Blois 2015 – Juifs et musulmans : la grande séparation ?

Juifs et musulmans : la grande séparation ?

Conférence de Benjamin STORA, professeur à l’université de Paris XIII,
président du Conseil d’orientation du Musée National de l’Histoire de l’Immigration.
Présentée et animée par Jacques FREMAUX, professeur à l’université de Paris-Sorbonne IV, spécialiste de l’histoire coloniale.

Présentation et problématique

Jacques FREMEAUX en préambule de cette conférence fait allusion à l’actualité à nouveau brûlante concernant Israël et les Palestiniens et rappelle que dès que l’on aborde le problème des relations entre Juifs et Arabes, « l’on est toujours rattrapé par l’actualité ». La séparation est un constat qui se vit quotidiennement, au présent.
Benjamin STORA avant de poser les termes de la problématique et de préciser la méthode de son exposé, rappelle qu’il fait partie des dernières générations à avoir vécu cette culture « judéo-musulmane », à l’instar du franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, codirecteur avec lui de « l’Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours » (Fayard 2013) et hélas tout récemment disparu.
En une cinquantaine d’années, 14 siècles d’histoires communes se sont évaporés, tant dans les références, les réalités quotidiennes que dans les imaginaires !


Traiter des circonstances historiques de séparations entre les deux communautés sur la longue durée, tel est le but de la conférence.

Auparavant cependant Benjamin STORA insiste sur l’importance d’éviter deux écueils intellectuels qui ne pourraient que nuire à la clarté de la réflexion.
Le premier écueil à éviter selon lui est celui de « l’essentialisation », c’est-à-dire de s’appuyer sur une cause liée à l’essence même des relations judéo-musulmanes et qui serait la religion. La différence religieuse serait ainsi la source unique de la séparation inscrite dès l’origine dans la tenue des rapports juifs/musulmans. Cette approche qui élimine les contextes historiques, empêche toute réflexion et permet toutes les confusions dans le présent.
Le deuxième piège est celui de l’anachronisme qui séparerait l’histoire en deux périodes, celle absolument idyllique des relations judéo-musulmanes, puis celle de la séparation brutale liée au décret Crémieux, à la création de l’Etat d’Israël et à la guerre d ‘Algérie.
Ces 14 siècles d’histoire commune ont en réalité été faits de moments de convivialité, d’échanges mais aussi d’incompréhension, d’affrontements. Ni idylliques, ni infernales, les relations entre juifs et musulmans demandent à être interrogées pour comprendre la séparation actuelle. En un mot comme le rappelle Benjamin STORA, il faut faire de l’histoire pour tenter de comprendre. L’espace d’observation privilégié sera le Maghreb et plus particulièrement l’Algérie.

L’identification de seuils de ruptures au cours des XIXe et XXe siècles

Benjamin STORA rappelle que les minorités juives qui vivaient dans le monde musulman bénéficiaient du statut de « dhimmi », protégées donc ou soumises selon les interprétations, mais possédant des droits réels favorisant ou à tout le moins n’entravant pas l’organisation sociale et religieuse de leurs communautés.

Un premier seuil : l’arrivée des Européens en terre d’Islam au cours des XIXe / XXe
La pénétration européenne dans l’Empire ottoman, et française en particulier en Algérie, a assurément brisé des équilibres traditionnels séculaires dans les rapports entre juifs et musulmans. Les idées nouvelles d’inspiration laïque et séculière, comme l’égalité politique, la citoyenneté, vont fracasser un univers à base religieuse. La tradition, la loi des tribunaux rabbiniques par exemple, s’oppose à une modernité, le Code civil. Pour ces minorités juives placées sous une nouvelle domination un choix est à faire. Il apparaît qu’en Algérie, selon Benjamin STORA, les élites juives choisissent l’assimilation, l’égalité politique, et ce bien avant le décret Crémieux de 1870. La nécessité d’assimilation apparaît dans un premier temps moins évidente pour la communauté musulmane qui elle ne constituait pas une minorité.
Le fameux décret Crémieux de 1870 qui accorde la pleine citoyenneté aux juifs vivant dans l’Algérie coloniale a-t-il provoqué ou accentué la fracture, entre juifs et musulmans ? Oui bien entendu dans la mesure où après ce décret les juifs ne constituent plus une minorité indigène. Mais Benjamin STORA nuance le propos en rappelant qu’après 1880 les élites musulmanes réclament justement à leur tour, au nom de l’extension de ce décret, le droit de cité.

