Cette table ronde était animée par Leyla Dakhli, chercheure au CNRS (Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman, Aix-en-Provence) et spécialiste de l’histoire des mouvements sociaux et des mondes intellectuels dans le monde arabe contemporain. Elle réunissait :

– Vincent Azoulay , professeur des universités en histoire ancienne, Université Paris-Est Marne-la-Vallée, auteur entre autres de Les Tyrannicides d’Athènes. Vie et mort de deux statues, Paris, Le Seuil, « L’univers historique », 2014

Patrick Boucheron professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université de Paris 1 et directeur des Publications de la Sorbonne. Spécialiste de l’histoire urbaine de l’Italie médiévale et de la Renaissance, il s’intéresse également à l’épistémologie et à l’écriture de l’histoire (notamment à l’histoire globale ou « connectée »).

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Mathilde Larrère Maître de conférence à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée depuis septembre 2007. Spécialiste de la garde nationale et de la Révolution au XIXème siècle.

Gregorio Salinero Maître de conférences à l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Espagne et de ses colonies au XVIème siècle.

Leyla Dakhli a introduit la table ronde en la présentant comme une heure un peu pirate dans l’esprit de l’histoire connectée et en rappelant qu’aujourd’hui nous sommes entourés de « murmures » de rébellions un peu partout en Asie, en Syrie… Dans un monde en réseau où l’information circule rapidement.
Mais comment nomme-t-on, caractérise-t-on, la rébellion dans l’espace-temps étudié par chacun des spécialistes présents ? Qui sont les rebelles ?

Gregorio Salinero explique que dans le monde hispanique du XVIème siècle ont utilise le mot rébellion et pas le mot rebelle. On met un peu tout dans ce mot, du geste peu rebelle à l’insurrection armée. Le sens de ce mot de vocabulaire est celui de la qualification judiciaire du crime de « laesae majestatis », crime de lèse majesté.

Leyla Dakhli demande à Vincent Azoulay si la rébellion existe dans l’antiquité.
En fait dans la Grèce antique ce mot n’existe pas (c’est un mot latin): il y a des libérateurs, des meurtriers… mais pas de rebelles. Si on se prête au jeu de l’anachronisme, on peut définir ce terme par:
– Une rupture politique violente avec l’ordre établi sans perspective révolutionnaire (dépolitisation du geste)
– Une rupture dramatisée avec l’ordre symbolique établi.
Selon ces définitions on peut dire que Socrate est un rebelle. De même, Diogène qui se masturbe en public dans son tonneau et dit à Alexandre le Grand de s’écarter de son soleil n’a pas la volonté de changer l’ordre établi.

Mathilde Larrère fait remarquer qu’au XVIIIème siècle le rebelle c’est Louis XVI et les rebelles ce sont les émigrés, sinon on parle de Révolution.
Elle revient également sur la notion de « contagion » qui fait partie du sujet de la table ronde : dès le début la Révolution est vue comme une maladie dont il faut éviter la « contagion ». Cette idée est énoncée pour la première fois par un espagnol qui veut établir un cordon sanitaire de douaniers pour l’éviter. Pour Marat la révolution est une « sainte épidémie ».

Patrick Boucheron explique qu’au Moyen Age l’Eglise utilise l’expression « contagion» pour lutter contre la maladie de l’hérésie. L’utilisation de la métaphore est importante pour montrer comment on qualifie ou disqualifie la révolte. Pour dépolitiser la révolte on la disqualifie en utilisant les termes de rupture, complot, sédition… Les médiévaux distinguent la conspiration (qui se joue en secret, dans le murmure) et la conjuration (qui est faite en public). Les pouvoirs publics de l’époque sont effrayés par ce qui se passe en secret. La « Chronique de Saint Denis » parle des troubles pendant le règne de Charles VI en utilisant pour la première fois la métaphore de l’incendie. Elle développe l’idée que l’embrasement de l’émotion populaire vient d’une petite étincelle, du feu qui couve toujours et surgit là où on ne le surveille pas.

Leïla Dakhli rappelle que l’immolation de Mohamed Barzi a enclenché la circulation, la contagion des idées de rébellions pendant les révolutions arabes. Le problème c’est de tracer la frontière entre rébellion et révolution. Pour les révolutions arabes on a parlé « d’effet domino » pour décrire ce qu’on ne comprend pas. Les historiens décryptent qui sont les gens les objets qui circulent et expliquent, essaient de comprendre les faits. Par exemple les slogans comme « dégage » circulent en 2011 en franco-tunisien et sont repris ailleurs en Égypte au Yémen.

