Samedi 10 octobre. Dernière conférence pour moi. Une salle comble pour accueillir une conférence de très haute tenue et un plaisir non dissimulé à réécouter Johann Chapoutot, qui nous aida, Pierre Jégo et moi, à trouver une place dans la salle définitivement trop petite.

Les participants à cette table ronde sont :

Jakob Vogel Fiche disponible sur le [site internet de Sciences Po->http://chsp.sciences-po.fr/chercheur-permanent/vogel], professeur à Sciences Po et ayant travaillé sur le militarisme prussien
Johann Chapoutot Fiche disponible sur le [site de l’IHTP->http://www.ihtp.cnrs.fr/spip.php%3Farticle1507.html] professeur à Paris 3 et membre de l’Institut Universitaire de France
Christian Ingrao Fiche sur le [site de l’IHTP->http://www.ihtp.cnrs.fr/spip.php%3Farticle751.html], chercheur et ancien directeur de l’Institut de l’Histoire du Temps Présent.
Thomas Serrier Fiche disponible [ici->https://www.kuwi.europa-uni.de/de/studium/master/es/Unser_Team/professuren/Thomas_Serrier/index.html], maître de conférence à Paris 8 et à l’Université Européenne de Viadrina


Les échanges des participants suivant un plan chronologique, Jakob Vogel ouvre le propos de la table-ronde en se concentrant sur un XIXème siècle mal connu. En effet l’on associe traditionnellement l’histoire coloniale à l’imagerie du « péril étranger », ce qui renvoie l’incarnation de l’utopie impériale allemande à Guillaume II. Pour autant, et c’est le propos de l’intervenant, la période pré-1884, celle du refus bismarckien de la colonisation, n’est pas exempte de tentations impériales. Des figures se détachent dès cette époque pour affirmer la vocation impériale allemande. Deux individus sont abordés par Jakob Vogel :

1) Friedrich Fabri, fondateur du Comité pour les allemands protestants au Brésil et inspecteur de la Die Rheinische Missionin Südafrika und Namibi oeuvre missionnaire suivant l’exemple de la mission de Bâle et entretenant des liens très étroits avec les néerlandais et les anglais. Au sein de plusieurs ouvrages, notamment Bedarf Deutschland der Kolonien ? en 1879, Fabri défend une vocation impériale et civilisationnelle (ressorts culturels et religieux) allemande, pensée comme exutoire aux crises, contemporaines ou à venir.
2) Karl Bernhard Stark, archéologue et philologue, professeur à l’université d’Heidelberg, et favorable à la colonisation allemande dans l’empire ottoman, sur le modèle de petites implantations autour des sites de fouilles. Les ambitions impériales sont chez Stark, tout comme Fabri, motivées culturellement. La diffusion du modèle culturel allemand est d’autant plus soutenu par Stark, qu’elle reprend la thèse du XIXème siècle des « origines aryennes » des populations grecques. Pour autant, jamais la formalisation de cette présence ne fut posée et il nous faut donc bien faire la distinction entre la colonisation étatique et la colonisation informelle, partie d’initiatives privées, ce qui était défendu par Stark.

A partir de ces deux exemples, Jacob Vogel met en lumière la très grande précocité de l’ambition impériale allemande, bien avant le commencement du colonialisme d’Etat.


Thomas Serrier reprend la parole et rebondit sur les propos de son voisin.

Son intervention se focalise sur la simultanéité des ambitions impériale allemandes et la fondation du IIème Reich. Cet évènement clé confronte certaines populations à un nouveau cadre étatique, notamment dans l’est de l’empire. Ce changement est très visible au sein des populations polonaises du Reich, représentant 10% de la population totale, concentrée vers la région de Poznan, et s’opposant dès le début au projet d’unification territoriale et culturelle, qui les renverrait à un statut de citoyen de seconde zone. Du point de vue de la population allemande majoritaire, de nombreux textes témoignent de la rupture apportée par le cadre impérial qui, étonnamment, s’accompagne du développement d’un projet nationalisme. Une programmatique globale d’assimilation des minorités est conduite. C’est la première utopie impériale allemande.

Ceci se voit très bien dès les années 1880 avec le tournant vers une politique assumée de reconquête de la terre fortement nourrie de visions du passé : le programme d’occupation des terres de l’est, aux mains polonaises, s’appuie sur la redécouverte de la colonisation médiévale (retour de la thématique des chevaliers teutoniques dans la littérature et la culture allemande). Cette politique prend forme dans une série de décisions (expulsion de 30 000 polonais résidant illégalement dans le IIème Reich en 1885), et aussi par des échecs, dont le plus emblématique reste la Mission de colonisation. Fondée en 1886 par Bismarck, et dotée d’un million de marks, celle-ci devait servir au rachat des terres des aristocrates polonais et les redistribuer aux paysans allemands. Ce projet tombera tout de même à l’eau, avec un rachat majoritaire des terres par les polonais. L’échec sera double : la Révolution Industrielle poussera la population allemande, au contraire, à se concentrer à l’ouest vers la Rhür.


