Blois 2015: Les empires dans l’Histoire

Henry Laurens, agrégé d’histoire, spécialiste du Moyen Orient et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe, tente de faire une typologie ou une anatomie comparée des empires dans l’histoire.

Henry Laurens, agrégé d’histoire, spécialiste du Moyen Orient et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe, commence son intervention en précisant que l’idée d’empire concerne, au départ, les États qui revendiquaient un quelconque héritage de l’empire romain. Ce n’est qu’au XIX° siècle que la notion a été étendue par analogie à un certain nombre de formations étatiques. Pendant cette conférence, il va tenter de faire une typologie ou une anatomie comparée des empires dans l’histoire.

Pour Henry Laurens le terme d’empire à sa propre histoire et son évolution est déjà une indication de son sens. Au départ, à l’époque romaine, c’est une forme d’Etat, une délégation de pouvoir pour diriger la République. Plusieurs « États » comme la Russie Tsariste, le Saint empire romain germanique ou bien encore Charlemagne, revendiquent ce nom d’empire, car ils se prétendent romain et utilise le droit.
Le titre d’empereur est symboliquement important, dans le protocole. Les empereurs devancent les rois. D’ailleurs la reine Victoria prend le titre d’impératrice des indes en 1876. Pour Austerlitz on parle de la « bataille des 3 empires ».

Au 18ème siècle, le terme d’empire est encore affilié à la tradition romaine antique, il correspond à l’exercice du pouvoir. Mais peu à peu, un changement se profile et le terme commence à perdre son sens de « successeur de Rome ». Voltaire, par exemple, commence à l’utiliser pour désigner de grands Etats.

C’est au 19ème siècle qu’il commence à prendre son sens actuel : un empire est un Etat conquit par des conquêtes militaires. Le terme est donc appliqué à la fin du siècle aux conquêtes coloniales. La 3ème république française, qui pourtant n’a pas de roi, l’utilise pour nommer ses possessions.

Le 20ème siècle est autant le siècle des nations que des empires. La dénomination d’empire est toujours liée aux conquêtes. De cet amalgame entre empire et conquête donnera naissance à la notion d’impérialisme (avec une connotation économique).

Après cette chronologie rapide de l’évolution du terme d’empire, Henry Laurens tente une typologie des différents types d’empire.

Les empires continentaux : le plus commun dans l’histoire. C’est une augmentation progressive par conquête.
L’empire romain est le modèle de référence. Au départ, l’expansion de la République semble répondre à un objectif de protection et de recherche de butins, d’esclaves et de fiscalités. La République est incapable de gérer un tel ensemble territorial c’est une des raisons du passage à l’Empire. L’Empire est plus sur la défensive que sur l’offensive.
Les romains ont fait ce que les athéniens n’ont pas réussi à faire, c’est à dire, ouvrir la citoyenneté pour créer une communauté et donc un sentiment d’appartenance. Cette civilisation méditerranéenne avec une culture helléniste et pour Paul Veyne un empire gréco-romain et non pas uniquement un empire romain.

L’empire russe possède un noyau central mais les territoires conquit qui l’entoure n’ont pas vocations à faire partie de la Russie.

Les Etats unis peuvent également faire partie de cette typologie. C’est un empire continental qui part d’un noyau atlantique conquiert et intègre petit à petit des territoires à l’ouest.

Les empires maritimes : Le premier, le plus grand, est celui de Philippe II, le soleil ne s’y couche jamais, pour certains il est même question d’une mondialisation ibérique. Les empires coloniaux du 19ème siècle sont des empires ultra-marins. Il est facile de faire la distinction entre le noyau central et le reste, car il n’y a pas par essence de continuité territoriale. Au départ la conquête a pour but l’enrichissement, la prédation, ensuite vient la phase d’exploitation (Ex : les mines ou l’économie de plantation), puis la conquête nourrit la conquête jusqu’à ce que la résistance et le coût de gestion de l’empire ne deviennent trop importants.

Les empires avortés sont des empires de la prédation. Ils sont victime de la puissance de leurs victoires, c’est à dire qu’ils ne font que gagner des batailles mais jamais la guerre, donc dès qu’il y a une défaite l’empire s’effondre comme par exemple les nazis et l’empire napoléonien. Ce sont des empires dangereux qui obligent les autres en réaction à former des coalitions contre eux.

Les empires qui durent remportent des victoires décisives et amène quelque chose aux populations comme la paix. La pax romana romaine en est le parfait exemple. Les peuples circulent librement à l’intérieur de l’empire. Pour durer, un empire doit abolir la différence entre conquérant et conquit.

La force et la faiblesse des empires est leur taille démesurée. Elle pose des problèmes de gestion entre le centre et la périphérie, surtout avant l’invention du télégraphe dans les années 1850. De fait, l’éloignement et le manque de rapidité des communications induit une certaine autonomie des périphéries. Le centre peut tenter de s’appuyer sur les locaux, comme les Anglais qui reconnaissent les princes indiens gérant au nom de l’empire des provinces. C’est le concept d’Indirect rules anglais, de la décentralisation pas de l’indépendance.

Ce qui différencie un empire d’un état nation c’est la multiplicité des statuts et des cultures, mais en même temps il possède un ciment commun de culture et de langue surtout dans la classe dirigeante. L’empire crée une culture commune. Par exemple, chez les romains, il y a adaptation avec les panthéons locaux, le conflit religieux n’a eu lieu chez les romains qu’avec les monothéismes juif et chrétien.

Au sujet du nationalisme, Henry Laurens précise que son apparition est récente dans l’histoire. Les derniers empires sont des empires multinationaux et doivent donc gérer tous les conflits qui vont avec. Dans ces empires, il en faut peu pour que tout s’effondre. Le passage de l’empire aux nations peut prendre des tournures tragiques (balkanisation), notamment parce que la nation se définit par ce qu’elle n’est pas, une personne ne fait pas parti de la nation si elle n’en parle pas la langue, même si elle habite son territoire par exemple. Quand les nationalismes surviennent la seule solution pour l’empire est de créer une citoyenneté d’empire, avec une égalité reconnue, cela a fonctionné pour l’empire romain mais pas pour l’empire colonial français.

Henry Laurens termine son intervention sur une ouverture qui prend la forme d’une interrogation : est-ce que l’on peut utiliser le terme d’empire quand l’on parle de marché économique ? Le marché n’est pas en soit un empire comme il vient d’être défini, mais il faut pourtant assurer sa sécurité et son fonctionnement.

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