Dans une rébellion qu’est-ce qui bouge ?

Mathilde Larrère répond que le savoir-faire de la barricade se diffuse surtout en 1830 et en 1848 où il est utilisé ailleurs en Europe (par exemple : en Suisse). Elle rappelle que l’on a utilisé des barricades pendant la fronde ce qui n’est pas toujours un bon souvenir. Ceux qui fuient à Paris voient les barricades parisiennes et reviennent avec le mode d’emploi (par exemple : on trouve des affiches à Prague « faisons comme les Français »). La barricade dit désormais la rébellion.

Vincent Azoulay revient sur la métaphore de la contagion. La diffusion est pensée par les Grecs sur le mode de la souillure. Après leur exécution le corps des tyrannicides est dispersé. Socrate est accusé de corruption de la jeunesse… Le paradoxe c’est que l’idée même de la contagion et la peur de la diffusion permettent la diffusion. Il faut trahir le geste rebelle pour qu’il soit diffusé. Les tyrannicides, ces meurtriers souillés, sont transformés en icône par la statuaire et font l’objet de cérémonies. Par les chants et par les images la démocratie se réapproprie les tyrannicides pour diffuser une idéologie anti tyrannicide. Platon transforme Socrate en rebelle consacré (Hérésiarque). La trahison de l’acte rebelle est la condition de sa diffusion.

Patrick Boucheron revient sur une expression japonaise « faire ikki». Cette expression est utilisée au XIXe siècle pour les révoltes du riz. Il prend l’exemple du serment du jeu de paume pour l’expliquer. Lors de cet événement le tiers État « a fait ikki »: ses députés se sont réunis et ont fait serment de ne pas se disperser avant d’obtenir ce qu’ils voulaient. C’est une conjuration des émotions : être du même cœur, dans la même émotion, vers le même objectif. Au Japon cette prestation de serment s’accompagne de tout un rituel : on prête serment, on l’écrit, on le brûle, on le boit mélangé à l’eau sacrée du temple. À la base ce n’est pas un geste subversif, c’est un mode de gouvernement à entente. Mais le gouvernement « fait ikki » de manière dosée car ça peut se retourner contre lui.
Les paysans japonais mécontents au XVIe siècle « tirent et étalent les bambous ». Ils font des barricades pour empêcher l’entrée dans leur village. Il faut se méfier de la correspondance anthropologique et ne pas chercher dans le passé le miroir de ses propres émotions. L’exemple japonais est bon pour le Japon.
Finalement il y a deux manières de se rendre ingouvernable :
-rester là (« ibi statuo »,occupy)
-ou déguerpir : la fuite organisée (terrible pour les pouvoirs). Cf : Zomia, James Scott

Gregorio Salinero: dans le monde hispanique on devient rebelle par délation, par qualification judiciaire. Il suffit d’être accusé de conspiration même si on n’a pas bougé on est rebelle par la justice. C’est une catégorie de passage : on peut être pardonné par le roi, le prêtre, la justice (torture)… Si on fait amende honorable ou si on prouve sa bonne foi. Les juristes espagnols déterminent très finement plusieurs catégories de conspirations :
-la « culpa scientia » : on est coupable parce qu’on a rien dit.
– la congregation armata : l’insurrection armée ;
– Prodicio : celui et avec le pays ennemi pour une conjuration interne
Au bout du compte on n’a pas de preuves mais on peut suivre des lettres, des réunions, des individus…
Il cite le cas intéressant d’un homme poursuivi par les autorités espagnoles pendant des années et qui voyage pour leur échapper. Son histoire débute au Pérou en 1559. Accusé de conspiration il va en Espagne puis en France. Incarcéré au Châtelet à Paris en 1574 sur demande de l’ambassadeur espagnol, il demande à servir en Flandres !

Leïla Dakhli: à travers les sources on peut décrypter ce qui circule, les rites, les émotions… Qui sont les acteurs des rébellions ? Qui sont les agents qui nous permettent de retracer ces circulations ? Que cherchent-ils à fabriquer, quelles sources ?

