Fresques, plaques commémoratives, noms de rues, discours des édiles de toutes tendances… Béziers, plus que beaucoup d’autres villes, trouve son identité dans les révoltes et affrontements avec le pouvoir central qui jalonnent son histoire. Il n’y a pas là qu’effet d’éloignement géographique : d’autres villes périphériques comme Brest, Strasbourg, Dunkerque, Bayonne ou Nice ne jouent pas de ce genre d’antagonismes, ou de pareille compulsion victimaire. Bien plus, certaines -Strasbourg en particulier- mettent en avant leur caractère d’avant-garde de la francité, harmonieusement mêlée d’une forte identité locale.

Défaite et identité locale

A Béziers, les “glorieuses défaites” voient leur mémoire pieusement entretenue. Ce n’est pas une exception. Dans beaucoup de pays, surtout de taille modeste, l’identité repose au moins autant sur la défaite que sur la victoire (mais pas en France, du moins au niveau national): la Serbie moderne s’est constituée autour de la tragédie de Kosovo Polje, qui vit l’Etat médiéval anéanti en 1389 par les Ottomans; l’Arménie trouve sa légitimité dans le génocide de 1915, et le lâchage de 1919 par les puissances de l’Entente; la Bohême (république tchèque) entretient la mémoire de la défaite de la Montagne Blanche (1620) face aux troupes impériales, au début de la guerre de Trente Ans; le Portugal survalorise l’image du roi-chevalier Don Sebastiao, écrasé au Maroc à Alcacer-Quibir (1578); pour les Afrikaners, c’est le Grand Trek (1835-1840), cette fuite devant l’avancée anglaise. En France même, la mémoire de la gauche repose de manière disproportionnée sur la Semaine Sanglante de 1871, comme l’a encore montré le récent cent-cinquantenaire de la Commune de Paris.

Le Moyen Age

Plaque commémorant le siège de Béziers de 1209 , devant l’église de la Madeleine

La plus ancienne (?) révolte biterroise est aussi la plus mal connue. En 1167, elle aboutit principalement à l’assassinat, en l’église Sainte-Madeleine, du vicomte Raymond Trencavel, probablement pour ses exactions fiscales (ou supposées telles par certains – notre époque invite à la prudence en matière de qualificatif d’un impôt). Par contre, les auteurs demeurent flous : grands nobles jaloux ou “bourgeoisie” exaspérée ? Bien plus mémorable, une génération plus tard, fut le tragique sac de la ville, en 1209. Le contexte est celui de la tristement fameuse “croisade des Albigeois”, impulsée par le roi de France Louis VIII et par l’Eglise contre l’hérésie cathare fortement implantée dans le Midi, et très présente à Béziers qui, avec une douzaine de milliers d’habitants, était alors l’une des principales cités de la région. La localisation perchée et les fortes murailles laissaient pressentir un siège long et difficile. Or à peine la puissante armée croisée (peut-être vingt mille hommes, chiffre considérable pour le Moyen-Age) était-elle apparue devant la ville, le 22 juillet 1209, que tout était fini. Dans un épisode qui serait farcesque n’eût été sa conclusion, des Biterrois se lancèrent dans une sortie gérée désastreusement mal. En effet, alors que la porte demeurait ouverte, des auxiliaires de l’armée assiégeante (les ribauds), poursuivant leurs imprudents adversaires, se retrouvèrent à l’intérieur des remparts, et, profitant du désarroi des Biterrois, entreprirent de les massacrer -sans merci pour les civils, femmes et enfants compris-, de brûler et de piller leurs maisons. Les preux chevaliers furent les spectateurs dépités d’un triomphe qui ne leur devait rien.

Ce n’est donc point une “glorieuse défaite” qui mobilise jusqu’à nos jours la mémoire biterroise (il n’y eut à vrai dire aucune bataille digne d’une quelconque mention), mais la tuerie qui s’ensuivit. Nombre de chroniqueurs, dès les temps médiévaux, puis d’historiens, dès les premières décennies du XIXème siècle, surenchérirent sans modération en matière de dénombrement des victimes. De nombreux chiffres furent avancés, jusqu’à 100 000, sans jamais fournir à l’appui ni source précise, ni raisonnement logique. Ainsi reprit-on souvent les sept mille tués de l’église Sainte-Madeleine mentionnés par le chroniqueur contemporain Pierre des Vaux de Cernay. De récentes études ont tenté de procéder de manière déductive (à partir des quelques données assurées) et analogique, et concluent à un maximum, déjà élevé, de quelques milliers de morts. Pour dramatiser encore l’événement, les récits répètent à satiété la fameuse formule attribuée au légat du Pape : “Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.” Or elle est apocryphe, inventée par le moine Césaire de l’abbaye allemande d’Heisterbach, écrivant entre 1219 et 1223. En réalité, soumettre une place qui avait refusé de se rendre aux rigueurs du sac (pillage, viols, tueries, celles-ci cependant sans systématicité), durant 24 ou 48 heures, était, hélas, une coutume solidement établie et couramment acceptée depuis l’Antiquité, et bien au-delà de l’Europe chrétienne : l’histoire de la Chine en est ainsi pleine. Qu’on songe par exemple à la prise de Constantinople par d’autres Croisés, en 1204 – cinq ans seulement avant Béziers. Dans bien des cas, cela alla même jusqu’à la destruction quasi-totale de la population, à Jérusalem en 1099 (1ère Croisade) ou à nouveau à Constantinople, en 1453 (conquête turque). Ne parlons même pas des villes rasées jusqu’aux fondations par les Mongols de Gengis Khan, ou de la pyramide de têtes qu’ils édifièrent à Bagdad en 1258.