Une autre conséquence de la présence européenne en terre d’Islam est qu’elle pose la question du positionnement face à une présence étrangère.
Les Européens ont amené avec eux les idées des Lumières mais ils ont aussi exporté les idées de nation et donc le nationalisme. Émergent alors des formes de nationalisme qui vont prendre de l’ampleur dans les années 20 : le nationalisme arabe et le sionisme pour les juifs. Le problème du nationalisme est qu’il a souvent pour corollaire le rejet de l’autre, la xénophobie. L’antisémitisme prend ainsi une coloration politique en terre d ‘Islam.
Benjamin STORA fait également remarquer que l’introduction de ces nouvelles idées venues d’Europe provoque également des fracturations au sein même des communautés juives. Certains choisissant l’internationalisme, le communisme, d’autres exaltant davantage un sentiment national et prônant le retour vers la terre d’Israël. Mais pour ce qui est de l’Algérie Benjamin STORA précise que la grande masse des juifs se place dans une logique d’assimilation politique et culturelle à la France et à la République française.
Il rappelle aussi que certaines élites arabes se placent dans la même logique et il cite le cas de Ferhat Abbas fervent défenseur de l’égalité politique et de l’obtention du droit de cité avant la IIe Guerre mondiale. Ferhat Abbas qui deviendra par la suite un farouche partisan de l’indépendance. Pour Benjamin STORA le maintien du statuquo concernant les populations musulmanes d’Algérie n’a pu que favoriser un nationalisme à base religieuse de plus en plus revendicatif et de plus en plus radical.
La logique de séparation est déjà à l’œuvre : pour les élites musulmanes il s’agit de parvenir à l’indépendance politique alors que la communauté juive voit son avenir dans la France.

L’après IIe Guerre mondiale et ses conséquences : vers la fin d’une histoire commune

Les événements de la deuxième moitié du XXe siècle qui vont mettre un terme à l’histoire commune des juifs et des musulmans sont bien connus. Mais Benjamin STORA apporte quelques précisions.
Il fait d’abord allusion à la Shoah et rappelle que pour les peuples arabes ce massacre des juifs à grande échelle est une affaire européenne à laquelle ils se sentent entièrement étrangers.
Benjamin STORA insiste ensuite sur le fait qu’à son sens la grande séparation s’explique davantage par les guerres de décolonisation en particulier celle d’Algérie que par la fondation de l’Etat d’Israël. Si l’avenir n’est plus dans l’Empire colonial moribond, se pose alors la question de l’appartenance ou non à des nations, des États, séparés de l’Occident, de l’Europe. Les Juifs d’Algérie ont choisi. Une minorité va rester sur le sol algérien après l’indépendance, la quasi-totalité des juifs rentre en métropole et très peu (moins de 10 %) choisissent l’émigration vers Israël.
La décolonisation, la guerre ont attisé les tensions communautaires plus que la création d’Israël, surtout dans ces années 60. Lire les tensions de ce moment là uniquement à travers le prisme des conflits israélo-arabes ou du conflit israélo-palestinien ne serait pas pertinent selon l’historien.