Vincent Azoulay : les agents finalement sont ceux qui trahissent pour faire circuler l’information avec tout un processus de traduction, de trahison, de fabrication d’icônes… Le travail de l’historien porte sur l’étude des sources et sur la manière dont l’information est racontée. Par exemple derrière les sculpteurs des tyrannicides il y a la cité d’Athènes. Cette statue et le motif iconographique tyrannicide vont être copiés et on les retrouve dans de nombreuses cités grecques comme Rhodes mais aussi tout autour de la Méditerranée jusqu’à Rome. Comment peuvent-elles circuler ? C’est possible car il y a eu un travail de trahison de décontextualisation du sujet. La statue représente deux hommes très beaux, l’un d’âge mûr et l’autre un éphèbe sur le point de frapper le tyran qui n’est pas représenté (en fait, historiquement ils se sont trompés : ils ont tué la mauvaise personne !). Ce contexte va permettre de futures décontextualisations. Très tôt, à la fin du sixième siècle et au début du cinquième siècle, on leur associe la naissance du régime clisthénien et de la démocratie. C’est faux bien entendu car la tyrannie durera encore sept ans après leur exécution très rapide. Pourtant, honneur suprême, la statue est placée sur l’acropole. Lorsque Xerxès conquiert les ravages Athènes il prend le groupe statuaire et l’emmène en Perse. Il sera récupéré par Alexandre le Grand. Dès la fin des guerres médiques les Athéniens réagissent et font refaire les statues de tyrannicides : les deux hommes représentés sans le tyran qu’ils ont tué sont réinterprétés comme les vainqueurs des Perses. Ce groupe statuaire sera copié beaucoup plus tard par les Soviétiques : les tyrannicides deviennent l’ouvrier et la kolkhozienne ! Les nazis s’en inspireront aussi pour réaliser un groupe statuaire sur la rupture des chaînes du traité de Versailles.

Mathilde Larrère: la révolution au XIXe siècle est le meilleur agent de circulation des agents… Ceux qui viennent de partout à Paris : les Belges, les bataves, Jefferson, Paine, les rebelles européens… Qui repartent chez eux et diffuse ses idées. Puis la révolution réprouve certains rebelles chassés de France: les émigrés.
Marx en 1848 voyage de Bruxelles à Paris, puis en Allemagne, puis repart à Paris et à Londres… Il y a une « circulation sanguine révolutionnaire »…

Gregorio Salinero: il y a une circulation naturelle de l’opposition, des rébellions, de l’insurrection… dans l’espace colonial hispanique par l’exil et les migrations vers les colonies. Dès 1560 les émigrés sont déçus par l’Amérique qui ne tient pas ses promesses et sont prêts à rejoindre toutes les révoltes. La couronne de Castille en a conscience : il faut des licences pour circuler dans les colonies, pour partir en Amérique et en revenir (il faut l’autorisation de son épouse pour partir !). Mais cela ne fonctionne pas. Le système de punition ne parvient pas à contrôler les individus. Au Pérou des condamnés pour rébellion s’enfuient et diffusent la contagion.
Les condamnés exilés sont assignés à résidence loin des lieux de leur rébellion. On tente de recréer une géographie morale et politique qui ne marche pas. On condamne des gens allait se battre au Chili ou dans les Philippines. Ces foyers sont dangereux pour la couronne qui en a peur.

Patrick Boucheron : dans le cas des cités italiennes à la fin du XIIIe siècle l’exil, le bannissement, est une arme politique majeure. Les élites se raidissent. On passe d’une société du conflit à une société de l’exclusion, l’adversaire politique est banni. Certains tentent de revenir et de se faire pardonner mais d’autres ne baissent pas pavillon et veulent revenir victorieux. Ces rebelles trouvent leurs armes ailleurs.
La rébellion peut être littéraire et la vengeance culturelle. Ainsi, Dante se venge de Florence en écrivant « l’enfer ». Devant l’immense succès de l’œuvre la cité, consternée, est acculée à le rappeler de son exil. La rébellion ultime de Dante est de ne pas revenir. De son vivant on utilise ses écrits pour les lancer contre d’autres adversaires. Le principal agent de la rébellion est la répression. D’autres textes du Moyen Âge sont décontextualisés. On peut trouver des « manuels d’insurrection ».
Par exemple, le discours prêté par Machiavel (dans son histoire de Florence) aux Ciompi, les pauvres artisans de la fabrique lainière florentine. Leur révolte suscite toujours la peur des élites de la ville 130 ans après : « le pire, c’est qu’ils ne volaient rien mais brûlaient tout ». Machiavel met en circulation un discours qui est décontextualisé par Marx au XIXe siècle et devient le discours d’hommes opprimés et sans nom en lutte contre les possédants. Ce discours connaît une grande circulation sous forme de tracts. Il peut être relancé à tout moment par n’importe qui.

