Festival de Géopolitique de Grenoble 2019 "(Des)unions européennes ?"

Table ronde : « La géohistoire de l’Europe rend-elle la mort de l’Union Européenne inévitable ? »

L’UE n’est pas un pays. Elle est un régime politique, ce qui en fait une entité territoriale exceptionnelle dans l’espace mondial. La géohistoire permet d’analyser cette singularité et d’établir une prospective rigoureuse sur l’avenir de l’UE.

Table ronde : « La géohistoire de l’Europe rend-elle la mort de l’Union Européenne inévitable ? »

Sont conviés pour prendre position sur la preuve par la géohistoire, trois de nos grands géographes : Christian Grataloup, Sylvain Kahn et Jacques Lévy.

Pour Christian Grataloup, ce sera « non, puis oui, peut-être »… Pas d’indécision ici, mais une pointe d’ironie destinée à faire comprendre au public que la chose n’est pas simple.

Puisque la géohistoire est conviée, des cartes historiques diverses explorent limites, voies, bâtiments et lieux de rencontre qui depuis le IXe siècle parlent autant de ce que fut l’Europe que les systèmes étatiques qui s’y sont succédés :

  • En 751/814, l’Europe carolingienne, dont la référence explicite à l’empire romain cachait en fait un décentrement vers le Nord rhénan, annonçant par là un espace se dissociant de la matrice méditerranéenne.
  • Du Xe au XIIe siècle l’Europe a comme centre les Foires de Champagne entre Flandres et Italie du Nord.
  • Du XIIIe à 1492, l’Europe s’étend avec l’art gothique, puis baroque.
  • A partir de 1492, l’Europe continue une expansion qui va la conduire à la domination du monde, vers l’Amérique et vers l’Asie, via les routes des épices.
  • De 1648 à 1914, les conflits géopolitiques ont 2 logiques : une logique « nationale » avec le Printemps des Peuples de 1830 à 1848/70 qui conduit à la création de nouveaux Etats-Nations issus d’identités territoriales aux côtés des empires issus du Traité de Westphalie et de Vienne, alors que se construit dans une logique internationale liée à la « Révolution industrielle » un espace économique commun avec le chemin de fer.
  • De 1919 à 2019, on retrouve ces deux logiques avec d’un côté les réseaux économiques et les mondialisations anglo-saxonnes, et de l’autre les souverainismes, privilégiant leur territoire à l »intérieur de frontières linéaires et leur extension au nom de la communauté nationale.

Si du IXe au XXe siècle l’Europe ne cesse de s’étendre via l’expansion chrétienne des croisades vers le sud et l’est, puis via les colonies, au monde, elle reste fractionnée telle un puzzle : pas de grands empires comme en Asie et une construction sur la longue durée. Les constructions étatiques à l’oeuvre rendent donc très imparfaitement compte de la façon dont l’Europe se constitue. Si on s’arrête sur les cartes montrant les bâtiments construits en art roman, gothique puis baroque, on voit que l’espace civilisationnel européen s’élargit de façon réticulaire vers l’Est puis vers le Nouveau-Monde latinisé. De même les réseaux non-étatiques comme ceux des marchands des foires de Champagne reliant produits, hommes, villes de la Méditerranée à la Baltique.

L’idée de la construction européenne relancée par la catastrophe des guerres mondiales en particulier sur son sol vient donc de loin. L’UE a acquis par ses dimensions et sa population une taille mondiale (cf. « L’atlas global » pp. 112-3 de Gilles Fumey et Christian Grataloup), même si l’imprécision demeure :

le billet de 20€ présente une carte de l’Europe dont les limites conventionnelles furent tracées au XVIIIe siècle (Diderot) avec un flou éloquent à l’Est. On remarquera que la carte est d’ailleurs le seul symbole géographique ici présent puisque les ponts sont eux, imaginaires…

Pour Jacques Lévy, dans l’histoire longue de l’Europe, il y a toujours eu une opposition entre les échelles nationale et continentale et la trame métrique des pôles et des réseaux.

Il part du mélange des Slaves et des Germains dans l’Est de l’Europe ; du mélange des langues européennes et d’une carte sur l’expansion du réseau cistercien de 1098 au XVème siècle avec la « maison abbaye mère », les « 4 filles » et plein de « petites filles »… Les réseaux linguistiques, religieux (la carte réticulaire des abbayes), commerciaux (la Hanse) construisent des pluralités qui contestent les systèmes dominants, ici l’Eglise, là les pouvoirs politiques avec la naissance des villes comme lieux politiques autonomes dans la Hanse de l’Allemagne et l’Italie du Nord – dont la Lufthansa, compagnie aérienne nationale allemande perpétue opportunément le nom. Au XIXème l’Europe des villes d’opéra est centrée sur l’Allemagne et la Mitteleuropa…

Pour Jacques Lévy, la construction européenne est assurément un espace propre dans la continuité d’une histoire qui n’est pas que l’adjonction des Etats, mais une série de couches géographiques qui correspondent à d’autres cartes que celle politique. D’où la nécessité de bien faire comprendre cette réalité complexe aux citoyens européens et en particulier aux jeunes générations pour que cette entité originale et novatrice continue d’exister…

Sylvain Kahn : L’Europe pèse-t-elle ? Pour le comprendre, il faut partir d’une carte de l’Europe en 1919 avec les territoires perdus des 3 Empires : Russe, Austro-Hongrois et Allemand.