Même flou artistique concernant l’explication de cette boucherie. Au XIXème siècle, elle fut généralement considérée comme l’expression d’un catholicisme fanatique, qui ne tolérait aucune croyance divergente. Peu à peu, on mit au contraire en avant la volonté de l’Etat français centralisateur de mettre au pas la civilisation occitane, elle-même décrite comme le paradis des droits de l’homme, de la culture et de la douceur de vivre dont rêvaient les républicains de gauche du XXème siècle. L’acmé en fut non un livre, mais une œuvre audiovisuelle : le fameux “Les Cathares” réalisé par Stellio Lorenzi pour l’émission télévisée “La caméra explore le temps”, en 1966. L’écho en fut immense, bien au-delà des murailles de Béziers et des foyers du catharisme, et joua un rôle majeur dans l’éclosion de l’occitanisme politico-culturel des années soixante-dix. L’onde de choc n’est point retombée, comme en témoigne la série d’articles sur la Croisade des Albigeois publiés en 2021 dans la revue en ligne Midi insoumis, populaire et citoyen, liée à la France insoumise (LFI). Il se serait agi d'”en finir avec le Languedoc des Communes, des troubadours, de la liberté religieuse (catholiques, cathares, juifs, vaudois) …” La foudre se serait abattue sur Béziers car “elle est le symbole de la liberté politique des villes occitanes, le symbole des conquêtes populaires révolutionnaires au détriment de la féodalité et de l’Eglise.” (article de Jacques Serieys, 9 octobre 2021). D’autres articles de la série sont titrés : “Eté 1209 Cathares et civilisation occitane sont assassinés par les croisés SS (sic) assoiffés de sang assemblés par le pape” , “22 novembre 1210 : Termes (Aude) se rend aux croisés catholiques, acteurs d’une politique de terreur digne du nazisme“, ou “Génocide des cathares et crimes contre l’humanité perpétrés dans le Languedoc au 13ème siècle ?”

Monument commémoratif du soulèvement contre le coup d’Etat du 2 décembre 1851

On évoquera aussi la forte mobilisation locale contre le renversement de la Seconde République par Louis-Napoléon Bonaparte, en décembre 1851. La répression se traduisit par des condamnations à mort et des déportations à Cayenne, où périt le maire Casimir Péret. L’élégant monument d’Injalbert évoque ces faits (photo).

La révolte des vignerons de 1907

L’autre révolte mémorable fut celle des vignerons du Languedoc, en 1907. Elle concerna un territoire bien plus vaste que celui du Biterrois. Celui-ci fut néanmoins l’épicentre du mouvement, assez logiquement puisque Béziers s’était autoproclamée “capitale mondiale du vin”. La première manifestation y eut lieu en 1905, et contribua à la mise sur orbite du leader charismatique Marcelin Albert (cependant un Audois d’Argeliers), apôtre du “vin franc et naturel” et fondateur du Comité de défense viticole. D’immenses rassemblements populaires jalonnèrent les mois de mai et juin 1907 : 80 000 à 100 000 personnes à Narbonne le 5, le maire Ernest Ferroul devenant à cette occasion le principal relais politique du mouvement. Béziers, le 12, vit quelque 150 000 manifestants battre le pavé, avec des slogans qui évoquaient les révolutions de 1789 ou du XIXème siècle : “La victoire ou la mort… Vivre en travaillant ou mourir en combattant”. Le 19, ils étaient au moins 170 000 à Perpignan. Et 220 000 au bas mot à Carcassonne le 26. Et 250 000 à Nîmes le 2 juin. Et enfin, le 9 juin à Montpellier, la masse à peine croyable de 600 000 à 800 000 personnes. Toutes les tendances politiques soutenaient, y compris les radicaux locaux, alors que le Président du Conseil, Clémenceau, était pourtant de leur bord. Ferroul lançait alors une grève municipale, en présentant sa propre démission. Il fut suivi par près de six cent conseils municipaux. A partir du 17 juin, c’est la répression qui commença : pas moins de 34 régiments d’infanterie ou de cavalerie prirent position dans les villes, et le 19 un coup de filet mit à l’ombre des leaders du Comité et leurs soutiens, à commencer par Ernest Ferroul. Cela déclencha une violence jusque-là absente : deux morts à Narbonne, dont un adolescent. La situation dégénérait un peu partout (incendie de la préfecture à Perpignan, sabotage de la voie ferrée, cinq nouveaux tués à Narbonne). L’insurrection menaçait. Le 20, une compagnie du 17e régiment mit crosse en l’air et, le lendemain, fraternisa avec les manifestants de Béziers. Clémenceau éteignit cependant l’incendie en amnistiant les mutins et, surtout, en faisant voter le 23 une loi réprimant la chaptalisation à grande échelle des vins. Les mois suivants, d’autres lois et décrets proscrirent strictement la fraude en matière de viniculture et offrirent aux vignerons trois années d’exemption fiscale.