Leïla Dakhli: comment ça s’arrête ? Quelles sont les façons de s’arrêter ?

Gregorio Salinero: Au début du XVIIe siècle dans le monde hispano-américain c’est par de vastes répressions violentes. Dans les années 1570 la cour de Castille envoie des émissaires qui font régner la terreur. Mais les idées, la doctrine circule cependant. Il y a arrêt par asphyxie du corps social.

Mathilde Larrère: une révolution s’arrête quand une autre commence. Selon Marx après juin 1848 « la révolution est morte, vive la révolution ». Il y a des galeries souterraines dans lesquelles la révolution circule de même que les idées restent.

Vincent Azoulay : « le feu couve » c’est une façon optimiste de voir les choses. Les statues des tyrannicides sont utilisées jusqu’à l’époque romaine. Mais après le premier siècle ces figures qui avaient servi la rébellion sont dépolitisées. On les retrouve dans les atriums romains comme on peut les retrouver dans nos musées : exposées avec d’autres reproductions et seulement considérées comme une statue de deux amants. Elles sont moins nombreuses que les reproductions des statues d’Apollon : peut-être qu’à l’époque romaine les copies des tyrannicides rappellent la crainte du césaricide…

Nous sommes peut-être dans un moment de basses eaux de la rébellion internationale.

Questions du public :

Question : Il y a 30 ans le schéma d’interprétation de ces époques et de ces rébellions insistait sur le contexte des crises économiques, politiques et sociales. Ces aspects ont-ils disparu aujourd’hui ?

Gregorio Salinero: pour le monde hispano-américain l’analyse socio-économique n’est pas évacuée… On sait par l’étude des sources judiciaires et fiscales que 65 % des rebelles, à qui on confisque tous les biens, disent qu’ils n’ont rien. Comme les autorités font des recherches poussées pour vérifier leurs dires, nous savons qu’en effet ils n’ont rien.

Patrick Boucheron : dans les années 1970 les historiens faisaient de belles carrières à la Sorbonne en faisant des thèses d’histoire économique et sociale sur les révoltes des pauvres. Aujourd’hui on prend plus en compte l’histoire culturelle et politique. La dernière grande œuvre de l’histoire sociale à la française n’intéresse plus.
En 1378-1385 il n’y a pas de conjoncture révolutionnaire, presque pas de circulation de l’information entre les révoltes (comme celle des Maillotins par exemple) même si on crie « vive Gand » à Paris. Mais il y a une mémoire longue de la révolte. Au Moyen Âge la jacquerie est écrasée, sa mémoire est écrasée aussi sous un flot de mensonges et d’oubli. Les historiens la réactivent.

Leïla Dakhli: ce n’est pas parce qu’on ne travaille pas sur la crise économique en particulier qu’on ne retrouve pas l’histoire sociale. Ce sont des outils de travail et non des angles d’approche depuis la fin des années 60.
Avant cette période on aurait fait sur les révolutions arabes un travail avec un angle économique et social sur place en Tunisie. Mais cette approche oublie le phénomène de mobilité qui est une figure essentielle de ces révolutions. Ainsi il y a des migrants tunisiens en Europe, c’est aussi là qu’on les trouve. L’objectif est de conquérir le terrain autrement.

Question : Churchill parlait de « contagion révolutionnaire », c’est un fantasme des tenants de l’ordre établi et c’est un discours des médias. Qu’en est-il dans le monde arabe ?

Leïla Dakhli: on retrouve ce vocabulaire de la contagion révolutionnaire pour les rebelles islamistes. Pour Kadhafi se sont des microbes (expression retournée par le camp en face). Bachar El Assad construit un registre différent en parlant de croisade car il se pose en défenseur des chrétiens.

Question : sommes-nous dans une situation pré-révolutionnaire en Occident ?

La réponse est difficile mais parler de « basses eaux de la mobilisation politique » ne veut rien dire.

Question : le thème de la rébellion ne nous renvoie-t-il pas au mythe de Prométhée ?

En effet, dans la mise en scène de la figure du rebelle mais aussi dans l’exil… On peut aussi penser à Antigone qui se rebelle contre l’ordre établi pour enterrer son frère.
Hésiode a présenté Zeus comme un tyran face à Prométhée enchaîné alors qu’il est normalement considéré comme un bon roi.