On sait que le morcellement des nouveaux Etats du centre européen mal soutenus par les vainqueurs de la Grande Guerre a pesé lourd dans leur occupation par l’Allemagne nazie puis l’Union Soviétique. La construction européenne s’est faite en réaction à l’histoire tragique du XXe siècle, des 6 membres fondateurs à l’Ouest aux 28 incluant les pays anciennement sous l’emprise de l’Urss ou issues de l’éclatement de la Yougoslavie de Tito.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Elle est l’un des membres du G20, mais pas à l’ONU où elle n’est qu’observatrice ; elle est par contre à l’OMC comme seule représentante des 28. On voit donc que l’entité supranationale qu’est l’UE ne rentre pas facilement dans les cases habituelles. On a coutume de dire et de penser que ce qui fait sa faiblesse et son incapacité à parler d’une même voix. Il semble que la réaction d’unanimité des 27 ait surpris les diplomates britanniques qui pensaient pouvoir obtenir des soutiens chez ses alliés traditionnels.

Que signifie alors le Brexit ? Le départ d’une pièce maîtresse a pu faire penser à un effet domino chez les 27 les plus eurosceptiques, alors que ce sont les Britanniques qui sont deux ans plus tard en grande difficulté. Au contraire les partis eurosceptiques ne veulent plus sortir ni de l’Euro ni de l’UE, car ils ont compris que ces positions n’était ni électoralement rentables (cf. le FN en France : l’exclusion de Florian Philippot du FN correspond à cette volonté de rester dans l’euro et dans l’UE pour gagner les élections) ni économiquement souhaitables (Orban et la Hongrie, pays le plus subventionné pour son développement par les fonds structuraux de l’Union européenne).

Paradoxalement apparaît une autre lecture : l’UE, c’est de plus en plus de peuples qui ont conquis le droit d’être des Etats-Nations souverains au fur et à mesure de l’éclatement des empires et depuis leur adhésion, sans risque de guerre avec les voisins sous l’égide d’un méta-Etat bienveillant. Les Etats-Nations n’ont cessé de se multiplier en Europe de 1914 à 1945, puis de 1991 à 2019 ; les derniers pourraient être l’Ecosse et la Catalogne. De la même façon, sortir sans dommage d’une entité multi-étatique est unique dans l’histoire.

Le schéma de Pascal Orcier (2017) montre l’imbrication des Etats non seulement de l’UE mais aussi des Européens non-membres, voire mondiaux. Il peut donc y avoir une territorialité européenne autre que celle des Etats européens.

Questions du public :

Q1- L’Europe est-elle chrétienne ? CG : un héritage réel mais fluctuant depuis l’an mil avec une identité européenne laïque qui s’est inspirée fortement du modèle chrétien, au moins depuis la Renaissance. Sur le temps long, on peut donc invoquer un héritage chrétien et européen. Les arguments politiques islamophobes se servent de l’histoire pour fabriquer de la géopolitique. inversement la sécularisation de l’Islam ou même de l’Orthodoxie est dans un autre temps historique.

Q2- Le destin de l’UE n’est-il pas de se transformer en une confédération de type Saint-Empire Romain Germanique avec un centre faible et de fortes autonomies ? CG : le SERG est emblématique d’une fédéralité géographique ancienne, ce qui est toujours le cas aujourd’hui de l’espace rhénan.

Q3- Montée du néo-nationalisme ? SK : c’est l’idée que toutes les nations européennes se valent tout en appartenant à la même culture et convergeant dans une opposition contre une civilisation extérieure.

Q4- le réchauffement climatique change quoi ? CG : la faute au Brexit ! (chronique de Christian Grataloup à venir dans Carto). N’oublions pas que l’Europe s’est faite parce qu’en zone tempérée et que son espace touristique pourrait donc se déplacer vers le nord.

 

À propos de l'auteur

Jean-Michel Crosnier

Prof HG / EMC au lycée du Grésivaudan, Meylan-Grenoble Intérêts scientifiques : totalitarismes ; histoire et géographie culturelles ; géohistoire ; questions géopolitiques ; révolution numérique Membre du comité éditorial des Clionautes pour les questions géopolitiques et numériques ; clio-carto ; clio-news Membre du comité scientifique du Festival de géopolitique de Grenoble    

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