L’invention de la carte à l’aube de la Renaissance (XIVème-XVIème siècles)

Conférencière :
Juliette Dumasy Retrouvez sa fiche de présentation [au lien suivant.->http://www.univ-orleans.fr/cesfima/juliette-dumasy]

La salle de conférence du château royal de Blois est à nouveau pleine en cette après-midi pour assister à la communication de Madame Juliette Dumasy sur le renouveau cartographique de la Renaissance.
En introduction de son propos, Madame Dumasy entend revenir sur le titre de la conférence, qu’elle qualifie d’un brin provocateur et ce à deux points de vue :

  1. 1. Les carte existaient à la Renaissance depuis bien longtemps (évoquons la mappemonde d’Ebstorf, l’atlas catalan, les cartes de terre sainte ou encore la carte de Ptolémée)
  2. 2. Si on parle de l’invention de la carte, nous pensons aux cartes dites « modernes » car réalisées sur des principes de projection mathématiques (longitudes, échelles etc.).

Or la conférence n’abordera pas ces cartes-ci, mais plutôt des cartes qui apparaissent au cours de la période charnière du XIV-XVIème siècles, constituant un entre-deux qui rompt avec la période antérieure et celle à venir.

Comment définir ces cartes nouvelles ? Il s’agit généralement de cartes locales (à des échelles très grandes donc) et utilisant des procédés nouveaux pour représenter l’espace (représentation des éléments en élévation et en perspective, un peu à la manière d’un tableau). Ce style, se trouvant entre la carte médiévale et la carte moderne, a laissé une grande trace dans les productions postérieures jusqu’à nos jours.

Toutes ces productions conservent une même volonté de répondre à un défi majeur depuis le début de la cartographie : comment forger une représentation qui englobe l’espace dans sa totalité, au-delà de ce que notre œil est capable de percevoir ?

Bien que nouvelles, ces productions s’inscrivent dans une tradition fort ancienne : elles sont peintes finement, généralement sur des supports de soie reliés, traduisant une volonté esthétique dans l’objet projection d’une carte de la seigneurie de Chantilly de 1480). Les cartes sont donc de beaux objets, détaillés, figuratifs (on parle d’ailleurs de figure et non de carte) et servant avant tout à la localisation des lieux, des chemins, des éléments remarquables de l’espace et des limites (tracés des chemins qui traversent la forêt de Chantilly avec indication des parcelles et de leurs propriétaires).
Mais ce qui parait le plus novateur et remarquable dans ces productions, c’est le point de vue. Les productions laissent penser à une vue complète de l’espace cartographié, recherchant à créer un sentiment de vue d’ensemble sur le territoire. Ceci donne l’impression de « voir » l’espace figuré. Parmi nos figures vont « s’opposer » deux points de vue :

  • 1. Point de vue de face, légèrement relevée : exemple de la figure de Rouen de Jacques Lesueur
  • 2. Point de vue vertical : exemple très dépouillé de la figure du plan parcellaire de la Wantzenau (Bas-Rhin) de 1441
  • Cependant la plupart des productions mélangent les deux points de vue : exemple de la figure de Puisseaux et Briarres sur Essonne dans le Loiret datée de 1497, mélangeant perspective cavalière et prise de vue zénithale.

En plus du mélange de point de vue, d’autres procédés sont à noter :

  1. 1. Renversement de plan : exemple de la figure du Talmay et Heuilley en Côté d’Or et datant de 1460-1474 : en opposant tête bêche les deux villages figurés le figurateur essaye de fournir une impression d’espace
  2. 2. Perspective centrifuge : autour d’un point central l’espace se déploie et la figure représente tous les éléments à 180° (exemple de la figure de la seigneurie de Picauville de 1581)
  3. 3. Perspective polycentrique

Remarquons que les cartes évoquées ne possèdent pas d’échelle : la représentation et la perspective la remplacent. Les premières échelles mathématiques n’apparaitront qu’au XVIème siècle (figure des terres contiguës de la forêt de Dourdan de Jean Jolivet de 1549).

Notons qu’une fois que l’échelle mathématique fut employée, une nouvelle sorte de carte fit florès : les plans scénographiques. L’échelle mathématique y côtoie l’élévation des éléments et la perspective cavalière (plan scénographique de Lyon ou plan de Paris dit de Turgot XVIIIème siècle). Ces plans scénographiques sont souvent l’œuvre d’artiste, déployant dans ces productions leurs talents (exemple de la figure de Rochetaillée datant de 1510). Nous comprenons mieux la beauté de ces cartes et ces procédés originaux comme le renversement de plan ou la perspective polycentrique.

Pourquoi cet appel aux peintres ? Cette association est en fait très ancienne, remontant à Ptolémée même. Ptolémée distingue la géographie (l’art de la carte à petite échelle) et la « chrorographie » (art de la carte à grande échelle). Pour autant à l’apparition de la cartographie en question en Europe les écrits de Ptolémée n’ont pas encore été redécouverts. De là plusieurs hypothèses :

  1. 1. Les mappemondes médiévales étaient déjà réalisées par des enlumineurs (mappemonde d’Ebstorf)
  2. 2. La profession de cartographe n’existe pas alors, les mieux qualifiés demeurent les peintres, qui opèrent depuis déjà longtemps auprès des princes (premiers commanditaires de figures), comme Bernard Palissy, et qui réintroduisent à l’époque le paysage dans leurs œuvres (fresque de l’Allégorie du Bon et du Mauvais gouvernement d’Ambrosio Lorenzetti peinte à Sienne entre 1337-1339).
  3. Pourquoi réaliser des cartes locales ? Pour résoudre des litiges et conflits (exemple de la figure de la juridiction d‘Albi de 1314 qui présente les limites de juridiction de la seigneurie d’Albi et celle de Puygouzon ou encore la figure du cours de la Vilaine)

Conclusion

Ce qu’il faut donc comprendre c’est qu’il existe de multiples manières de cartographier le monde. La manière mathématique qui s’est imposée n’est qu’une possibilité. Les figures offrent une vision panoptique des lieux, appartenant tout autant à l’histoire de l’art qu’à la cartographie. Les représentations perspectives tireront leur révérence en 1801 avec Louis Nicolas Lespinasse et son Traité du lavis des plans appliqué principalement aux reconnaissances militaires. Aujourd’hui Google Earth et Google View reprennent ces principes en offrant le passage d’une représentation millimétrique à artistique par le jeu de la perspective des éléments modélisés en 3D.

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon sur Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes depuis 2016.  

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