Allées Paul Riquet, Béziers 1907

Béziers et la Résistance

On pourrait ajouter à ces points d’orgue la forte contribution des Biterrois à la Résistance (illustrée par la tragédie du maquis du col de Fontbrun, le 6 juin 1944), ainsi que leur forte propension à voter pour des équipes municipales très opposées au pouvoir parisien, et souvent située aux extrêmes : hier le parti communiste, qui remporta la municipalité en 1944 comme en 1977 ; aujourd’hui un Robert Ménard, proche de l’extrême-droite, triomphalement réélu en 2020. Il sait jouer sur la fibre insurrectionnelle locale : sur la plaque apposée lors de la restauration du monument commémorant la résistance au coup d’Etat de décembre 1851, est évoqué, en gras, “ce nouveau refus biterrois d’un pouvoir central autoritaire” (voir photo).

En guise de conclusion

Cette identité biterroise ainsi liée à la révolte, et désireuse de donner continuité et cohérence à des épisodes très éloignés dans le temps, repose-t-elle sur autre chose que des fantasmes, conduisant aisément, on l’a vu, à une réécriture de l’histoire ? Ainsi la recherche historique récente remet-elle en cause la vision d’une “civilisation méridionale” harmonieuse et cultivée, en opposition avec une “France du Nord” brutale et barbare. Après bien des péripéties historiographiques, les Cathares sont renvoyés à leur identité première de religion alternative, tout autant marquée d’intolérance, voire de fanatisme, que le christianisme dominant. Qui plus est, il semble que les Cathares n’aient jamais représenté qu’une minorité ténue de la population languedocienne, et concentrée dans les couches élitaires de la société. Ils sont dans le Midi, ils ne sont aucunement “le Midi”. Et moins encore représentatifs de ses couches populaires exploitées et opprimées. Quant à la révolte des vignerons, elle est assurément bien plus massive et représentative de l’ensemble de la population. Mais sa brièveté même, et la capacité des autorités centrales à en venir à bout par un mélange de répression ponctuelle et de mesures d’apaisement, montre qu’elle n’est en rien une volonté de rupture avec l’ordre républicain en place, et pas davantage avec la nation française telle qu’elle s’est constituée. Ses slogans sont essentiellement ceux de la “Grande Nation” de 1792-93, des canuts lyonnais de 1831 ou des insurgés de 1848. Il y a sentiment d’injustice d’une région marquée par la monoculture viticole, et prise à la gorge par sa crise. En même temps, la solution ne peut qu’être nationale, tant le marché régional est insuffisant.

Le lien avec la Résistance, à laquelle ont pu participer nombre de jeunes révoltés de 1907, ou leurs enfants, mériterait d’être creusé. Je ne sais si des monographies en ont fait état. Là, cependant, manque la dimension de massivité. Mais, comme en 1907, on y trouve un entremêlement de défense d’intérêts locaux et d’expression d’une certaine idée de la France. A en juger par les toponymes du paysage urbain biterrois (noms de rues, statues…), cette articulation entre le local et le national reste très présente – comme dans tant de villes des régions. Pour une cité plutôt pauvre, restée assez à l’écart des success stories des dernières décennies, l’attachement à une tradition de révolte plutôt floue constitue un appréciable “supplément d’âme” en forme de marqueur d’identité.

 Sources

  • Martel, Philippe, “L’encombrant massacre de juillet 1209 vu par la postérité”, in Monique Bourin, En Languedoc au XIIIe siècle : le temps du sac de Béziers, Presses Universitaires de Perpignan, 2010, pp. 27-45
  • Pech, Rémy, avec la collaboration de Jules Maurin, Les Mutins de la République, Toulouse, Editions Privat, 2007
  • Serieys, Jacques, “La croisade contre les Albigeois”, série de six articles in Midi insoumis, populaire et citoyen, 2021
  • Sigal, Pierre-André, “Bernard le Pénitent et la révolte de Béziers de 1167”, Annales du Midi, tome 101, n° 187, 1989, pp. 275-277
  • Touron, Samuel, “Un siècle avant les Gilets jaunes : quand le Midi s’enflammait”, in Dis-leur ! Votre dose d’info en Occitanie, revue en ligne, 8 décembre 2019
  • Wikipedia, “Siège de Béziers”, consulté en octobre 2021 et “Révolte des vignerons de 1907”, consulté en octobre 2021