Troisième seuil : de l’après 62 jusqu’aujourd’hui, une séparation qui se poursuit et s’accentue en métropole

L’arrivée en France des juifs d’Orient va accentuer les séparations. Deux fortes minorités vont ainsi coexister en France mais se séparer chaque jour davantage en dépit de nombreuses similitudes culturelles : les souvenirs, le rappel à une culture orientale, l’exil.
Selon Benjamin STORA c’est tout d’abord le malentendu lié au temps colonial qui se poursuit et qui oppose une intégration politique des juifs à une communauté immigrée arabe qui en est éloignée. Au fond ce sont les dommages collatéraux du décret Crémieux qui se prolongent.
Le deuxième malentendu est d’ordre social ou plus exactement sociétal. Les juifs d’Afrique du Nord s’installent sur un territoire dont ils connaissent déjà les codes. Ils sont largement occidentalisés, gagnés à la culture française, certains travaillent même dans la fonction publique. Les Arabes eux pourtant arrivés plus tôt sont d’autant moins intégrés qu’ils sont préoccupés par la perspective du retour.
Autre élément de différenciation, de séparation, l’immigration juive est peu étalée dans le temps alors que celle des Arabes se poursuit. Se pose alors la question de l’altérité sociale : qui est l’étranger ?
Tous ces malentendus vont selon Benjamin STORA trouver un habillage dans la question palestinienne, qui va en quelque sorte consacrer la séparation. La question palestinienne devient le vecteur, la matrice nouvelle de la séparation.
La crise d’identité du modèle républicain français va encore aggraver les choses en laissant monter les affrontements mémoriels. Le ciment républicain, lui, ne prend plus. Et Benjamin STORA d’insister sur l’immense défi qui attend la France, seul pays européen ayant en charge l’existence, la coexistence des deux plus importantes communautés juive et musulmane d’Europe : 800.000 juifs environ, 7 à 8 millions de musulmans.

Des questions pour faire avancer le débat

A la suite de l’intervention de Benjamin STORA une série de questions posées par le public va permettre de préciser la pensée de l’historien sur le sujet des relations judéo-musulmanes.

Aurait-il été envisageable d’étendre le décret Crémieux aux populations musulmanes ?

L’idée a bien entendu été évoquée à de nombreuses reprises. Les blocages sont venus d’une part d’une fraction importante de la communauté musulmane qui craignait un changement de statut l’obligeant à intégralement adopter les règles juridiques du Code civil. Mais les réticences les plus fortes sont bien entendu venues des gouvernants qui craignaient le dynamisme démographique des populations arabes. Un projet cependant a été initié en 1936, le projet « Blum-Violette » qui prévoyait d’accorder la pleine citoyenneté aux élites arabes. Mais ce projet n’a jamais été présenté au Parlement.

Les États nouvellement indépendants comme l’Algérie n’ont-ils pas au fond aggravé l’éloignement entre les communautés ?
L’Algérie en effet a construit après l’indépendance un discours visant à présenter le pays comme homogène culturellement, ethniquement, linguistiquement en niant les apports des cultures passées, romaine, berbère, française, juive. Ce modèle reconstruit de l’État-nation est aujourd’hui en crise grave en Algérie selon Benjamin STORA.

Que penser des affrontements sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem ?
Benjamin STORA répugne selon ses propres dires à répondre à ce genre de questions d’actualités qui entraînent toujours des réactions à chaud, à l’emporte-pièce. Benjamin STORA défend la position de « deux peuples, deux États ». Il réaffirme cependant avec force que le conflit israélo-palestinien ne se règlera pas en France, ni par la France, ni même avec la France.

Conclusion

Le point d’interrogation posé à la fin de la question- thème de la conférence, « la grande séparation ? » renvoyait bien sûr à une problématique historique et la réponse de Benjamin STORA fut celle d’un historien remettant les éléments en perspective en s’appuyant sur la longue durée. Mais ce point d’interrogation peut aussi résonner comme un vœu, une attente, l’espoir que cette séparation ne sera peut-être pas définitive. Benjamin STORA termine son propos en pariant malgré tout sur l’intelligence du vivre ensemble.
Mais il clôt définitivement son intervention par un autre questionnement : le multiculturalisme est-il possible en France ? Selon lui la France a du mal à accepter, à formuler sur le plan politique ce concept par peur de la désintégration du modèle républicain. Et Benjamin STORA de regretter notamment que les nouveaux programmes d’histoire ne fassent pas une part plus conséquente à l’histoire de l’immigration en France et à l’histoire de ces pays d’émigration, qui font justement partie de notre histoire nationale.

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