Pourquoi les résultats scientifiques sont-ils de plus en plus contestés ?

C’était le journal La Croix qui organisait cette table ronde, autour de son journaliste scientifique, Denis Sergent, dans la grande salle capitulaire du conseil départemental. Autour de lui un biologiste, Patrick Lemaire, un physicien, l’inénarrable et caustique Sébastien Balibar et une historienne, Emmanuelle Perez-Tisserant, auteure d’une remarquable thèse sur la Californie espagnole de 1810 à 1850, « Nuestra California ». Tous trois sont docteurs en leur matière. Une spécificité sur laquelle ils ont bien insisté, histoire de montrer que l’université publique française reste productrice de talents.
Le résultats scientifiques et la démarche scientifique et rationnelle sont de plus en plus remis en doute par les réseaux obscurantistes et complotistes. A leur yeux, la science se résume à une croyance qu’on peut mettre au même niveau que la religion, ou qu’une simple opinion (ex : la terre est plate, une affirmation qui connaît de plus en plus de succès grâce à d’habiles vidéos sur internet). Ces « idées » poussent sur le terreaux fertiles des convictions religieuses, millénaristes ou racistes des milieux extrémistes (Emmanuelle Perez-Tisserant). Peu nombreux en nombre, leur impact est très fort en termes médiatiques car ils occupent l’espace du sensationnel et sont soutenus par une armée de trolls désœuvrés (l’un d’entre eux tentera d’ailleurs de monopoliser la séance des questions, bafouillant ses questions à la mitraillette sans visiblement attendre aucune réponse). Cette remise en cause systématique aboutir parfois à des résultats aberrants, comme le nombre de personnes opposées à la vaccination en France (40%) alors que dans les autres pays on oscille entre 5 et 10% (Sébastien Balibar). A côté de ces personnes, il y a aussi des chercheurs soutenus par des lobbies qui fraudent sur leurs recherches, mais ces fraudes sont faciles à démontrer en milieu scientifique, beaucoup moins dans le domaine des sciences sociales et de l’histoire ou la subjectivité est plus présente.

Mais quoi qu’il en soit, le point commun de la pensée rationnelle et scientifique reste le doute. Elle s’oppose donc à la pensée religieuse ou irrationnelle où le doute n’est pas permis. C’est la vérité scientifique contre la Vérité révélée. Afin de soutenir cette pensée scientifique, Patrick Lemaire soutien l’idée de faire de la culture scientifique un élément clé de la culture française. Est-il en effet normal qu’on puisse citer Victor Hugo sans connaître et expliquer le principe du thermodynamisme ? Cette interpellation s’adresse aussi aux professeurs d’histoire-géographie, qui ne font pas forcément de l’histoire des sciences une priorité, allant plutôt, de par leur formation, vers l’histoire sociale ou l’histoire politique, quand ils ne basculent pas dans l’histoire-récit, l’histoire roman, intouchable et « révélée ». Et, en effet, ce n’est pas parce qu’on connaît les dates par cœur et la chronologie des rois de France sur le bout des doigts qu’on peut comprendre les fonctionnements et les mécanismes de l’Histoire.

Le problème de la démarche scientifique, poursuit Patrick Lemaire, c’est qu’elle se fait petit à petit, et qu’elle est évolutive, avec une grande part de « science de nuit » (concept de François Jacob, a découvrir ici : http://www.academie-francaise.fr/science-de-jour-science-de-nuit-communication-lacademie-des-sciences-morales-et-politiques), celle qui hésite, qui trébuche, celle qui, grâce à la parution d’articles, se construit petit à petit comme un mur de briques, celle qui, par les chiffres qui forment un filtre rationnel aux intuitions, finit par devenir à un moment une « science de jour ». ce à quoi Emmanuelle Perez-Tisserant rajoute l’importance de l’objectivation maximale en sciences sociales, l’importance de la source, son décryptage et sa critique.

Plus que d’avoir expliqué pourquoi les résultats scientifique étaient de plus en plus contestés, les trois intervenants ont fait un brillant et passionnant plaidoyer pour la démarche scientifique et rationnelle, ainsi que sur les moyens de la soutenir à l’avenir, dans les universités, les lycées et les collèges, sur les réseaux sociaux etc. En ces temps où l’on peut se demander si le XXIème siècle ne sera pas une nouvelle ère obscurantiste 2.0, on ne peut que le en féliciter.

Mathieu Souyris, lycée Paul Valéry, Carcassonne.
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À propos de l'auteur

Mathieu Souyris

Je suis entré sur le tard chez les Clionautes, vers 2006 par l'intermédiaire des compte-rendus de lecture qui étaient proposés via la Cliothèque, et qui me permettaient à la fois d'écrire de façon convenable et de me maintenir à flot en termes de connaissances disciplinaires. J'enseigne actuellement au lycée Paul Sabatier de Carcassonne, depuis 2015. J'ai animé les sections européennes du lycée Henri IV de Béziers de 2004 à 2010. …

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