Johann Chapoutot aborde la période de l’entre-deux guerres. Si nous partons du principe que la politique nazie ne sort pas de nul part, alors le constat qui se pose est celui de la perversion des catégories anciennes et héritées du XIXème siècle. Les nazies, dans la radicalisation, s’inscrivent dans la continuité des ethno-racistes du XIXème siècle. Deux raisons majeures à ce discours :

1) L’échec de l’unification sur la base ethnique
2) L’explosion démographique et l’affirmation, dans le même temps, de l’origine aryenne des grandes sociétés de la Méditerranée. Selon celle-ci les aryens ne viennent pas d’Asie, mais du Nord de l’Europe, et ont migré au cours de l’Histoire vers les régions aux climats plus accueillants, en donnant naissance aux grandes civilisations antiques.

La situation s’aggrave avec le premier conflit mondial. Versailles est une catastrophe pour l’Allemagne a bien des égards, mais pas simplement pour les raisons que nous connaissons. Versailles est le contre-coup complet de Brest-Litovsk, mais plus encore, les colonies africaines et asiatiques sont confisquées. Dans ce contexte-là, l’analyse selon laquelle une injustice a été faite est très largement partagée dans la société allemande. Des juristes vont argumenter sur cette paix, en développant quelques idées qui auront un écho à l’extérieur de l’Allemagne :

1) L’Allemagne fut privée de ses colonies, au nom de valeurs supérieures, imposées et inventées par les grands vainqueurs. Il y a en 1919 et 1920 une réaction urticaire, similaire à la réaction de 1806 et de l’invasion napoléonienne. Il y a une opposition entre l’universalisme et l’imposition de valeurs particulières par la force.
2) L’imposition par la force de la paix de Versailles trahit les bases de la diplomatie, qui permet la renégociation des traités si besoin, ce qui n’est pas possible ici.
3) La vision biologique, dont on nous prive, est employée par les autres européens avec les empires coloniaux.

Le discours colonial et impérial renait alors dans l’Allemagne nazie, mais avec un changement d’échelle : le regard n’est plus tourné vers l’Afrique, mais vers l’est de l’Europe, jusqu’à la frontière de l’hêtre (Oural), dans un souci d’enracinement du peuple aryen dans son espace naturel, son Lebensraum, repris à Ratzel.

Cette colonisation ne reste pas à l’échelle du discours, mais est préparée consciencieusement, avec des recherches nombreuses au sein de l’Office de la Race et de la Colonisation, pour le Commissariat au Renforcement de la Race et du Peuplement confié à Himmler. Cette colonisation est suivie d’un projet de développement d’infrastructures modernes, d’une législation adaptée et d’un programme très détaillé.

Christian Ingrao termine les interventions en s’intéressant aux planifications coloniales menées durant le second conflit mondial. Plusieurs grands organismes vont piloter ces grands projets de l’est de l’Europe (le Generalplan Ost)

1) Le WVHA (Office Principal d’Administration et d’Economie), service tentaculaire, dirigeant les camps de concentration et mettant en place l’utopie à l’est
2) Le RSHA (Office Central de la Sécurité du Reich) d’Himmler et notamment la Gestapo

L’impact humain des projets est loin d’être négligeable. Ceux-ci mobilisent 1000 personnes, et 30 000 personnes volontaires participeront à ce rêve nazi. L’on a ainsi différentes zones de colonisation qui se mettent en place. Sur une séquence allant de l’automne 1939 à l’été 1943, les nazis mobilisent des hommes, des fonds et du matériel pour rendre ce rêve réalité.

Dans la représentation, le système est très cohérent : diverses moutures de planification sont mises en concurrence et sont aussi complémentaires : aménagement des villes/des campagnes, planification policière des hommes (Gestapo), planification quantitative et économique (WVHA). L’on voit ainsi se dessiner les contours du monde que les nazis veulent bâtir à l’est, modèle pur et très planifié de la société radicalisée d’abondance, où la lutte des classes disparait. Les ambitions étaient mirifiques, les moyens grandioses, mais tout échoue dans le retournement du conflit, jusqu’au rapatriement des volksdeutsche.

Thomas Serrier remercie les participants et conclut la table-ronde en évoquant la continuité de cet imaginaire, bien au delà de 1945. Si 12 millions d’allemands migrent vers le territoire allemand à la suite du conflit, et que la Prusse est officiellement dissoute en 1947 pour rompre avec cette vision, la continuité va se faire, notamment au sein des associations de réfugiés. L’imprégnation mentale fut forte jusqu’aux années 2000 et l’entame d’une relecture historiographique exigeante.

Une table-ronde passionnante dont on regrette finalement que les conditions matérielles (places disponibles).

Compte rendu de mon camarade Pierre Jégo disponible ici