Delphine Pagès-El-Karoui est maître de conférences en géographie au département d’Études arabes à l’INALCO. Elle est spécialiste du Maghreb, plus spécifiquement sur l’Égypte et la situation de la diaspora égyptienne vers les pays du golfe.

Cette conférence s’intéresse aux conséquences des migrations sur les villes, via Dubaï, la ville la plus cosmopolite du monde, puisque 91 % de la population est étrangère dans un contexte de régime politique autoritaire où l’intégration n’est pas possible dans une société très inégalitaire et très diversifiée. Peut-on vraiment parler de cosmopolitisme dans ce lieu ? S’établit un cosmopolitisme de façade, paradoxal, un urbanisme spectacle dans le cadre de la mondialisation. Dans ce contexte, l’étude des lieux fréquentés par les migrants permet de travailler sur une nouvelle géographie de la mondialisation. Beaucoup de géographes et d’anthropologues parlent d’une ville globale. La conférencière veut montrer le Dubaï fréquenté par les migrants du côté de la vie ordinaire.

I) Le cosmopolitisme de Dubaï : consumérisme et ségrégation

Dubaï, face à l’Iran et à côté du grand voisin qu’est l’Arabie saoudite, a connu un extraordinaire développement, du petit port de pêche centré sur la perle des années 40, puis un rivage façonné par l’exploitation du pétrole dans les années 60-70 jusqu’à l’hyper urbanité de la phase post-pétrole (Dubaï n’a plus de pétrole, Abu Dhabi détient les principales réserves de l’émirat), voulue par des émirs visionnaires et symbolisée par les ports et les aéroports gigantesques qui drainent des flux importants, les immeubles de très grande hauteur avec un étalement urbain impressionnant. Aujourd’hui la cité a connu une croissance importante et elle comprend 3 millions d’habitants. Dubaï s’est construite comme un HUB régional dont le marketing urbain emploie un vocabulaire des superlatifs dans un urbanisme de la démesure pour se positionner dans les premiers rangs mondiaux (exemple du Borj al-Arab, l’hôtel le plus cher du monde ou la Shaykh Zayed Road, une route intra-urbaine avec un métro, the Mall of Emirates où on fait du ski, et les îles artificielles). Il faut construire un urbanisme iconique pour attirer les migrants, les investisseurs, les touristes…On parle peu du rôle fondamental des migrants dans cette ascension. Ville tertiaire postindustrielle, Dubaï est le temple de la consommation, puisqu’on va visiter les Mall comme une attraction touristique majeure. Dubaï est un modèle qui s’exporte, un paradigme de la ville postmoderne.

Le cosmopolitisme s’exprime dans l’extrême variété d’origine des migrants avec 85 % d’Asiatiques (des Indiens, des Pakistanais), 8 % d’Arabes et 4 % d’Occidentaux. La politique migratoire est extrêmement contrôlée. Les visas de résidence sont liés aux visas de travail, comme le regroupement familial qui est limité à des conditions de revenus. Aucun accès à la nationalité n’est possible. Les sociabilités sont uniquement communautaires. Les Émiriens ne se mélangent pas sauf dans les universités ou dans les compagnies aériennes où le personnel vient vraiment de partout. La société est extrêmement hiérarchisée. Sur les questions raciales, les salaires dépendent des nationalités : un Français est toujours mieux payé qu’un Indien… On ne peut pas utiliser le concept véritable de cosmopolitisme car les sociétés ne se mélangent pas. Des situations de cosmopolitisme diverses pour l’ensemble de ces urbanités produisent-elles du cosmopolitisme ? On peut utiliser ces termes dans deux sens : d’abord le cosmopolitisme dans le sens de globalisation culturelle, des nouveaux espaces qui sont marqués par des pratiques ou des lieux venant des étrangers (les bars ou les restaurants). Ensuite des interactions qui existent par la diversité de  population qui se mélange. Dubaï incarne les deux dimensions de la ville cosmopolite. Pourtant le projet politique ne va dans ce sens. Il n’y a pas de tension interethnique mais tout est sous contrôle. La politique est de valoriser la nationalité émirienne arabe qui ne prend pas du tout en compte les siècles de brassage, dans un État très jeune (1971). Dubaï joue la carte de la diversité  et en fait une promotion sur le plan international. On peut prendre l’exemple de la fête indienne des lumières de Diwali. Des espaces ont été ménagés pour évoquer cette fête dans l’aéroport international mais aussi dans le vieux quartier, la fausse médina de style arabe neuve où on a installé des stands marchands à l’occasion de cet événement. Il existe donc une célébration de la diversité des communautés. Les Émirats insistent sur deux valeurs nationales : la tolérance et le bonheur. Un projet urbain, dans un espace balnéaire avec des références à la Californie, affiche « planter le bonheur » en anglais et « la vie est belle » en arabe. Dubaï se présente comme la ville la plus heureuse du monde, « inclusive « et « multiculturelle ». En réalité, l’urbanisme fragmenté montre une complexité des formes de ségrégation. La ville s’est constituée par des zones franches sans rapport les unes avec les autres qui coexistent. Les deux opposés sont les « Gated Communities » et les camps de travailleurs (800 000 personnes en 2017) concentrés dans trois zones périphériques. Les indices de ségrégation sont très élevés. Des quartiers ont été créés spécifiquement pour les Émiriens qui ont quitté les espaces centraux plus dégradés pour partir en périphérie. Une autre caractéristique, Dubaï est la ville où il y a le moins de femmes au monde : 22 % de la population en 2010, 30 % en 2019. On voit des quartiers entiers sans femme, surtout les camps de travailleurs. Certaines femmes de maison vivant chez leurs employeurs. On assiste, dans les villes du Golfe, à la peur du célibataire, ces migrants qui viennent seuls. Dans les quartiers centraux, la colocation se voit par le linge qui dépasse des fenêtres, ce qui est interdit mais les espaces sont trop exigus.

