Les logiques géopolitiques de la localisation des capitales

Intervenant : Thomas Merle Double agrégé (Géographie et Histoire), spécialiste des ex territoires de l’URSS, notamment la Transnistrie, Thomas Merle est actuellement doctorant chercheur de l’université de Reims.

Rédiger le compte-rendu de la présente communication me réjouit sur à plus d’un titre. Sur le plan scientifique rappelons que Thomas Merle est membre des Clionautes. Sa présence à Grenoble comme conférencier témoigne davantage encore de la reconnaissance dont fait preuve l’association auprès de nos partenaires institutionnels. Sur un plan plus personnel, retrouvez Thomas sur les bancs d’une salle de classe me renvoie 8 ans en arrière, au moment où nous partagions les mêmes bancs à l’université. L’esprit brillant de Thomas marquait déjà l’auditoire, et force est de constater que ce fut le cas aujourd’hui encore.

La thématique du festival « le pouvoir des villes » implique nécessairement de traiter des dimensions et de la place des capitales dans ces ensembles urbains car, par définition, la capitale est la ville qui symbolise le pouvoir en y concentrant tous les attributs de la puissance et du pouvoir. Ou, à l’inverse, c’est sur la base de critères précis et fluctuants selon les époques, que le pouvoir  « choisit » la cité pour s’implanter. C’est donc dans une démarche géo-historique que Thomas Merle se propose d’analyser les causes géopolitiques de l’implantation des capitales.

Pour cela la présentation se divise en trois temps.

I) Les logiques générales de localisation des capitales : quelles spécificités ?

1, Comment qualifier et analyser la localisation d’une capitale ?

L’analyse de la localisation d’une ville, et à proprement parler une capitale, relève de quelques critères définis, jouant à plusieurs échelles :

Les critères génériques sont les premiers à entrer en ligne de compte : accès à l’eau, relief et accès à la mer sont autant d’éléments à prendre en compte, dans une démarche multiscalaire (site et situation d’une ville).

Plus spécifiques, les critères de taille relative et de positionnement dans la hiérarchie urbaine ne sont pas en reste néanmoins : sont-elles centrées au sein de leurs Etats respectifs et sont-elles bien placées dans la hiérarchie des autres villes ?

A la lumière de ces critères les capitales devraient être des cités centrées dans leurs pays (à l’image d’Antatanarivo).

2, Des facteurs anciens et logique d’inertie

Mais la réalité diverge largement de l’analyse géographique théorique. Les capitales sont certes généralement placées idéalement près d’une source d’eau importante (comme Paris ou Belgrade en Europe). Ce n’est cependant pas critère pertinent, de nombreuses villes se trouvant dans cette situation. De même pour la question de l’accès à la mer, et notamment dans les pays d’Afrique où les implantations coloniales se sont généralement localisées tout d’abord sur les espaces de d’interface, c’est à dire les littoraux. D’où la sur-représentation de capitales côtières dans les Etats africains du golfe de Guinée.

Un élément important à prendre en compte : le critère d’exposition aux tensions politiques. C’est le cas dans les pays sahéliens où les capitales se retrouvent très éloignées des zones désertiques.

Un autre critère enfin : le rang de la ville en termes de hiérarchisation urbaine. Encore une fois cela n’est pas l’élément le plus pertinent car les capitales des Etats puissants ne se situent pas nécessairement bien placées (Washington DC). D’où la nécessité d’aborder la question sous un autre angle pour Thomas Merle.

II) Les capitales de compromis : la capitale comme solution géopolitique

1, Une logique ancienne :

Thomas Merle traite cette sous-partie à partir de l’exemple de l’Egypte antique et du déplacement de la capitale du pays vers Akhetaton durant la 4ème année de son règne . Alors que la capitale alternait entre Memphis et Thebes, le pharaon Akhenaton déplace le pouvoir vers Akhetaton. C’est une cité de compromis car le site n’a pas de qualité à proprement parlé et est un simple désert avant les travaux pharaoniques. Par ce biais Akhenaton trouve un moyen de s’éloigner de la puissance du clergé de Memphis et surtout de Thebes, et assure à sa capitale une place centrale dans la géographie de son royaume.

