sur tous les sites. Nous avons été très réactifs pour le lycée, chose précieuse quand les soutiens d’Eduscol et autres sont restés lacunaires. Cécile Dunouhaud et Aurélie Fréliez ont accompli un travail remarquable, alors qu’elles étaient elles-mêmes plus qu’engagées dans leurs charges d’enseignantes. Nous souhaitons également redonner une impulsion à Clio-Texte grâce à l’engagement de Gilles Legroux et à Clio-Ciné. Il y a de quoi faire. Nous avons vocation à offrir une base de travail la plus étendue possible à tous les praticiens de notre discipline. Dommage que les journées ne soient que de vingt-quatre heures…

La Cliothèque, portée cette année par Geoffrey Maréchal, est toujours un précieux vivier d’actualisation scientifique. Malgré les efforts de Geoffrey, de Christiane Peyronnard et de Xavier Leroux, il n’est toutefois pas toujours possible de contrer les réticences des éditeurs à envoyer des services presse. La mode est au pdf et le Covid n’arrange rien. Toutefois, pour l’essentiel, l’activité se poursuit à un rythme soutenu. Nous avons régulièrement, par les éditeurs ou les auteurs eux-mêmes, de chaleureux remerciements pour le travail accompli.

Notre inquiétude concerne plutôt Clio-Prépas. Nous sommes confrontés à deux évolutions contradictoires. D’un côté, l’offre classique de formation s’effondre. De l’autre, l’alourdissement des charges sur nos cadres fait que le temps consacré à la relecture et mise en ligne n’est pas extensible. Nous avons encore à trouver un rythme de croisière plus satisfaisant dans ce domaine. Adeline Abrioux, Cécile Dunouhaud et Bruno Modica font énormément mais, même à trois, cela reste très ambitieux. Les concours enseignants constituent le meilleur moment de solidarité entre nous, le moment où les conseils des collègues expérimentés sont les plus directement utiles à ceux qui nous rejoignent. Le constat est le même pour nos adhérents stagiaires et titulaires. Nous réfléchissons à améliorer notre suivi.

Sur un autre plan, les perspectives offertes par la culture pop, l’utilisation des jeux vidéos en classe et les développements du numérique pour la classe ont été renouvelées cette année. William Brou, Ludovic Chevassus et Jean-Michel Crosnier sont à la pointe en ce domaine. Là aussi, le travail est considérable et les volontaires seront accueillis à bras ouverts !

Je remercie chaleureusement tous les cadres qui se sont dévoués cette année. Aucun d’entre eux n’a de décharge ou ce genre de choses. Tous, nous avons des responsabilités familiales, professionnelles ou associatives par ailleurs. Tous, nous sommes pris dans la nasse du Covid et pourtant, nous avons continué, parfois au bout de nous-mêmes. À l’arrivée, le résultat est là. MERCI. Nous avons également eu le plaisir de constater l’arrivée de nouveaux contributeurs sur à peu près tous les sites, ainsi que l’investissement renouvelé de quelques uns de nos plus fidèles soutiens. MERCI À EUX AUSSI.

Et après ?

L’année à venir, assombrie par le Covid et les réformes en cours, ne s’annonce pas simple. Nous sommes confrontés comme tout le monde à une fatigue générale et au besoin de trouver une assiette stable pour poursuivre sur la durée.

Notre premier objectif consiste à terminer les chantiers entrepris, tant sur les sites que dans l’offre de contenus ou encore dans les divers partenariats engagés. Cela n’a l’air de rien mais ce sont de nombreuses heures de travail en perspective. Ma grande fierté a été de voir cette année la mobilisation sans faille du Comité éditorial au plus fort du confinement mais aussi lors des derniers Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Cet événement, incontestablement le plus grand festival disciplinaire du pays, avait la particularité de mobiliser cette année une équipe restreinte de Clionautes. Pourtant, vous pourrez aller vérifier, 2020 a été le record du nombre de comptes-rendus publiés. Nous avons optimisé au maximum les énergies. Nous avons sacrifié le confort (pas la convivialité). Là où on envoyait habituellement deux personnes, on a laissé une personne se charger de tout. Et cela a payé. Bien sûr, l’idée n’est pas de pressurer les festivaliers clionautes, de créer une sorte d’étalon nouveau pour les années à venir. Non. Le but était de faire le maximum, parce que dans les temps de forte pénurie culturelle que nous connaissons, il y avait une sorte de feu sacré à entretenir, il y avait un besoin potentiellement supérieur de lire nos comptes-rendus.

Vous avez suivi. Les analyses de flux montrent une fréquentation supérieure de nos sites.

Notre second objectif consiste à accompagner le changement d’échelle de notre association. Nous sommes des milliers aujourd’hui, là où il y a quelques années, nous étions des centaines. Cela nous comble de joie mais cela nous engage aussi. Les temps étant difficiles, notre société au sens large a plus que jamais besoin de professeurs motivés et impliqués dans la cité. Il nous faut à la fois travailler à la médiatisation nationale de notre mouvement et participer plus activement à l’offre culturelle dans les régions de France. Les conférences de Béziers des Clionautes doivent servir d’exemple. Tout cela est possible, à portée de main. Il va nous falloir l’organiser, sur le plan juridique, technique et humain. Cette année, nous avons été plus présents dans les grands médias nationaux, ce n’est pas encore assez mais c’est comme le reste, on y arrivera. L’une des choses qui m’a fait fondre quand je suis arrivée dans l’association, c’est le sentiment que l’on peut faire quelque chose, qu’il n’y a personne pour dire “non”. L’horizon n’est borné que par nos yeux. On a plus d’idées que de bras et de journées pour les réaliser. Cet état d’esprit est toujours là.

Chacun peut y prendre sa part.

Notre troisième objectif consiste à renforcer les liens entre nous. Je l’ai dit, la crise que nous vivons est une crise du lien social. Pendant le confinement, des apéros Clionautes, des visio ont permis autant que possible de maintenir une passerelle. Je me souviens notamment des apéros de Camille Despinoy, notre dévouée trésorière, un jour sans alcool du fait de sa grossesse et quelques mois plus tard, avec le retour des bulles.  La situation mi-figue, mi-raisin que nous vivons n’est pas spécialement plus favorable que celle du confinement du printemps. Nous sommes une association 2.0 mais nos liens ne doivent pas rester désincarnés. Bruno, aux adhésions, s’efforce de cultiver cette relation de proximité. C’est déjà immense. Les infolettres de Mathieu Souyris ont été augmentées et réorganisées. Jusqu’ici, nos premiers échanges se font surtout par le mail et pour beaucoup d’entre nous, l’écriture électronique est le seul mode de communication. Dans un monde normal, on peut supposer que l’équilibre se fait ailleurs. Mais dans celui dans lequel nous sommes, avec une date de sortie d’épidémie encore brumeuse, l’équilibre est rompu. Bref, nous allons essayer de créer d’autres occasions de convivialité. Appeler plutôt que d’écrire un mail, faire une visio plutôt que de créer de longs fils de post, créer des événements locaux, là encore, tout est possible. On fera au maximum dans les limites de ce que les conditions sanitaires permettent.

Chers Clionautes, soyez convaincus que cette association est la vôtre, défend vos intérêts, offre une perspective. Vous avez votre place. En tant que présidente de l’association, je suis d’abord heureuse de participer à un tel mouvement et honorée de votre confiance. Je renouvelle ma candidature pour l’année à venir et vous laisse découvrir les autres comptes-rendus des membres du Bureau et du Comité éditorial.