II) Global village, un mall de plein-air pour consommer la diversité du monde

Il s’agit d’un espace singulier hybride : un mall de plein air alors que les autres sont tous climatisés, conçu comme un parc d’attraction, une exposition universelle avec des pavillons de pays différents, lieux d’achat de produits internationaux (tous fabriqués en Chine). Fondé en 1996 dans le cadre d’un festival de shopping pour faire connaître Dubaï, ce parc obtient un franc succès avec 7 millions de visiteurs en 2019. Les géographes parlent de folklorisation du monde et de culturisation de la marchandise. Des popstars indienne ou indonésienne viennent se produire sur une immense pelouse. Les décors changent chaque année (Égypte représentée par Abou Simbel). Globo est la mascotte de Global Village. C’est un rare lieu pas trop cher même si on est censé consommer et que tous les manèges sont payants. (15 dirhams soit 4 euros). Beaucoup d’Émiriens s’y rendent car ce serait un espace cosmopolite. On peut visiter « des pays sans visa », ce qui correspond à un désir de consommation du cosmopolitisme du monde.

III) International city : les banlieues du cosmopolitisme

Construit par Nakhsteel, une des grandes entreprises de Dubaï, International City a été conçue pour des populations à revenu modeste au départ pour 60 000 habitants. Aujourd’hui, cette city comprend 100 000 personnes mais elle a très mauvaise réputation (prostitution…) Les appartements ont été divisés et maintenant les annonces montrent des locations au lit, certains superposés avec de l’auto-ségrégation (que des femmes, des Indiens, des musulmans…). Ce quartier est divisé en clusters qui portent le nom d’un pays avec des commerces associés (dragonmall pour les Chinois, le plus grand commerce au monde à l’extérieur de la Chine). Aucun occidental ou Émirien vit là. Les paysages urbains sont extrêmement cosmopolites. La crise 2007-2008 a fait baisser les loyers. Les familles qui habitaient là, ont pu partir dans des quartiers plus chics et elles ont été remplacées par des ouvriers contents de trouver un meilleur environnement. Les sociétés d’entretien ont baissé leurs prestations et le quartier s’est paupérisé avec une surpopulation des logements. Se développe quand même un éthos de la ségrégation car les ouvriers migrants célibataires sont repoussés.

CONCLUSION : Cette cité-état construit des lieux cosmopolites pour forger son image de ville globale afin de masquer la ségrégation et crée de la diversité factice dans un contexte marchand alors qu’on est dans un pays de non-intégration. Une approche comparative avec Singapour montre Dubaï comme un paradigme. Dubaï est une ville indienne car elle s’est développée sur le commerce des perles vers l’Inde. Certains y vivent depuis trois générations. Des migrants égyptiens achètent dans l’Émirat d’à côté et deviennent des navetteurs (1 million de personnes). Le kafil est la personne qui est responsable d’un migrant. Le père peut être le kafil de ses enfants, mais les garçons s’ils n’ont pas d’emploi à 18 ans doivent partir alors qu’une fille peut attendre le mariage. Un fort attachement à la ville s’opère dans les communautés. On se dit Égyptien de Dubaï, alors qu’on ne peut être naturalisé Emirati.

On parle beaucoup de l’exposition universelle de 2020 qui propulse la ville. L’environnement géopolitique a changé. Dubaï est alliée avec l’Arabie saoudite et intervient au Yémen. Les relations sont tendues avec le Qatar et l’Iran. Aujourd’hui Dubaï modifie sa politique migratoire en prenant conscience qu’elle doit garder certaines personnes. Des visas de 10 ans permettent à la main-d’œuvre qualifiée de s’établir, des CSP+, des entrepreneurs ou des artistes. La société reste très divisée avec des systèmes privés, des écoles internationales. Les services publics sont réservés aux nationaux. L’État providence de redistribution de la manne du pétrole est tourné vers les Émiriens. La langue commune est l’anglais et non l’arabe car seuls 9 % de nationaux y vivent.

Christine Valdois pour les Clion@utes qui remercie Delphine Pagès-El-Karoui pour son aide dans ce compte-rendu. En référence, cet article : PAgès-El Karoui (2018) « Cosmopolitisme et ségrégation à Dubai », Urbanisme Villes du Golfe, modèles urbains ?, n°409, pp. 64-67.