2, Une localisation en vogue dans les Etats fédérés issus de l’empire britannique:

Thomas Merle relève que cette logique a tendance à se développer et qu’elle prend sa source dans l’exemple britannique. Citons à cet effet l’exemple de l’Australie. En 1927 au moment du choix de la nouvelle capitale, devant l‘impossibilité de trancher entre Melbourne et Sydney, l’Etat central a impulsé une logique de compromis en créant ex nihilo la ville de Canberra, encore aujourd’hui bien moins peuplée que ses voisines.

Même situation avec Ottawa. Face aux tensions notamment entre trois grandes villes (Toronto, Montréal et Québec) et aux dynamiques sécessionistes sur fond linguistique, Victoria a tranché en fixant la capitale à Ottawa, près de la limite entre anglophones et francophones

III) Les déplacement de capitales depuis le début du XXème siècle

1, Alternance entre grandes villes à la faveur d’un changement de pouvoir.

D’autres logiques président à la localisation des capitales, notamment au XXème siècle. Tout d’abord citons les changements de capitales en raison d’un bouleversement, politique souvent. C’est ainsi 50 changements que nous pouvons enregistrer depuis 1900. Exemple avec la Russie en 1917-1918 par le transfert de la capitale de St Petersbourg à Moscou. Autre exemple avec New Delhi retrouvant son rang de capitale en 1931 ou encore la Turquie nouvelle avec le transfert du pouvoir d’Istanbul vers Ankara en 1923.

2, Entre équilibre démocratique et cathédrale dans le désert autoritaire et logiques militaires.

Tendance étonnante car constituant un contresens majeur du processus de mondialisation qui s’accompagne de littoralisation. Plusieurs logiques président à cela :

  • Les logiques de compromis : cas de Brasilia. La capitale est recentrée vers l’intérieur du pays, symbolisant le pays et son renouveau. C’est un changement de capital acté depuis le XIXème. Même chose pour le Nigéria, sur des logiques ethniques puisque Abuja se situe quasiment sur le point d’équilibre des ethnies Yaruba et Hausa.
  • Logique dictatoriale avec déplacement de la capitale : cas de la Côte d’Ivoire avec le transfert d’Abidjan vers Yamousoukro. D’où le terme de « cathédrale dans le désert » avec l’immense basilique bâtie sur place, comptant plus de vitraux que la cathédrale de Chartes. De même avec le Kazakhstan et Astana.
  • Logique militaire : Ataturk avec le repli sur l’Anatolie. De même au Pakistan avec le déplacement de Karachi vers Islamabad ou encore le Myanmar de Rangoon vers Naypyidaw.

3, Changer de capitale sans changer vraiment : la déconcentration urbaine.

Si le facteur historique joue toujours un poids non négligeable dans l’établissement des capitales, de vraies logiques de rééquilibrages vers l’intérieur des terres sont à l’oeuvre. Nous trouvons dans cette logique des mégapoles ayant dépassé leurs capacités d’accueil et provoquant des externalités négatives, ce qui induit une déconcentration politique à l’échelle urbaine. Citons à cet égard l’exemple de la déconcentration politique du Chili (Valparaiso et plus Santiago du Chili) ou encore la Malaisie avec le déplacement de la capitale de Kuala Lumpur vers Putrajaya.

Nous parlions en début de propos des très grandes qualités professionnelles et scientifiques de Thomas. Au regard du discours tenu aujourd’hui, nous ne pouvons que confirmer le souvenir déjà quelque peu ancien du passé universitaire que nous partageons. Pertinent et passionnant, Thomas Merle est sans aucun doute possible, un très grand praticien que nous aurons plaisir à ré-écouter de nouveau, très prochainement nous l’espérons.

À propos de l'auteur

Geoffrey Maréchal

Professeur certifié d'Histoire Géographie, j'enseigne aujourd'hui en Ardèche au collège Marie Curie de Tournon sur Rhône (académie de Grenoble). Rédacteur du CNED. Secrétaire National des Clionautes depuis 2016.  

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